Révolution en Égypte


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Le coup d'État constitutionnel et son contexte

La semaine passée, l'armée a organisé un coup d'État constitutionnel en passant une loi qu'elle a baptisée « principes supra-constitutionnels » qui mettait l'armée au dessus du parlement, du gouvernement et du chef de l'État. Le parlement et le gouvernement n'auraient eu aucun droit de regard sur le budget militaire alors qu'on sait que non seulement l'armée reçoit des millions d'aide des USA mais qu'elle est aussi au travers de ses généraux un des principaux acteurs économiques du pays. Par ailleurs, les « principes supra-constitutionnels » précisaient que si le nouveau parlement élu n'arrivait pas à organiser une Constituante dans les 6 mois après son élection, l'armée reprendrait toutes ses prérogatives. Enfin, l'armée ne précisait toujours pas la date des élections présidentielles.
Bref, à quelques jours des élections (les législatives débutaient le 28 novembre, devaient durer 6 semaines, puis les sénatoriales jusqu'en mars et la date des présidentielles n'était pas fixée), l'armée vidait de tout contenu les scrutins à venir, en restant un État au dessus de l'État, en gardant de fait le pouvoir réel.
Or cela suivait des mois de répression violente de toute manifestation, de mesures légales de plus en plus restrictives pour les libertés et d'arrestations massives ainsi que de jugements hâtifs et de condamnations lourdes de civils par des tribunaux militaires à huis-clos. On compte en effet plus de 10 000 prisonniers civils condamnés très sévèrement en quelques mois à des peines d'années d'emprisonnement voire à la peine de mort, sans parler des disparus, pour avoir participé à des manifestations ou écrit des textes ou encore fait de simples déclarations sur internet contre l'armée.

De plus, l'armée organise la haine confessionnelle par de multiples provocations dont la plus visible a été celle du 9 octobre où elle a tenté de manière délibérée de dresser les musulmans contre les coptes en appelant quasi ouvertement à la télé les premiers à s'attaquer aux chrétiens. Mais cette dernière provocation a été tellement visible aux yeux de tous qu'elle s'est retournée contre le pouvoir et a consommé la rupture entre le peuple et l'armée. Ce qui, d'une certaine manière est à l'origine du soulèvement actuel. Cela a rendu d'autant plus visible le fait que le procès Moubarak traîne en longueur, que les responsables de l'État à tout niveau, complices de l'ancien régime, ne sont pas inquiétés, bien au contraire, bref que la dictature se remettait lentement en place.

Une vague de grèves

Par ailleurs et en même temps, malgré la répression, une vague de grèves sans précédent à traversé le pays depuis le mois de septembre, surtout au mois d'octobre, touchant toutes les catégories professionnelles, juges, avocats, journalistes, étudiants, personnels de santé, des transports - des bus jusqu'aux avions- ouvriers de toutes les professions, paysans et même les policiers de base, qui non seulement se battaient pour de meilleurs salaires et conditions de travail mais aussi pour dégager tous les petits Moubarak qui siègent à tous les niveaux des administrations ou des entreprises. Les policiers de base demandaient par exemple le renvoi des officiers et se sont affrontés avec l'armée il y a deux semaines, lorsqu'ils ont voulu envahir la place Tahrir.
Or, le gouvernement, sous cette pression sociale, a du céder bien des fois. Ce qui a encouragé à aller plus loin. Un des cas les plus connus est celui du textile où les autorités ont dû renationaliser trois entreprises du secteur devant la lutte de ses salariés, notamment celle de Shebin al-Kom, qui produit pour Adidas et Nike, ce qui a bien sûr donné l'envie à d'autres de demander eux-aussi la nationalisation de leur entreprise et donc, à terme, de tout le secteur privé. Un autre exemple est celui de l'entreprise textile emblématique de Mehalla el Kubra qui a joué un rôle important dans la révolution et la vie du pays depuis 2006, en menaçant d'un appel à la grève générale en octobre pour la satisfaction des revendications des travailleurs. Le gouvernement a tout de suite cédé à toutes ses demandes. L'appel a été ajourné mais le nombre de nouveaux syndicats explose, les ouvriers prennent l'habitude de comités de grève et de discuter et décider démocratiquement dans des assemblées générales, organisant des embryons de coordination sectorielles ou régionales.
C'est probablement ce climat social proche de la grève générale qui a poussé tout à la fois l'armée à alimenter les haines et les divisions confessionnelles et d'autre part à accélérer sa prise du pouvoir totale. Mais cette précipitation dans la panique a eu l'effet inverse.

L'appel à la manifestation du 18 novembre et la carence de la gauche

Devant la dernière manœuvre de l'armée, les frères musulmans et les groupes salafistes (extrême droite musulmane), qui se pensaient les principaux bénéficiaires du scrutin à venir, craignant de se faire voler leur supposé succès, ont appelé à manifester vendredi 18 novembre pour dénoncer « les principes supra-constitutionnels ». Les différents groupes révolutionnaires ont eux aussi appelé contre le pouvoir de l'armée, pour un gouvernement civil. Par contre la gauche traditionnelle, du Wafd au Parti Communiste Égyptien, en passant par le Tagammu, des sociaux-démocrates ou des nassériens du parti Karama, ont refusé d'appeler à cette manifestation, prétextant soit la présence des islamistes, soit le fait que le pays avait besoin de calme avant les élections. En fait ils acceptaient la dictature militaire ou du moins la tutelle de l'armée contre la soit-disant menace islamiste, en bref, ils revenaient à leurs habitudes de capitulation politique à laquelle ils ont été abonnées depuis des années et des années sous les régimes de Moubarak, Sadate ou Nasser.
L'appel à la manifestation a été relativement bien suivi puisque près de 50 000 personnes se sont rendus place Tahrir. Mais ce n'aurait probablement guère eu d'autres incidences, si à la fin de la manifestation, quelques centaines de martyrs de la révolution du 25 janvier, blessés ou handicapés, lors de la révolution et ensuite, n'avaient pas décidé de réoccuper la place Tahrir jusqu'à ce que le gouvernement leur accorde les secours et pensions qu'ils jugeaient mériter.
La brutalité des forces de police à leur égard a mis le feu aux poudres.
La résistance des blessés, handicapés et leurs familles a entraîné le soutien des manifestants et, de proche en proche, de la population qui descendait des immeubles et des quartiers au fur et à mesure que l'émeute s'étendait, se transformant ainsi en nouveau soulèvement, en nouvelle étape de la révolution, voire, peut-être, en deuxième révolution.

Les Frères musulmans après le 18 novembre

Au fur et à mesure que l'émeute s'étendait et se transformait en insurrection nationale, sa revendication principale devenait clairement: à bas l'armée, à bas Tantawi, (le chef d'état-major et chef du SCAF, conseil suprême de l'armée). Mais en même temps, le contenu de cette revendication prenait du corps et une allure de démocratie directe et de démocratie sociale qui gênait fortement les dirigeants islamistes. Ainsi les manifestants de la ville de Damiette qui sont en lutte depuis plusieurs semaines, avec déjà des affrontements mortels avec la police et l'armée, et qui avaient la semaine passée encerclé et paralysé des militaires dans leurs chars, le disaient clairement : « on ne voit pas les partis dans ces moments, ils nous laissent tomber, en particulier les islamistes qui sont comme les autres, ils ne pensent qu'aux élections et ils ne veulent rien faire pour les gêner. » (Al Ahram Hebdo) Bref, une manière de dire: nous on se fiche des élections, on n'y croit pas, on veut que ça change maintenant, et on sait qu'il n'y a que nous, la révolution, pour le faire.
Par ailleurs, lorsque les « ultras » de Ahlawy, les « Chevaliers blancs » de Zamalek ou les « Dragons jaunes », les clubs de supporters de foot qui ont joué le rôle de protecteurs musclés des manifestations, et acteurs importants des jours d'insurrections, mais le plus souvent guère enclins aux aspects les plus rigoureux de la tempérance religieuse, sont arrivés place Tahrir, ils ont été très chaleureusement applaudis, comme le bras armé que l'insurrection cherchait. Ce sont eux - qui ont l'habitude des bagarres - qu'on voit le plus souvent sur les images en première ligne des affrontements avec la police et l'armée. Or les porte paroles des « Ultras » ont été clairs. Pour chacun de leurs membres tués, ils tueront un policier ou militaire. De là, à l'armement du peuple, il y a évidemment encore un pas, mais l'idée d'une milice de protection de la révolution fait son chemin. Or si les Frères musulmans ou les groupes salafistes peuvent être persécutés par l'armée, ils craignent tout autant pour le moment, l'armement du peuple qui pourrait protéger la réelle démocratie des comités populaires, comités de grève ou assemblées générales dans les entreprises ou sur les places, l'embryon d'un gouvernement du peuple par lui-même.

Or justement, comme on le verra plus tard avec l'apparition mardi des cortèges des Comités Populaires de défense de la Révolution, la question sociale réapparaît avec notamment cette banderole « Liberté, Justice et Justice sociale » venant de la manifestation partie de Gizeh. En même temps, deux officiers de l'armée portés sur les épaules des manifestants, dénonçant le SCAF, représentaient symboliquement le risque de décomposition de l'armée car on n'a pas oublié l'épisode où de nombreux soldats ont déserté après le 25 janvier, alors qu'à cette époque, ils ne s'opposaient même pas à la révolution. Mais aujourd'hui où c'est l'armée qui est la cible...

Tout cela a fait que les Frères musulmans, qui veulent bien d'une place à la direction de la société par les élections mais qui ne veulent pas la changer, ont appelé dès lundi à ne plus participer au soulèvement. En conséquence, le dirigeant du parti des Frères musulmans, « Justice et Liberté », Mohamed El-Beltagi, a été expulsé lundi de la place Tahrir par les manifestants. Ce qui présume sûrement de difficultés ultérieures pour ce parti puisqu'une bonne partie de ses jeunes participent au soulèvement et que déjà un certain nombre d'entre eux avaient rompu avec les Frères, en créant leur propre parti, « L'Égypte réelle », revendiquant des martyrs dans la nouvelle étape de la révolution. De plus, les élections professionnelles qui viennent d'avoir lieu dans différents secteurs dénotent d'une baisse de l'influence des Frères musulmans puisqu'ils ont perdu la majorité chez les médecins et les journalistes, où il sont traditionnellement implantés (ils l'ont gardée à ce jour chez les enseignants), et ils pourraient bien la perdre également dans les élections chez les ingénieurs le 28 novembre. Bref, pour eux, il faut que les élections législatives aient lieu le plus tôt possible, avant que la participation active à la lutte de secteurs de plus en plus importants de la population, ne montre leur vrai visage de défenseurs du système capitaliste - pour en être eux-mêmes, en tous cas parmi leurs dirigeants - et de l'ordre qui va avec.

Gouvernement civil, 22 novembre et après...

Du 18 au 22, l'insurrection s'est propagée et renforcée montrant par là tout ce qui couvait dans la population égyptienne et révélant, soit-dit en passant, ce qui couve de la même manière en Tunisie. Le ministère de l'Intérieur au Caire est encerclé par des barricades et l'électricité y a été coupée par les agents des services électriques. Le siège de l'État-major du district Nord à Alexandrie est également encerclé. Le gouvernorat à Suez, etc.
Sur la place Tahrir figure une banderole « le peuple veut un gouvernement civil ». Ce sont les partis des jeunes révolutionnaires démocrates qui avancent ce mot d'ordre, un gouvernement civil de salut national qui organisera lui-même les élections. Mais il y a aussi une autre banderole « Al Ahzar veut la fin du gouvernement militaire ». Al Ahzar étant l'autorité religieuse et intellectuelle du pays, il est possible que cette banderole soit seulement à l'initiative des écoliers de cette université, mais le fait qu'elle reste montre que les grands chefs religieux du pays l'acceptent. Par ailleurs un grand nombre des partis institutionnels d'opposition ont proposé à l'armée cette formule pour tenter de trouver une issue à la crise et éviter l'approfondissement social de la révolution.

Car cette fois-ci, contrairement au soulèvement du 25 janvier, ce ne sont pas des individus qui ont rejoint la place Tahrir ou les places centrales des villes du pays, Alexandrie, Suez, Mansoura, Damiette, Qena, Beni-Soueif, Al-Sharqiya, Al-Wadi Al-Gadid, etc., mais ce sont des groupes de centaines ou de milliers de personnes, en cortèges organisés, avec leurs banderoles, comme un millier de femmes, une manifestation de Syriens, ou sortant directement des universités, venant des quartiers, de Shubra par exemple, avec le slogan « Coptes, Musulmans unis », du quartier ouvrier de Sayda Zeinab ou des villes de lointaines banlieues comme Gizeh et peut-être demain des entreprises, qui sur leur passage, ont encerclé tel commissariat ou siège de gouvernorat ou de l'armée, les cortèges grossissant au fur et mesure de leur avancée vers les places centrales. La structuration et la conscience du mouvement ont nettement progressé par rapport au 25 janvier et prolongent ou accompagnent cette démocratie sociale naissante avec la floraison de syndicats, de comités de grèves et d'assemblées générales.

Le 22 au soir après que des centaines de milliers de manifestants ont envahi la place Tahrir, 100 000 à Alexandrie, et bien d'autres ailleurs, Tantawi a fait une déclaration solennelle à la télévision, où, en gros, il acceptait la démission du gouvernement actuel, promettait un référendum pour savoir si l'armée devait céder le pouvoir ou pas, décidait d'une date pour les présidentielles avant juillet 2012, stoppait le procès des civils devant des tribunaux militaires, accordait la libération de nombreux prisonniers et des pensions pour les blessés de la révolution du 25 janvier.
Or son discours a été accueilli place Tahrir par des cris « A bas, à bas, le régime militaire » ou « On préfère mourir que continuer à vivre sous le pouvoir militaire » ou encore la pancarte « Si le maître meurt, tuez le chien, car il ne vous sera jamais fidèle ». Bref, un véritable flop.
C'est pour cela qu'il se murmure en haut lieu qu'un nouveau gouvernement accrédité par l'armée pourrait rapidement être mis en place avec El Baradei à sa tête. Ce qui serait assurément un nouveau succès pour le soulèvement mais n'arrêterait pas - en tous cas pas longtemps si les manifestants s'en satisfaisaient pour le moment - la vague en train de se lever.

Rappelons-nous que la chute de Moubarak a été provoquée par l'entrée en lutte des ouvriers. C'est la menace de la généralisation de la grève qui a fait que les généraux et les Américains ont fait pression pour qu'il parte. C'est ça la principale inquiétude de tous les possédants en Égypte et ailleurs. C'est pour ça qu'il a été interdit aux partis de se constituer sur une base de classe, que le droit de grève a été tout de suite écorné, pour empêcher le prolétariat de développer une conscience politique. Or aujourd'hui, l'ambiance générale dans le pays fait qu'on est beaucoup plus proche de cette prise de conscience, du fait de la proximité d'une grève générale, c'est-à-dire d'une révolution non seulement politique mais sociale, mettant en cause pas seulement Moubarak, mais à travers tous les petits Moubarak, le système capitaliste lui-même.
Si le soulèvement dure, et à ce jour, il dure, la classe ouvrière pourrait donc intervenir sur la scène politique, prendre conscience de sa force et de ses intérêts et cela changerait profondément la situation, non seulement en Égypte, mais sur la scène mondiale en levant un drapeau unificateur anticapitaliste et une perspective commune pour toutes les luttes actuelles dans le monde.

Le 23 novembre 2011

Jacques Chastaing

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