Que faire pour "passer dans les médias " ? La réponse nous a été donnée à Oaxaca

Il y a plus d'un an la population de l'état et de la ville d'Oaxaca, au Mexique, se soulevait, à la suite de la grève des enseignants, pour réclamer le départ de son gouverneur, Ulises Ruiz Ortiz.

À Rouen des camarades de Solidaires (Sud éducation, Sud PTT) se sont mobilisés dès le mois de septembre 2006 pour faire connaître les évènements d'Oaxaca et dénoncer la répression menée de front par le gouverneur et l'état fédéral : envoi régulier de notes d'infos, mise en place d'un collectif (regroupant plusieurs organisations de la région : Attac, la CNT, la FSU, CGT éducation, SGEN CFDT, les Alternatifs, Alternative Libertaire, la Fédération Anarchiste, la Gauche Révolutionnaire, la LCR, les Motivé-es ) qui a organisé des rassemblements en ville et une réunion publique en janvier, publication d'une brochure, un CD regroupant les chants de luttes d'Oaxaca. D'autres projets sont en cours (expo photos, réunion...).

Dernièrement, début septembre de cette année, nous avons reçu Samuel et Jacqueline, deux délégués de l'APPO (assemblée populaire des peuples d'Oaxaca) qui nous ont raconté, entre autres, comment ils avaient abordé la question des médias. C'est donc ce point particulier que je vais développer maintenant.

Il n'y a pas de démocratie sans liberté de la presse !

On nous présente souvent le Mexique comme un pays en bonne voie vers la démocratie... voyons ce qu'il en est en ce qui concerne les médias. Il y a :

- Les médias à la solde des pouvoirs corrompus qui tentent de se donner le monopole de l'information (La cour suprême de justice vient de déclarer inconstitutionnelle la loi dite Télévisa qui accordait une concession à vie aux deux grandes chaînes privées commerciales). Ils participent sans vergogne à la propagande néolibérale bien que certains tentent de faire illusion en se prénommant l'Impartial ou Radio Ciudadana (radio citoyenne sic !). Ulises Ruiz, un des pires gouverneurs que le Mexique ait jamais eu, a ainsi pu compter sur leur soutien infaillible ainsi que sur celui des deux chaînes de télévision nationales, Télévisa et TV Aztéca et des quotidiens Reforma et Milenio dont le patron est un de ses intimes. Tous se sont entendus pour dévaloriser le mouvement populaire, parlant de manifestations de quelques centaines de personnes seulement, présentant les militants de l'APPO comme de dangereux hors la loi associés aux trafiquants de drogue. Par contre ils ont montré avec insistance les forces de l'ordre en action, les hélicoptères, le débarquement des marines. Mais pas un mot sur la "sale guerre", dite aussi de basse intensité, celle qui fait intervenir les hommes de main, les tueurs à gage...et pour cause : ils y participent par leurs appels à la délation, voire pire encore.

- Les médias qui résistent malgré les menaces et le harcèlement. La Jordana est un quotidien clairement ancré à gauche et d'un grand professionnalisme mais elle est surtout diffusée dans la région de Mexico. Dans l'état d'Oaxaca, le quotidien de gauche, Noticias, est le journal le plus demandé. Mais Ruiz ne lui a pas pardonné d'avoir mis en doute la régularité de son élection et a envoyé ses sbires tabasser les journalistes. Le journal a dû changer à deux reprises de locaux. Ruiz a été jusqu'à faire fermer ses bureaux, enfermant par la même occasion les 31 personnes qui y travaillaient . Pendant un mois ils ont été assiégés par la police ( et un leader syndical à la solde du gouverneur !), malgré les protestations d'Amnesty International et de la Commission mexicaine des droits de l'Homme .

Les radios communautaires n'ont pas moins de problèmes et leurs locaux ont été saccagés à plusieurs reprises. Dans tout l'isthme les opérateurs de radios indigènes (Huave, Ayuuk, Umalalang...) ainsi que leurs proches sont sans cesse harcelés, menacés de mort. En janvier 2005 la radio communautaire San Jacinto a été fermée par une cinquantaine d'agents de la PFP (police fédérale préventive).

Plus récemment, le 12 juin dernier, c'est un journaliste du quotidien régional El Tiempo qui a été gravement blessé par balles : il avait en décembre publié un article sur la mort du reporter américain Brad Will, (reporter à Indymédia) au cours d'un affrontement avec les pistoleros du gouverneur d'Oaxaca . En août ce sont les journalistes du journal semanario del Istmo et de l'émission de radio BBM Noticias qui ont été menacés, des coups de feu ont même été tirés sur leur directeur : ils menaient l'enquête sur les affaires de corruption où est impliqué la compagnie pétrolière d'Etat Pemex.

Oaxaca : une lutte acharnée pour la maîtrise des ondes

Voici ce que nous a raconté Jacqueline, de l'APPO, le 5 septembre :

"La section 22 ( la section rebelle qui refuse la bureaucratie et la compromission avec le pouvoir) du syndicats des enseignants avait depuis un an sa propre radio : radio Planton (piquet de grève). A partir du 22 mai, lorsque débute la grève, elle va jouer un rôle essentiel , informant des mobilisations, recevant et transmettant les décisions prises par l'APPO, servant d'outil de débat. Elle a contribué à organiser les barricades, signalant les lieux menacés par les paramilitaires et les casseurs, les endroits à renforcer...

Le 14 juin lorsque la police a essayé de déloger le piquet de grève des enseignants, c'est à la radio qu'elle s'est attaquée en premier, à 4h30 du matin. Mais radio Planton avait eu le temps de lancer un appel à toute la population qui a aussitôt répondu car on a vu arriver en masse, sur la place du Zocalo, des syndicalistes, des médecins, des petits commerçants avec des victuailles... C'est ainsi qu'est née l'APPO, de la convergence de toute la population.

A 9h du matin, radio universidad a pris le relais de radio Planton. Les étudiants qui s'en sont emparés vont en faire un formidable outil d'information et de mobilisation, elle va être "la voix d'Oaxaca" jusqu'au 28 juillet, sous la direction du docteur Bertha Elena Munoz qui va la défendre jusqu'à l'épuisement. Elle aussi sert de trait d'union et d'espace d'analyse.

Le 28 juillet, des gens payés par Ulises Ruiz réussissent à s'infiltrer et détruisent le matériel avec de l'acide. Quand radio universitad s'est tue, il y a eu un moment de désespoir : comment allait-on savoir où se dirigeaient les "convois de la mort" ?

Alors ce sont les femmes qui ont pris les choses en mains. Le 1er août elles sont des milliers à se retrouver pour manifester, armées de casseroles et poêles à frire. Au meeting, en fin de manif, l'idée est lancée de demander un temps de parole à la chaîne de télé locale, canal 9. Tout le monde trouve l'idée excellente, d'autant plus qu'il y en a ras le bol de cette télé qui débite les discours et insultes du gouverneur à longueur de journée et rend les gens idiots. Les voilà donc parties... une délégation demande à rencontrer la directrice de la chaîne pour réclamer une demi-heure d'antenne. Celle-ci refuse disant que la loi ne le permet pas, qu'une demi-heure c'est exorbitant etc... Elle est promptement reconduite à la porte et les femmes lui signifient qu'elles sont désolées mais que dans ces conditions elles se voient dans l'obligation de prendre les locaux de la chaîne et des deux radios gouvernementales. Pour mettre en route les deux radios, il n'y a pas eu de problème, plusieurs d'entre elles y ayant travaillé. Mais pour la télé, il a fallu "batailler" pendant des heures, personne ne sachant "comment marchait ce machin-là" ! Tantôt il y avait le son, tantôt l'image mais jamais les deux en même temps ! Comme tout Oaxaca attendait, pendue à son poste de télé, les femmes se sont décidées à mettre leur fierté dans leur poche et ont appelé au secours les étudiants en audiovisuel de l'université qui ont résolu le problème en quelques minutes. Pendant 22 jours, la chaîne a eu 100% d'audience, la programmation était assurée 24h sur 24, les gens venaient de partout pour y parler, témoigner, encourager, suggérer, des anonymes, des artistes. Des débats de fond y ont été organisés sur la loi indigène, sur comment bâtir une vraie démocratie...

Le 22 août Ulises Ruiz a employé les grands moyens. Il a fait détruire les antennes dans la montagne qui étaient gardées par les hommes, et les installations en ville. Le mouvement risquait de se retrouver sans voix et sans yeux. Il était 4 heures du matin... à 6 heures les femmes s'emparaient des 14 radios étatiques, commerciales et privées ! Il y a eu alors un moment extraordinaire dans l'état d'Oaxaca : quiconque allumait un poste entendait réclamer le départ du gouverneur. Certaines radios ont été débaptisées : radio la Ley est devenue radio la ley del pueblo ( la loi du peuple), une autre radio Oro est devenue radio APPO, une autre radio casserole.

Le 29 octobre la PFP avait réussi à reprendre toutes les radios mais elles n'ont pas tout de suite été remises en fonction par crainte d'être réoccupées. Une a été complètement détruite. Pendant ce temps les étudiants avaient réussi à remettre en route radio universidad. Le 2 novembre ça a bagarré dur sur la barricade des cinco senores qui défendait l'accès à l'université et les forces de police ont été repoussées. C'est la barricade qui a résisté le plus longtemps, jusqu'au 29 novembre, quelques jours après que la répression ait pris une ampleur démesurée avec la PFP, l'infanterie, les marines."

Quelles leçons tirer ?

Les médias sont un enjeu majeur dans la lutte sociale, c'est une chose qui est apparue d'emblée évidente pour la population d'Oaxaca. Les pouvoirs en place en ont tout autant conscience, pour preuve la violence qu'ils ont employée pour récupérer radios et télé : tirs avec des armes de guerre, mitraillages des façades des locaux. Il y a eu des morts et de nombreux blessés.

Dans les quartiers populaires c'est encore avec le poste de radio qu'on écoute les infos. Tout le monde ne communique pas encore avec Internet. Internet a servi aussi bien-entendu, il a permis que le monde entier soit averti de ce qui se passait à Oaxaca (ou en tous les cas les militants) car tout était transmis en direct. Cela leur a donné un certain répit.

La radio, un outil essentiel dans la défense et l'organisation des barricades : avoir chacun un poste sur soi était une sécurité. Il fallait à tout prix savoir où allaient attaquer les escadrons de la mort afin de renforcer les points menacés

Des outils pour débattre : à Oaxaca il a été prouvé que les couches dites populaires ne sont pas destinées qu'au divertissement abêtissant mais qu'elles savent écouter et participer aux débats de fond lorsqu'il s'agit de leur sort quotidien.

Il y a eu un va et vient entre les "émetteurs" et les "récepteurs": La télé comme les radios n'ont pas marché que dans un seul sens : il n'y avait plus ceux qui parlent d'un côté et ceux qui écoutent de l'autre. La parole a été donnée aux anonymes ce qui explique le fait que tant de gens se soient déplacés pour venir s'exprimer, que de nombreux artistes (musiciens, sculpteurs, troupes de théâtre...) leur ont fait à nouveau confiance. Elles sont devenues le réceptacle de l'opinion populaire dont elles se "rétro-alimentaient".

Un pas a donc été franchi vers la prise du pouvoir. Bien-sûr la "Commune d'Oaxaca" telle qu'on la surnomme parfois n'a pas eu le temps de faire toutes ses preuves et de montrer ce que pourrait être un audiovisuel de qualité au service du peuple. Mais les milliers de grévistes et manifestants ne se sont pas contentés de déplorer l'absence de pluralisme dans la presse, ils ont vite compris qu'il ne servait pas à grand chose d'essayer de glaner quelques miettes d'antenne. Les ondes privatisées leur étant interdites d'accès, ils s'en sont emparées, matériellement en occupant les locaux, symboliquement en prenant ce qui leur revient de droit : la parole.

Septembre 2007

Nadine Floury

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URL d'origine de cette page http://culture.revolution.free.fr/solidarite-internationale/2007-10-10-Medias-Oaxaca.html

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