Le teamleader – chef de groupe nouvelle version – «gère» un team, composé d'une dizaine de membres. Un adjoint l'accompagne. Les deux disposent d'un avantage salarial. Cette nouvelle hiérarchie sert de bras de levier pour une réorganisation profonde du travail. Elle s'appuie sur deux éléments: le premier, le postier «traditionnel» est transformé en distributeur polyvalent, le second relève de la création d'une catégorie: les distributeurs de base.
Ces salarié•e•s «d'appoint» travaillent de 8h00 à 12h00 environ; ils ne trient pas le courrier et ne doivent pas, officiellement, distribuer les envois postaux «spéciaux» (mandats de paiement, actes de poursuite et recommandés). Le but de la direction est que cette catégorie constitue la moitié du personnel à l'échéance de 2018. Cette précarisation va accroître la féminisation et «servir de débouché» à des salarié•e•s déjà fragilisés.
Jusqu'ici, en cas d'absences «extraordinaires», les groupes
étaient assurés de voir les tournées vacantes couvertes par un remplaçant, y
compris au «pied levé». Désormais, les équipes ne comptent pas plus d'un
remplaçant. Les congés des membres du team doivent être planifiés en
conséquence: plus de vacances simultanées de deux personnes. Résultat: chaque automne
– date à laquelle doivent être planifiées les vacances pour l'année
suivante – des tensions apparaissent dans les groupes, sans mentionner le casse-tête auquel est
soumis le teamleader pour tenter d'«arranger les affaires».
Schématiquement se met en place une organisation du travail mise sous tension permanente car
censée s'adapter aux fluctuations des envois. Pour prétendument répondre aux
cassures (maladies, accidents, etc.) du flux tendu, des «plans catastrophes» (sic) sont
mis en place. Ces «plans» peuvent se résumer en une formule: reporter sur les membres
présents de l'équipe la charge de travail.
Flexibilité et intensification du travail vont ainsi de pair, avec les conséquences qui en
découlent sur la santé. Le paradoxe est classique: plus l'intensification croît, plus
l'absentéisme augmente, plus les tensions se développent. La direction tend à
camoufler cette réalité par l'introduction d'un langage illustrant une prétendue
nouvelle efficacité. Et, plus classiquement, elle fait appel aux «réflexes
d'entraide» qui existent encore parmi les facteurs. Cela sert aussi à faire obstacle
à une réaction de refus collectif des nouvelles normes.
Il n'y a pas de nouvelle organisation du travail sans nouvelles prescriptions en
matière de temps de travail. Sous la dénomination de move-it! (puis de PPP - Planification,
Personnel, Performance) «la Poste poursuit l'objectif d'adopter un modèle de temps
de travail transparent qui fournit en même temps un instrument de gestion efficace, sans
inconvénient pour la clientèle extérieure ni pour l'offre de prestation. Move-it!
souhaite maintenir une flexibilité avec une mise en oeuvre basée sur la confiance et la
responsabilité individuelle. Pour des raisons d'organisation, le début du travail avant 6
heures n'est ni nécessaire ni voulu par La Poste.» Toutefois, le texte de cette
convention proposée aux salarié•e•s ne manque pas d'indiquer que ceux qui
«entrent en service avant 6 heures» suite à «une décision personnelle et
volontaire ne percevront pas l'indemnité de nuit prévue par la CCT [convention
collective de travail]». Il va sans dire que la «décision personnelle et
volontaire» n'est que la traduction d'une contrainte et la suppression de
«l'indemnité de nuit» fait partie d'une stratégie de plus en plus
généralisée.
Au-delà de ce changement matinal et à la marge, il faut décrire le nouveau
«modèle de temps de travail» tel qu'il est prévu. On peut l'exposer en
cinq points.
La nouvelle organisation du travail construit un nouveau type de salarié. Le slogan
en vigueur à La Poste devrait être modifié de la sorte: cette entreprise fabrique des
postiers «flexibles, précaires, mécontents» et non pas «fiables,
aimables, uniques».
La direction et l'ensemble de la hiérarchie cherchent à modeler les
salarié•e•s en utilisant divers instruments. Ainsi, les «sommets» occupent en
permanence l'espace afin d'empêcher que puissent émerger des remises en cause de ces
changements brutaux toujours présentés comme des adaptations nécessaires et positives,
valorisantes pour celles et ceux qui «s'engagent vraiment». En outre, l'effort de
bourrage de crâne doit aussi permettre, au travers d'une dite information, le formatage du nouveau
salarié de La Poste. Enfin, le matraquage informatif sert à légitimer les divisions
introduites au sein du personnel.
Tout cet effort se concrétise par la mise en place de nombreuses réunions durant et en dehors
des heures de travail. Elles servent non seulement à faire passer le message de la direction mais
aussi à capter des mécontentements, afin de mettre au point des réponses, sans
mentionner la recherche de moutons noirs susceptibles d'entraver la mise en place du nouveau
système qui, par définition, est et sera bien plus chaotique que celui présenté
dans les discours officiels.
Ainsi sont organisés des «colloques» de teamleaders. A cette occasion, ils
reçoivent des informations sur les évolutions des postes concurrentes au sein de l'Union
européenne. La fonction est claire, pour «maintenir sa position sur le marché»
– et donc «sauver des emplois» – les changements relèvent d'un
impératif absolu. Il n'y a pas de discussion possible.
Cette contrainte doit être transmise aux membres de l'équipe. Le teamleader va donc
communiquer en fait des ordres présentés sous la forme de résumés des
«colloques» bimensuels. Le terme colloque est lui-même trompeur, il ne s'agit pas de
débats entre des personnes ayant des idées plus ou moins différentes. De fait, sous
l'apparence d'un processus participatif, on retrouve des modalités autoritaires
d'imposition de normes de travail visant un seul objectif: dégager une marge de profits
grandissante dans chaque secteur.
Ce n'est donc pas un hasard si, à l'occasion des réunions, sont multipliés les
exemples d'initiatives publicitaires et supposées rentables prises dans diverses villes de Suisse.
Cela répond à la gestion, aujourd'hui banalisée, de la mise en concurrence des
salarié•e•s au sein d'une même firme.
Sans instrument de résistance, de type syndical, sans possibilité de comprendre l'ensemble
du processus en cours, seul face à lui-même et à son travail, chaque salarié est
confiné dans son espace individuel et ressent un sentiment d'impuissance, de frustration. Cela au
moment même où la direction exige de lui qu'il soit «un membre actif» d'un
collectif, un participant constructif et satisfait. Les tensions et la déchirure entre ces deux
vécus aboutissent, plus d'une fois, à la maladie, aux accidents (professionnels ou
extraprofessionnels), à la dépression. Face à la dureté du management de
La Poste, la construction de collectifs, mêmes modestes dans leurs objectifs, reste la seule voie pour
affirmer une dignité qui implique, par définition, le refus d'être une simple
«ressource humaine».
Septembre 2007
Jean-Marie Gerber

D'aucuns pensent que la Poste n'est pas capable de changer. Quel est votre avis
?
Ces dernières décennies, la Poste a évolué en profondeur, s'adaptant
continuellement aux mutations de son environnement. Dans de nombreux domaines, elle est
considérée comme une entreprise de pointe, une de celles qui façonnent le marché.
PostMail aussi a connu une profonde évolution, sachant par exemple que désormais certains
envois sont directement imprimés au centre avant d'être acheminés à
destination, ou qu'il existe aussi la possibilité qu'un destinataire puisse recevoir sous
forme électronique une lettre initialement envoyée sous forme classique dans une enveloppe. Et
ce n'est là que la pointe de l'iceberg. Vous même, en tant que collaborateur, avez sans
doute eu maintes fois l'occasion de prouver que vous êtes ouvert au changement et que vous
êtes prêt à participer activement à la marche vers l'avenir.
Soyez-en cordialement remercié.
* Tiré du vade-mecum distribué aux postiers, ayant pour titre : «
Ce qui nous motive – Les multiples facettes de notre entreprise en bref
».
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