Henri Heine est un des plus grands auteurs de la littérature allemande. Pour donner un aperçu de sa poésie et de sa verve satirique, voici quelques extraits de « Germania (conte d'hiver) ». Emigré en France depuis 1831, il écrivit cette œuvre, après être retourné à Hambourg revoir sa mère à l'automne de 1843.

GERMANIA, CONTE D'HIVER

Ce fut dans le triste mois de novembre,
quand les jours s'assombrissaient,
quand le vent effeuille les arbres,
que je partis pour l'Allemagne.

Et lorsque j'arrivais à la frontière,
je sentis dans ma poitrine
s'accélérer les battements de mon coeur, je crois même
que mes yeux commençaient à s'humecter.

Et lorsque j'entendis parler la langue allemande,
je ressentis une étrange émotion.
C'était tout simplement comme si mon coeur s'était mis
A saigner de charmante façon.

Une petite fille chantait sur une harpe;
elle chantait avec une voix fausse
et un sentiment vrai;
mais cependant la musique m'émut.

Elle chantait l'amour et les peines d'amour,
l'abnégation et le bonheur
de se revoir là-haut dans un monde meilleur,
où toute douleur s'évanouit.

Elle chantait cette terrestre vallée de larmes,
nos joies qui s'écoulent dans le néant comme un torrent,
et cette patrie posthume où l'âme nage
transfigurée au milieu des délices éternelles.

Elle chantait la vieille chanson des renoncements,
ce dodo l'enfant do des dieux avec lequel on endort,
quand il pleure, le peuple, ce grand mioche.

Je connais l'air, je connais la chanson,
et j'en connais aussi messieurs les auteurs.
Je sais qu'ils boivent en secret le vin
et qu'en public ils prêchent l'eau.

O mes amis ! je veux vous composer une chanson nouvelle,
une chanson meilleure,
nous voulons sur la terre
établir le royaume des cieux.

Nous voulons être heureux ici-bas,
et ne plus être des gueux;
le ventre paresseux ne doit plus dévorer
ce qu'ont gagné les mains laborieuses.

Il croît ici-bas assez de pain
pour tous les enfants des hommes;
Les roses, les myrtes, la beauté et le plaisir,
et les petits pois ne manquent pas non plus.

Oui, des petits pois pour tout le monde,
aussitôt que les cosses se fendent !
Le ciel, nous le laissons aux anges et aux moineaux.
(...)

Une chanson nouvelle, une chanson meilleure !
Elle résonne comme flûtes et violons !
Le Miserere est passé,
le glas funèbre se tait.

La vierge Europe est fiancée
au beau génie de la liberté.
Ils enlacent leurs bras amoureux,
ils savourent leur premier baiser.

Le prêtre manque à la cérémonie,
mais le mariage n'en sera
pas moins valable. Vivent le fiancé et la fiancée
et leurs futurs enfants !
(...)

---------------------------

Pendant que la petite pinçait sa harpe
et chevrotait son bonheur des cieux,
mes effets étaient ici-bas visités
par les douaniers prussiens.

Ils flairaient tout, fouillaient les chemises,
les habits, les mouchoirs;
ils cherchaient à découvrir les dentelles, les bijouteries
et les livres défendus.

Ah ! maîtres fous ! qui cherchez dans ma malle.
Ce n'est pas là que vous trouverez quelque chose.
La contrebande que je porte avec moi,
c'est dans ma tête que je la cache.

La, j'ai des dentelles qui sont plus magnifiques
que tous les points de Bruxelles et de Malines;
si jamais je les déballe, gare à vous, elles piquent...
(...)

Et j'ai plus d'un livre aussi
dans ma tête ! Je puis vous assurer
que c'est un nid où gazouille
toute une couvée de livres à confisquer.
(...)

-----------------------------
(...)
A Aix-la-Chapelle, les chiens s'ennuient dans les rues
et ont l'air de vous faire cette humble prière :
- Donne-moi donc un coup de pied, ô étranger !
peut-être cela nous distraira-t-il un peu.

J'ai flâné une petite heure dans ce trou ennuyeux.
C'est là que je revis l'uniforme prussien.
Il n'est pas beaucoup changé.

Ce sont toujours les manteaux gris avec le col haut et rouge
(Le rouge signifie le sang français,
chantait autrefois Koerner dans ses dithyrambes guerriers).

C'est toujours le même peuple de pantins pédants,
c'est toujours le même angle droit
à chaque mouvement, et sur le visage
la même suffisance glacée et stéréotypée.

Ils se promènent toujours aussi raides,
Aussi guindés, aussi étriqués qu'autrefois, et droits comme un I,
on dirait qu'ils ont avalé le bâton de caporal
dont on les rossait jadis.

Oui, l'instrument de la schlage n'est pas entièrement disparu
chez les Prussiens,
ils le portent maintenant à l'intérieur (...)

Oui, oui, le casque me plaît !
Il témoigne de l'esprit élevé de S.M,
Le spirituel roi de Prusse.
C'est véritablement une saillie royale, elle ne manque pas de pointe,
grâce à la pique.

Seulement, je crains, messieurs,
quand l'orage s'élèvera,
que cette pointe n'attire sur votre tête romantique
les foudres plébéiennes les plus modernes.
(...)

Henri Heine (1844)

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