Culture & Révolution

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Journal de notre bord

Lettre no 205 (le 7 juin 2026)

Bonsoir à toutes et à tous,

En même temps que les guerres atroces se poursuivent, que l’épidémie mortelle du virus Ebola se propage en Afrique, les révoltes et résistances se multiplient. Des grèves imposantes ont lieu, comme récemment au Portugal. La Bolivie connaît une explosion sociale massive depuis des semaines, que l’État ne parvient pas à endiguer. Les craquements du système sont repérés par les compagnies d’assurance et par l’OCDE qui annonce un enrayement probable de l’économie mondiale.

L’épisode de canicule qui a frappé une partie de l’Europe illustre une nouvelle fois que les limites à l’exploitation ne peuvent venir que d’en bas, par les travailleurs refusant des conditions de travail inhumaines. Elles ont d’ailleurs provoqué des décès et des pathologies graves. On a vu comment le gouvernement Lecornu et le patronat ont joué la montre, en empêchant toute mesure d’urgence face aux effets de la canicule.

Pour détourner l’attention des peuples, les États et la classe des milliardaires vont nous donner du spectacle, beaucoup de spectacles. Le match victorieux du PSG n’était qu’un modeste hors d’œuvre. La Coupe du monde sera bien pleine. Au bas mot, trois milliards de téléspectateurs vont savourer les exploits de 48 équipes, pour les plus grands profits, entre autres, de la FIFA, du clan Trump, des plateformes numériques, des grands médias et des émirs des pays du Golfe.
La critique de cette monstrueuse industrie du spectacle sportif est difficile, car on se trouve immédiatement taxé de vouloir gâcher un plaisir populaire réunissant « tout le monde » par-delà les frontières et les générations.
Je ne vais donc pas appeler au boycott de la Coupe du monde, même si j’en aurais bien envie. La critique morale des méfaits écologiques et de tous les objets frelatés, nocifs et abrutissants qu’inventent les capitalistes depuis toujours (soit disant à la demande des consommateurs et des spectateurs) est nécessaire. Mais elle est loin de suffire. Nous ne ferons pas l’économie d’une étude plus fine, plus profonde, du fonctionnement du capital dans ses diverses modalités. La lutte sur le terrain de la critique théorique et plus largement culturelle devient cruciale plus que jamais. La lecture des livres conseillés ci-dessous pourrait y contribuer.
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DES ARMES INTELLECTUELLES CONTRE LE CAPITAL
POLITIQUE MONÉTAIRE ET LUTTE DES CLASSES
DÉSINTÉGRER LA PROPAGANDE NAZIE
NON LOIN DE FUKUSHIMA DAIICHI : L’EXPÉRIENCE EN PARTAGE
LE SON QUI SECOUE L’ÉGYPTE
LA REALIDAD
LITTÉRATURE PROLÉTARIENNE
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DES ARMES INTELLECTUELLES CONTRE LE CAPITAL
Depuis la crise de 2007-2008, différents chercheurs se sont efforcés d’analyser le capitalisme actuel dans sa globalité, dans ses diverses modalités et contradictions insurmontables, et pas seulement comme mode de production et d’exploitation, ce qu’il est indiscutablement.
Nous n’avons pas à nous plaindre du manque de livres s’efforçant de présenter concrètement et sérieusement comment la logique du capital mène à des impasses et à des catastrophes qui s’accumulent sous nos yeux.

Suite à ma dernière lettre, une amie m’a convaincu de lire le livre de Romaric Godin, « Le problème à trois corps du capitalisme, Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face) » (éd La Découverte, 2026, 318 pages, 22 €). L’auteur est journaliste économique à Médiapart. Ses articles commentant l’actualité des remous de l’économie mondiale sont éclairants.
Dans son livre, il présente les traits essentiels des trois crises du capital qui se percutent et s’alimentent mutuellement : la crise économique, la crise sociale et la crise anthropologique. Il s’appuie fermement sur les données concrètes actuelles à la lumière du Capital et des écrits de jeunesse de Marx, mais en s’inspirant également des écrits du situationniste Guy Debord et de Georg Lukacs. Sur ce sujet qui peut sembler rebutant et déjà traité par d’autres, Romaric Godin déploie de vraies qualités pédagogiques qui rendent la lecture de son livre accessible et plaisante. Son dernier chapitre comporte des arguments plus fragiles, car Lukacs n’est pas le meilleur guide pour suggérer des chemins vers l’émancipation.

Je recommande à nouveau le livre de Claude Serfati, « Un monde en guerre » (éd Textuel, 2024), de même que « Le capitalisme est un cannibalisme » de Nancy Fraser (éd Agone). Dans la même veine marxiste féministe que Fraser, je salue la publication d’un livre que je n’ai pas encore eu le temps de lire, « Le cœur du capital, Ces travailleuses de l’ombre qui font tourner le monde » (éd Université Paris Cité) de Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec.


POLITIQUE MONÉTAIRE ET LUTTE DES CLASSES
C’est d’un livre de poids à l’apparence austère qu’il va être à présent question. Il demandera aux lecteurs et lectrices prêts à en découdre avec le système capitaliste un effort de lecture tout à fait payant, si on m’autorise ce jeu de mots.
« Politique monétaire et lutte des classes, D’une restructuration à l’autre », (éd l’Asymétrie, avril 2026, 640 pages, 20 €) est un ouvrage coordonné par Niemand Nirgendwo et Sébastien Santuccio. Il regroupe une série de contributions diverses de marxistes non-orthodoxes, publiées entre la fin des années 1970 et 2025 pour les plus récentes. Par-delà leurs désaccords, ces auteurs considèrent que la politique monétaire est une arme centrale pour le capital, pour intervenir dans les rapports sociaux, et comme riposte et adaptation à la lutte des classes.

En ouverture de ce recueil, John Holloway, dans un texte de 1990, donne une vigoureuse analyse du keynésianisme, de son succès, puis de son déclin. Suivent ensuite des analyses de Steve Wright, Lapo Berti, Suzanne de Brunhoff, Werner Bonefeld et bien d’autres.


DÉSINTÉGRER LA PROPAGANDE NAZIE
On aurait tort de s’imaginer que tout a été déjà dit sur la propagande nazie. Dans son livre qui vient de paraître « La propagande nazie, Projet, actualité et critique catégorique (éd Kimé, 2026, 147 pages), Alexander Neumann se propose de désintégrer scientifiquement la propagande nazie qui « n’est pas seulement de triste mémoire, mais aussi d’un triste présent ». Il y parvient de façon remarquable, en offrant au lecteur de nombreuses informations peu connues ou inédites, et en menant rondement, avec une ironie mordante, une argumentation à la fois précise et percutante.

La propagande nazie a pris forme, non pas après la crise de 1929, mais en réaction à la vague révolutionnaire en Europe de 1917-1918, avec la thématique complotiste du « judéo-bolchevisme » tenu pour responsable de la défaite de l’Allemagne.

On peut croire en toute méconnaissance du sujet qu’il n’y a aucun rapport entre la propagande nazie et le film de Disney « Les trois petits cochons », la boisson Fanta, IBM, Volkswagen, Porsche, Hugo Boss, Zara, SpaceX, la famille royale britannique, la papauté, Martin Heidegger, Werner Heisenberg ou le roman de Houellebecq, « Les Particules élémentaires ».
Alexander Neumann démontre minutieusement le contraire et établit leurs liens avec la propagande nazie et ses avatars après 1945 jusqu’à nos jours. Il utilise pour ce faire les ressources d’analyse de la Théorie critique dans le sillage des travaux sociologiques et philosophiques menés par des penseurs tels que Adorno, Horkheimer, Erich Fromm, Walter Benjamin ou Herbert Marcuse. Il précise que « la propagande nazie est une industrie de la culture, en tant qu’industrie de divertissement et en tant que productrice de stéréotypes. » Elle tire son efficacité, non pas de la force de son discours explicite, mais d’un message latent, asséné grâce à la puissance de gros moyens financiers et médiatiques.
Des chapitres sont consacrés au complexe militaro-industriel avec l’exemple de Volkswagen, à l’académisme dans l’État autoritaire et au milliardaire Elon Musk.

Ce livre nous alerte sur la vigilance à avoir dans l’utilisation des termes valorisants pour la propagande nazie, tel que le « IIIe Reich », qui dénote un manque de distance avec le discours du régime nazi qu’on veut dénoncer. C’est une critique qu’il adresse d’ailleurs à l’historien Johann Chapoutot qui a déclaré, contre toute évidence, dans un discours en 2017 à la Fondation pour la mémoire de la Shoah : « Heidegger n’était pas nazi en fait ». Heidegger n’a pas seulement été un universitaire nazi convaincu, mais son jargon philosophique fournit des termes essentiels à la propagande nazie, tels que Dasein ou Weltanschauung.

En conclusion, Alexander Neumann pointe les faiblesses des propagandistes contemporains et les résistances spontanées, y compris humoristiques, à la mise en œuvre de pouvoirs et de mouvements de masse n’ayant pour but que d’anéantir l’humanité tout entière. Ce livre donne du poids et de la hardiesse à nos résistances pour désintégrer la propagande nazie.


NON LOIN DE FUKUSHIMA DAIICHI : L’EXPÉRIENCE EN PARTAGE
Un an après la triple catastrophe du 11 mars 2011 au nord-est du Japon, (tsunami, tremblement de terre, accident nucléaire), l’anthropologue Sophie Houdart a mené une enquête pendant plus de dix ans dans la région de la petite ville de Tôwa, située à 50 km de la centrale de Fukushima Daiichi. Tôwa est une ville de huit mille habitants, située dans la « zone grise », celle qui n’est pas interdite d’accès mais où il faut apprendre à vivre avec « des faibles doses de radioactivité ». Au demeurant, Tôwa se trouve dans un beau site, autrefois touristique, de collines verdoyantes. Les paysans, qui pratiquent de longue date des cultures biologiques, ont choisi de rester après la catastrophe. L’anthropologue a effectué une série de séjours dans une famille d’agriculteurs bio, Monsieur Ôno, sa femme et son fils.
Le bilan des recherches, observations et expériences humaines de Sophie Houdart se retrouve dans un livre étonnant à bien des égards : « Ce territoire qui, comme une pulsation… » (Les éditions des mondes à faire, 2026, 447 pages, 24 €).

Avant de participer aux activités agricoles et ménagères de sa famille d’accueil, elle avait voulu reconnaître à pied la région, suivant à l’occasion les sentiers empruntés quelques siècles plus tôt par le poète Bashô. Cette reconnaissance du terrain en lisière de la zone interdite avec quelques membres d’un collectif hybride (physicien, philosophe, cinéaste, artiste, géologue, historien…) s’est révélée être une expérience de désorientation plutôt que de cartographie précise. Ce collectif s’appelle « Call It Anything », en référence a une réflexion lancée au public par le trompettiste de jazz Miles Davis avant d’attaquer un morceau : « Appelez-le comme il vous plaira. »

La multiplicité des approches permet de mieux cerner une réalité particulièrement complexe, discontinue et mouvante, où chaque discipline a quelque chose à apporter pour comprendre ce que veut dire vivre dans un territoire contaminé, avec en permanence un dosimètre pour mesurer le niveau de radioactivité de l’eau, des légumes et du terrain où on se trouve lors de déplacements. La contamination est fluctuante dans les rizières, les champs et les forêts, selon les saisons, l’orientation des pentes et bien d’autres facteurs. Les réactions humaines des habitants s’en trouvent constamment mises à l’épreuve au quotidien. Seuls les sangliers, qui ont envahi de plus en plus les zones contaminées semblent s’accommoder de ce contexte hautement problématique.
Au fil des années, les agriculteurs et les scientifiques qui collaborent avec eux accumulent une expérience considérable et des savoirs partagés. Des rencontres savantes, des fêtes, des stages pour initier des jeunes à l’agriculture sont organisés. Les habitants et les scientifiques montrent « qu’à travers tout cela s’élabore une forme d’être-ensemble, qui s’épanouit dans une certaine insoumission aux politiques néolibérales agricoles {…} » p 388.
Ce livre est d’une grande richesse d’informations scientifiques, botaniques, géologiques, historiques, politiques et humaines. On compare ce qui s’est passé à Tchernobyl et à Fukushima. Sophie Houdart étudie les livres d’histoire sur la région. Elle compulse et étudie les stèles anciennes, les multiples documents officiels « rassurants » sur le nucléaire depuis Hiroshima, les stratégies de communication des dirigeants de TEPCO.

Le livre est ponctué d’interrogations philosophiques sur la vie collective au quotidien, sur le bouleversement de la perception du temps et de l’espace qu’a provoqué la catastrophe. Nostalgie, tristesse, colère contre les responsables de la catastrophe nucléaire, ressentiment à l’égard de ceux qui sont partis en ville après avoir touchés des indemnités, et désir de persévérer et de partager, tous ces sentiments sont intriqués. « Monsieur Ôno m’avait dit un jour : je pourrais vous aider si par malheur une catastrophe nucléaire avait lieu aussi chez vous. » L’anthropologue comprend qu’il ne se plaçait pas en expert, mais qu’il avait acquis une expérience suffisante pour qu’elle soit partageable. Avant tout, faire fructifier les liens entre eux après toutes ces années, et partir des êtres et des choses existantes, changeantes, sans crispations. Et puis, ne pas se soumettre aux instructions générales tombant d’en haut comme après l’accident de Tchernobyl.


LE SON QUI SECOUE L’ÉGYPTE
Que se passe-t-il en Égypte depuis le soulèvement de 2011 et l’instauration de la dictature du général Al-Sissi en 2014 ? Le souffle émancipateur a-t-il été complètement étouffé par le pouvoir ? Un petit livre d’une écrivaine et journaliste égyptienne, Yasmine El Rashidi, jette une lumière vive sur certaines formes de défi et de résistance qui animent une bonne partie de la jeunesse dans un pays qui compte plus de 105 millions d’habitants.

« Révolte Mahraganat, Le son qui secoue l’Egypte » (éd Battements Par Minute, traduit de l’anglais par Doroteja Gajic, 2026, 168 pages, 10 €) dresse le portrait et l’évolution de plusieurs figures majeures du mahraganat, un genre de hip-hop arabe local où se mêlent toutes sortes d’influences. Nous suivons pas à pas la carrière de ces chanteurs au succès parfois international, qui expriment les sentiments et les aspirations de nombreux jeunes des milieux populaires. Nous voyons également les manœuvres du pouvoir pour les surveiller, les réprimer ou les récupérer. Il est vrai que le succès, et la fortune qui va avec, tournent parfois la tête de certains musiciens et édulcorent leurs paroles.
Un très bon livre pour mettre à jour notre connaissance de la société égyptienne, avec un appareil éditorial de qualité sur ce courant musical et sur l’histoire récente de l’Égypte.


LA REALIDAD
« La Realidad » (éd P.O.L, 2025, 265 pages, 20 €) de Neige Sinno n’est pas exactement un roman, même s’il se présente comme tel dans son premier chapitre où deux jeunes femmes, enseignantes dans une université près de Détroit, Maga et Netcha (la narratrice), partent au Mexique pour rencontrer les zapatistes et le sous-commandant Marcos. Maga est enthousiaste et Netcha plus dubitative. Elles font des rencontres, certaines vivifiantes et d’autres dangereuses, au cours de leur tentative infructueuse d’atteindre La Realidad, un village dans les montagnes du Chiapas.

Mais le propos de Neige Sinno n’est pas de nous régaler avec des anecdotes pittoresques à propos des aventures et mésaventures de deux jeunes européennes confrontées à d’autres modes de vie, ceux des peuples autochtones, en les classant de façon moqueuse dans la catégorie « occidentales privilégiées et naïves ». Son approche est beaucoup plus profonde, inquiète et poétique.

Même si l’expression peut sembler grandiloquente, il y a là une quête de vérité, de compréhension de soi-même et du monde, qui passe notamment par l’évocation de la rencontre d’Antonin Artaud ou celle de J.M.G. Le Clézio avec les « Indiens ». Appellation contestable aussi bien que celle d’indigènes. L’auteure le dit très bien : « Il faudrait toujours être conscient de la violence qui s’exerce au moment de nommer. Nommer l’autre c’est prendre une décision sur son identité, c’est imposer une vision, depuis soi, depuis ce qu’on considère comme un centre. » (p 124)

Après plusieurs voyages et même son installation au Mexique, la rencontre de la narratrice avec les communautés zapatistes aura lieu, avec son lot de moments précieux, de découvertes de femmes accueillantes et courageuses, mais aussi de déceptions, en particulier lors de la « Deuxième rencontre internationale des femmes en lutte » en septembre 2019. Le sujet urgent et sérieux à l’ordre du jour était la violence faite aux femmes. Cette rencontre de milliers de femmes était, dans son principe, audacieuse et parfaitement organisée. Il y a eu de nombreux témoignages de viols, d’incestes, de féminicides commis dans tous les milieux sociaux, dans tous les pays, par des hommes de toutes les générations. Mais le poids de la domination archaïque des hommes et de la religion a paralysé la parole des femmes zapatistes, comme si ces violences n’existaient plus dans leurs communautés.
L’effet de sidération face à ce silence ou ce déni trop bien connu par l’auteure n’entraîne pas le renoncement à comprendre, à lutter opiniâtrement. Il serait trop facile de dire que la rencontre des femmes n’a rien donné. Il s’est probablement produit quelque chose de considérable qui va continuer à cheminer, puisque Neige Sinno en a conclu qu’elle devait écrire ce livre surprenant et admirable : « La Realidad ».


LITTÉRATURE PROLÉTARIENNE
Malgré la disparition du regretté Edmond Thomas, responsable de la maison d’édition Plein Chant, la littérature prolétarienne reste bien vivante comme l’atteste la revue « Fragments ». L’équipe de cette revue va lui rendre hommage dans son prochain numéro, et elle a commencé à publier des ouvrages aux éditions Prolit’s, dont « Mémoires partagées », un recueil de textes d’agents des PTT.
Nous reviendrons avec plaisir sur le contenu de cette revue et de ses publications.

Bien fraternellement à toutes et à tous,

José Chatroussat

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