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Journal de notre bord
Lettre no 204 (le 13 mars 2026)
Bonsoir à toutes et à tous,
L’humanité est en danger. Non seulement à cause de cette nouvelle guerre au Moyen-Orient, qui frappe avant tout massivement les populations civiles, mais parce que le sens de l’humain est profondément mis en cause.
Le retour au pouvoir de Donald Trump et de ses acolytes a été un signal fort, accélérateur, que les gouvernants et les milliardaires pouvaient tout se permettre. Ils saccagent le droit international. Ils tuent les journalistes et les membres des organisations humanitaires comme à Gaza. Ils enlèvent les migrants et tuent ceux qui protestent comme à Minneapolis. Ils font main basse sur les richesses de n’importe quel pays ou s’apprêtent à s’en emparer comme au Venezuela, au Groenland, à Cuba, en Ukraine, au Canada… Ils détruisent tout ce qui les gêne, paysages, êtres humains, activités culturelles. Ils massacrent des dizaines de milliers de manifestants en janvier dernier en Iran dans la quasi indifférence du reste du monde.
Ce visage hideux des gouvernants et des milliardaires est celui d’un néo-fascisme particulièrement obscurantiste, xénophobe, raciste, sexiste et répressif, qui prend ses aises sur toute la planète. Ces caractéristiques se retrouvent aussi bien chez Trump, Poutine, Nétanyahou, Narendra Modi, Xi Jinping, Milei, Orban, les talibans, les ayatollahs, Mohammed Ben Salmane, dit « MBS », … la liste est trop longue pour qu’on s’y attarde.
Face à la marée montante du fascisme, nous avons un besoin vital d’honnêteté. Il n’est plus temps de s’attarder aux manœuvres, aux petites phrases nauséabondes et aux mesquineries des vieux appareils politiques visant le pouvoir ou une part de reconnaissance électorale.
Aucune souffrance, aucun mensonge d’où qu’il vienne, aucune destruction ne doit nous laisser indifférent. Il n’y a qu’un camp, celui du vivant et de l’humain, que nous devons défendre avec obstination. Comme l’écrit la romancière et essayiste libanaise, Dominique Eddé, dans un texte de haute tenue publié dans « Le Monde » du 11 mars : « Il appartient désormais à toute intelligence capable d’altérité et d’empathie de résister et de se faire entendre sous une forme ou une autre. »
Il nous faut tenir bon sur l’essentiel, personnellement et collectivement. D’autant plus que les agissements des destructeurs de l’humanité vont être confrontés à de nouvelles vagues d’indignation changeant la donne.
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LA RÉVOLTE DES POÈTES D’AFGHANISTAN
UNE JEUNE FEMME UKRAINIENNE AU FRONT
L’INSÉCURITÉ NUCLÉAIRE ET L’IA AU SERVICE DE LA GUERRE
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LA RÉVOLTE DES POÈTES D’AFGHANISTAN
Chaque guerre qui capte l’attention médiatique en cache toujours une ou plusieurs autres. À l’est de l’Iran se trouve l’Afghanistan, qui est en conflit sanglant avec le Pakistan depuis quelques jours.
Après les tremblements de terre à répétition et les inondations de l’an dernier faisant des milliers de morts, c’est une nouvelle épreuve pour la population qui ne bénéficie plus de l’aide humanitaire des États-Unis, supprimée par Trump. Cette infamie s’ajoute aux précédentes de l’impérialisme américain.
En août 2021, les troupes américaines ont quitté l’Afghanistan dans la précipitation et laissé les talibans se réinstaller au pouvoir à Kaboul. Les femmes sont condamnées à l’enfermement. Les jeunes filles sont interdites d’école. Les étudiantes n’ont plus le droit d’étudier. Une ignoble chape de plomb est à nouveau tombée sur les femmes, qui n’ont plus le droit de chanter, de danser, de sortir dans l’espace public.
Et pourtant, elles s’entraident et elles s’expriment en secret, en composant des poèmes. Et puis, celles et ceux des poètes qui ont pu partir en exil, la mort dans l’âme, en Iran, en Europe, en Australie ou aux États-Unis, continuent à écrire des poèmes publiés sur les réseaux sociaux.
L’expression poétique modifie notre regard sur un pays, surtout lorsqu’elle est une tradition largement partagée et en constant renouvellement. L’anthologie de poèmes traduits du persan par Belgheis Alavi est intitulée « L’amour, l’exil, la liberté, La révolte des poètes d’Afghanistan » (éd Pocket, mars 2026, 234 pages).
Vingt-deux poétesses et poètes, jeunes pour la plupart, sont ici représentés. Les poèmes sélectionnés ont été écrits entre 2001 et 2024. L’inspiration est variée, révoltée, érotique, politique, d’une âpre ironie et, bien souvent, d’un lyrisme magnifique. Cette anthologie de poèmes poignants, d’une portée universelle, est comme une main tendue vers nous, qui ne devons pas oublier celles et ceux qui créent et luttent pour aimer et vivre libres.
UNE JEUNE FEMME UKRAINIENNE AU FRONT
Une lectrice fidèle du site Culture & Révolution m’a questionné à propos de la dernière lettre : « Rien sur l’Ukraine. Pourquoi ? » Je réponds bien volontiers à sa demande dans la mesure où j’ai découvert depuis plusieurs livres intéressants sur l’histoire de l’Ukraine et la guerre terrible en cours depuis quatre ans, et même depuis 2014 dans le Donbass.
Le livre de Zbigniew Marcin Kowalewski, « Révolutions ukrainiennes, 1917-1919 & 2014 » (éd Syllepse/La Brèche, 2026, 285 pages, 20 €) me semble fondamental et devrait servir de base à toute discussion sérieuse sur l’actualité des luttes et de la guerre en Ukraine. J’aurai l’occasion de revenir sur cet ouvrage fortement documenté et argumenté d’un historien marxiste d’origine polonaise. Il avait déjà proposé en 1989 une étude éclairante dans la revue « Hérodote », au titre révélateur, « L’Ukraine : réveil d’un peuple, reprise d’une mémoire ».
En regard de cette analyse, le livre récent de la journaliste irlandaise Lara Marlowe, « Comme il est bon de ne plus craindre la mort » (éd de l’Observatoire, 2026, 363 pages, 21 €) s’avère captivant. Il permet de mieux comprendre les ressorts politiques et humains qui ont permis à une grande partie de la société ukrainienne de tenir depuis quatre ans face à l’invasion orchestrée par Poutine. La journaliste a rencontré en 2023 une jeune ukrainienne, Yulia Mykytenko, née en 1995, combattant sur le front et d’un courage sans faille. Elle est à la tête aujourd’hui d’une unité de vingt-cinq hommes pilotes de drones.
Ceux qui prétendent à gauche que les combattants ukrainiens ne sont que de la « chair à canon » au service de l’OTAN, manipulés par les puissances occidentales, seraient bien inspirés de lire ce témoignage impressionnant, riche de faits concrets, qui révèle la complexité de la situation, l’atrocité de cette guerre, les espoirs, les déceptions et l’évolution des esprits depuis la révolution du Maïdan en 2013-2014. Yulia Mytytenko, qui était alors étudiante, a participé activement à cette mobilisation qui s’inscrivait dans un mouvement de révoltes touchant les pays arabes, la Grèce, l’Espagne et bien d’autres pays à la suite de la crise financière de 2008.
Au fil de ses entretiens avec la journaliste, Yulia nous parle de sa formation intellectuelle, de sa famille, de son mari, de ses démêlés avec certains gradés obtus et sexistes, de son amie infirmière homosexuelle, de sa lutte pour l’égalité entre hommes et femmes au front comme à l’arrière.
Elle s’exprime toujours avec une grande franchise et un esprit critique bien trempé. Ainsi, elle n’a pas pleine confiance dans les alliés occidentaux. « Depuis un millénaire, nous sommes ballottés entre l’Est et l’Ouest. » (p.163). Elle critique bien des décisions de Zelensky, comme le limogeage d’un général populaire et compétent. « J’avais appris à me méfier des communiqués de mon propre gouvernement. » (p.112).
L’aspiration à rejoindre l’Union européenne tient en quelque mots faciles à comprendre : « une union qui garantit la démocratie, des élections libres et équitables, la liberté d’expression, la prospérité et l’État de droit. » p.165. Mais à la réflexion, elle se demande ce que l’Ukraine pourrait y gagner en constatant la progression en Europe « des partis nationaliste d’extrême droite - souvent sympathisants de Poutine ».
Le monde auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est complexe, plein de contradictions et de surprises. Il échappe aux vieilles grilles d’analyse.
L’INSÉCURITÉ NUCLÉAIRE ET L’IA AU SERVICE DE LA GUERRE
Comme si de rien n’était, après l’accident nucléaire de Fukushima Daiichi il y a quinze ans, la grande folie de l’industrie nucléaire est relancée, sous prétexte de remplacer les énergies fossiles. Elle produirait une énergie propre et écologique (à part les déchets nucléaires, les tonnes de béton et d’acier pour construire les centrales, les masses d’eau nécessaires pour refroidir les réacteurs, etc). L’électricité d’origine nucléaire serait peu coûteuse, sauf qu’elle nécessite des milliards innombrables pour entretenir un parc vieillissant, poursuivre des chantiers de type Flamanville et lancer d’autres projets pharaoniques. Quant à « l’indépendance énergétique de la France », elle est très dépendante des importations de métaux rares et d’uranium en provenance de pays dictatoriaux comme le Kazakhstan ou le Niger.
En dépit des accidents nucléaires aux conséquences terribles pour la santé et l’environnement, notamment à Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima Daiichi, on y va à fond dans les projets de construction de centrales en France et dans de nombreux pays, en prétendant avoir tiré les leçons de ces catastrophes. Ils ont tout prévu : les séismes, les inondations, les tornades, les drones, les missiles, les malfaçons, les pénuries d’eau… Macron a même prévu de financer ces centrales avec l’argent des petits épargnants placé sur les livrets A.
L’impératif nucléaire devant lequel on nous demande de nous incliner est le suivant. Il nous faut et nous faudra beaucoup d’énergie pour nourrir la bête, à savoir l’Intelligence Artificielle. Comme un large public, y compris de gauche, est séduit par les résultats (« bluffants ») de l’IA générative et des progrès en médecine et en science qu’on nous annonce, c’est un jeu d’enfant pour les industriels de la défense et les géants du numérique de miser très gros sur l’IA sans que trop de gens perçoivent le danger et se mobilisent.
Claude Serfati avait déjà très bien documenté dans son livre, « Un monde en guerre » (éd Textuel, 2024), le poids de « l’intelligence artificielle au cœur de l’ordre militaro-sécuritaire ». Sans complexe aucun, le quotidien « Les Échos » du 10 mars consacre une double page triomphante à l’IA stratégique : « Iran, Ukraine, Gaza… l’IA s’impose sur les champs de bataille ».
Cependant, la guerre actuelle dans le Golfe vient de révéler une faille : la fragilité des infrastructures numériques, les data centers, notamment, pouvant être pris pour cible. Que ce soit pour faire la guerre moderne, stocker les fake news ou héberger les images de chats et de recettes exotiques, le numérique, devenu exponentiel avec l’IA, a besoin de centres de données toujours plus nombreux et gourmands en eau et en énergie.
Toutes les aberrations du capital en mal de profits pour sa survie s’étalent devant nous et nous obligent à nous interroger sur nos besoins numériques réels et raisonnables, à mener une contre-offensive dans tous les domaines pour ne pas accompagner ce désastre.
Bien fraternellement à toutes et à tous,
José Chatroussat
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