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Journal de notre bord
Lettre no 203 (le 26 janvier 2026)
Bonsoir à toutes et à tous,
Que de souffrances en Iran, en Palestine, au Soudan, au Kurdistan, en Birmanie, en Ukraine, et dans une foule de pays, de régions et de villes comme à Minneapolis ! Les forces les plus inhumaines, les plus sordides et les plus destructrices mènent le bal infernal nous conduisant à une impasse globale. Le militarisme se porte bien et profite abondamment aux milliardaires et aux politiciens réactionnaires de tous les pays. Les massacres se poursuivent et se multiplient. L'extrême droite pénètre les médias, accède au pouvoir dans de nouveaux pays, et semble renforcer sa position dans les autres. Les catastrophes, pas naturelles, font des milliers de victimes en Afrique, en Amérique latine et en Asie du Sud-Est.
L'actualité du monde telle qu'elle nous est servie médiatiquement est toxique et démoralisante. Elle n'est pas consommable sans danger pour notre santé mentale et elle met en péril nos capacités de résistance et nos ressources de joie de vivre.
Dès lors, il est extrêmement tentant de tourner le dos à ce flot permanent de nouvelles consternantes et de se replier sur nos problèmes locaux et sur notre sphère privée. Il est tentant de se réfugier dans l'indifférence ou de continuer d'apaiser sa mauvaise conscience en dénonçant de façon morne et ennuyeuse les responsables, du reste bien réels, de ces guerres, répressions, exploitations et injustices révoltantes. Nombre d'entre nous éprouvent une grande fatigue et une grande frustration à ne pas trouver les mots justes et les modes d'action efficaces.
Cependant nous savons que l'indifférence n'est pas une position acceptable. Loin d'être seulement neutre, elle permet aux forces destructrices de s'épanouir sans limites. La dénonciation est nécessaire mais elle ne suffit pas. Elle peut même être une posture de repli, plus ou moins confortable moralement, mais qui n'aide pas les acteurs des luttes. On croit savoir quoi penser de tout ce monde affreux, on a par exemple une grille de lecture marxiste simplifiée, routinière, voire campiste ; alors on ne cherche pas plus loin ou si peu.
Or il s'agit de comprendre les situations dans leur complexité, leurs contradictions et leur profondeur historique et psychologique, en allant au-delà de la sélection de faits et d'images que nous servent les principaux médias enclins à exprimer le point de vue des gens au pouvoir ou celui de ceux qui y prétendent.
Pour rééquilibrer notre vision du monde et échapper à la démoralisation ou au repli sectaire, il nous faut écouter toutes celles et tous ceux qui ne sont pas au pouvoir et n'aspirent pas à y être, les gens d'en-bas, les acteurs et actrices sur le terrain des affrontements. Nous avons tellement à apprendre des personnes faisant face à la répression et aux exigences de la résistance, et de celles qui ont une mémoire et une connaissance intime des luttes passées et en cours.
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GAZA NOUS INTERROGE
COMPRENDRE LE SOULÈVEMENT EN IRAN
RÉSISTANCES AFFECTIVES
RÉFLEXIONS SUR LA VIE ENTRAVÉE
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GAZA NOUS INTERROGE
Bon nombre d'actrices et acteurs du monde de la culture se sont sentis fortement concernés par le drame abominable qui frappe la population de Gaza depuis le 7 octobre 2023. On trouvera les contributions de dix-sept écrivains français, palestiniens ou franco-palestiniens dans le recueil « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie, 17 écrivains pour la Palestine » (éd Seuil, octobre 2025).
L'essayiste et romancière franco-libanaise, Dominique Eddé, a vécu et observé bien des guerres qui ont constamment ensanglanté le Moyen-Orient depuis ses vingt ans. Ses réflexions dans son essai, « La mort est en train de changer » (éd Les Liens qui Libèrent, septembre 2025, 126 pages, 12 euros) sont précieuses. Elle refuse d'employer les termes officiels du débat et du langage politiques. Avec une intelligence sensible et un style très maîtrisé, elle déjoue toutes les hypocrisies langagières, d'où qu'elles viennent, qui ont ouvert la voie et justifié tous les massacres et entreprises de déshumanisation.
Elle écrit dans les premières pages : « L'interdiction de nommer le génocide en cours à Gaza, sous peine d'être taxé d'antisémitisme, est un verrou qui a tenu durant des mois, mois qui, pourtant, ne cessaient d'en donner la preuve. » .
S'il en était besoin, les 26 témoignages recueillis par la romancière syrienne, Samar Yazbek, auprès de survivants gazaouis amputés, horriblement blessés et évacués à Doha au Qatar, documentent de façon indiscutable une entreprise clairement génocidaire dès le 7 octobre 2023.
« Une mémoire de l'anéantissement, Les Gazoui.es racontent » (éd Stock, octobre 2025, 330 pages, 22,90 euros) est un livre dont la lecture est terriblement éprouvante. Des bombes et drones très sophistiqués ont été utilisés massivement, et ensuite les soldats israéliens, accompagnés de chiens, sont allés sur le terrain pour parachever l'oeuvre de massacre et d'humiliation.
Il faut saluer le courage de Samar Yazbek qui avait déjà largement documenté les exactions de la dictature de Bachar Al-Assad, notamment dans « 19 femmes. Les Syriennes racontent » (Pocket, 2021).
À propos des gens ordinaires qui ont survécu aux bombardements et à la famine à Gaza, elle pose cette question : « Quel sens y-a-t-il à continuer à parler d'eux à coups de slogans politiques et idéologiques et à rester si éloigné.e.s de leurs douleurs ? ».
COMPRENDRE LE SOULÈVEMENT EN IRAN
Les réactions suscitées par le dernier soulèvement populaire en Iran se sont souvent focalisées sur le fils du Shah ou sur l'éventualité d'une intervention militaire des États-Unis. La spécificité du dernier soulèvement et l'ampleur des massacres dans toutes les villes du pays semblent avoir échappé à une bonne partie de la gauche. Manque d'intérêt ou sidération ?
Il est d'autant plus important de s'informer sérieusement auprès d'exilés iraniens en lien avec leurs familles ou leurs connaissances au pays.
Chowra Makaremi, Collectif Roja et Parham Shahrjerdi ont été interrogés par les animateurs du site lundimatin. Ce long entretien apporte des éléments concrets et des points de vue d'un très grand intérêt :
https://www.youtube.com/watch?v=zdnDInzoqKE
Pour comprendre en détails, de façon nuancée, tous les épisodes antérieurs de révolte et de répression, je conseille particulièrement deux livres de l'anthropologue Chowra Makaremi, « Le cahier d'Aziz, Au coeur de la révolution iranienne 1979-1988 » (Folio, 2023) et « Femme ! Vie ! Liberté ! Échos d'un soulèvement en Iran » (éd La Découverte, 2023, 343 pages, 21 euros).
RÉSISTANCES AFFECTIVES
Le dernier livre de Chowra Makaremi mérite également toute notre attention. Il est intitulé « Résistances affectives, Les politiques de l'attachement face aux politiques de la cruauté » (éd La Découverte, septembre 2025, 244 pages, 19,50 euros).
En puisant des exemples aussi bien à Baltimore, à Téhéran, à Delhi ou à Buenos Aires, elle analyse nos vulnérabilités, nos colères, les ressources affectives des femmes tout particulièrement, qui jouent un rôle de plus en plus évident dans les mobilisations et soulèvements de ces dernières années.
RÉFLEXIONS SUR LA VIE ENTRAVÉE
Dans sa monumentale et passionnante biographie de Franz Kafka (éd Le Cherche midi, 2023), Reiner Stach reproduit dans le tome deux une lettre de l'écrivain où il relève une pensée récurrente qui l'habite à la fin de ses nuits tourmentées : « Je pourrais vivre et ne vis pas. »
Mais aussitôt, il refuse de s'en tenir à ce constat. Toute l'oeuvre et la vie de Kafka indique tour à tour sa volonté, puis son incapacité et finalement son refus de se ranger dans un rôle, une catégorie, une identité : celle du bon fils dévoué, du fiancé respectable, du chef d'entreprise motivé, du juif occidental « intégré » comme son père, du militant sioniste institutionnel et de l'écrivain productif et reconnu, comme son ami Max Brod.
Kafka souffre de ne pas être dans une position « normale », « stable », mais c'est plus fort que lui, il ne peut pas se résoudre à un tel choix qui relève de l'imposture, de la blessure à soi-même et aux autres.
Seule la littérature pourrait être pour lui un espace de liberté, mais certainement pas de sérénité. Cette vie entravée et révoltée a nourri une oeuvre géniale qui nous interroge avec exigence sur notre position dans le monde.
Voici trois citations d'autres auteurs pour continuer à réfléchir sur nos vies entravées, abîmées, et qui aspirent à ne plus l'être, mouvement singulier qui est un ressort fondamental pour toute émancipation collective.
« Je suis. Mais je ne suis pas en possession de moi-même. Telle est l'origine de notre devenir. » Ernst Bloch (in « Traces »).
« L'utopie secoue les chaînes de l'identité : elle y flaire l'injustice qu'il y a à être celui-là, et seulement celui-là. » Theodor W. Adorno (in « Notes sur la littérature »).
« L'espoir-colère est au coeur d'une société gouvernée par l'argent : une colère contre le fait d'être poussé par l'argent vers des vies difficiles et dénuées de sens, l'espoir que nous puissions déborder et créer d'autres formes de sociabilité. » John Holloway (in « Penser l'espoir en des temps désespérés », éd Libertalia).
Bien fraternellement à toutes et à tous,
José Chatroussat
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