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Journal de notre bord
Lettre no 202 (le 8 octobre 2025)
Bonsoir à toutes et à tous,
Emmanuel Macron, qui fit un peu de théâtre durant sa jeunesse lycéenne, pense sans doute qu'il est encore un peu trop jeune pour jouer « Le Roi Lear » de Shakespeare ou « Le Roi se meurt » de Ionesco. Pour l'instant, il serait assez crédible en un petit « Richard III » prêt à tout pour garder son pouvoir, y compris à une cohabitation cynique avec Jordan Bardella.
Les derniers jours ont cependant été humiliants pour Macron, le jupitérien. Ses plus fidèles courtisans d'avant sa malencontreuse dissolution de l'Assemblée nationale se sont signalés par leur hargne vengeresse. Même les milieux financiers ne lui disent pas merci et s'inquiètent du « désordre » provoqué par la désagrégation pitoyable de son bloc bancal. Ne sachant quoi décider, il joue la montre, en pure perte.
Le succès, au mois d'août, de la pétition contre la loi Duplomb, puis le lancement sur Internet de l'initiative « Bloquons tout » avec une forte participation le 10 septembre, et enfin les mobilisations syndicales du 18 septembre et du 2 octobre n'ont pas été pour rien dans le déclenchement de la crise politique actuelle. Comme elle révèle, derrière ses aspects farce, la profondeur d'une crise sociale menaçante pour les intérêts de la classe dirigeante, il est clair que tout le petit monde des politiciens et des milieux d'affaires a intérêt à ce que, comme d'habitude, tout se termine, non pas en chansons, mais par des élections, « dans le respect de nos institutions ».
Parlons donc des élections puisque, de toute façon, cela va être notre pain quotidien médiatique dans les semaines et mois à venir. Parlons du piège électoral que nous tendent tous les représentants de l'ordre capitaliste établi. Et discutons des initiatives possibles pour échapper à ce piège.
Il faut d'abord admettre, contrairement à ce que disent les directions des partis de gauche, que nous ne pouvons régler aucun problème, même pas améliorer notre situation à la marge, en attendant quoi ce soit des institutions en place. Nos votes ne font que les cautionner alors qu'elles ne servent que les intérêts d'une oligarchie toujours plus riche, méprisante et volontiers répressive face à nos demandes de justice sociale. Alors il y a quelque chose d'hypocrite quand on nous répète : « Si vous voulez vous faire entendre, exprimer votre colère, vous n'avez pas d'autre choix que de voter quand on vous dira de voter. » Cette rengaine politicienne est parfaitement lassante, au point que près de la moitié des gens ayant le droit de vote s'abstienne et que la plupart des électeurs de gauche glissent un bulletin dans l'urne avec tristesse et résignation, voire dégoût.
Seuls les électeurs d'extrême droite et de la droite dure (dure avec les faibles et douce avec les riches et les puissants) semblent garder un minimum d'allant pour propulser au pouvoir des individus comme Retailleau, Darmanin, Le Pen, Bardella, Zemmour, Ciotti. Ces électeurs-là ne seront pas tentés par l'abstention.
Les partis de gauche n'ont rien à nous proposer qui fasse rêver (être Premier ministre comme y aspire Olivier Faure ou Marine Tondelier, ou bien être président de la République comme y pense Mélenchon tous les matins en se rasant). Ils respectent les règles du jeu des institutions qui sont les meilleures pour servir les intérêts de la bourgeoisie française et des marchés financiers, lesquels se régalent avec la dette de l'État français. Leur seul argument extrêmement faible est qu'ils seraient, dans l'hypothèse où ils seraient contraints à s'unir électoralement, le seul recours pour empêcher l'extrême droite d'arriver au pouvoir. Or, cela risque de ne plus fonctionner et en attendant, nous perdrions notre temps et tout espoir de réel changement en comptant sur eux pour faire barrage.
Sommes-nous pour autant dans une impasse ? Non, il faut seulement sortir d'une sorte de paralysie de l'imagination qui affecte bien des syndicats et des organisations d'extrême gauche. Nous avons nos propres ressources pour inventer d'autres campagnes, des campagnes de terrain non politiciennes, en dehors des échéances électorales qu'on nous assigne, et pour ce faire en développant nos propres institutions démocratiques, nos collectifs, nos associations, nos syndicats.
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UN INTERNATIONALISME PAR LE BAS
PENSER L'ESPOIR EN DES TEMPS DÉSESPÉRÉS
CONTRE-CULTURES JEUNES DANS L'ALLEMAGNE NAZIE
ÊTRE IRAKIEN EN SUISSE ET PARLER AUX ARBRES
JOURNAL D'UN EXIL BIRMAN
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UN INTERNATIONALISME PAR LE BAS
Tout semble indiquer que nous assistons depuis trois ou quatre ans à une explosion de luttes menées par une jeune génération instruite et très déterminée dans de nombreux pays (Serbie, Népal, Indonésie, Iran, Maroc, Madagascar). Toutes les injustices sont ciblées. L'exigence de démocratie est centrale.
De même, dans les grandes mobilisations en solidarité avec le peuple palestinien, la place des jeunes est souvent importante, que ce soit en Italie, en Grèce, en Espagne, en Australie, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas ou même en France.
Cela remet à l'ordre du jour la nécessité de repenser l'internationalisme en des termes renouvelés. Ce travail d'analyse et de propositions commence à prendre consistance dans plusieurs ouvrages et publications récentes. Les éditions La Découverte/ Zones viennent de republier un texte élaboré par le collectif « Les Peuples veulent » intitulé «i; Révolutions de notre temps. Manifeste internationaliste ». Des dizaines de personnes de différents pays et continents se sont rencontrées et ont partagé leurs expériences différentes mais aussi communes pour élaborer la perspective d'un internationalisme par le bas.
Dans le même registre, l'universitaire brésilien Jean Tible propose dans « Politique sauvage » (éd Terres de feu, 2005, 395 pages) comme un maelstrõm de réflexions politiques stimulantes et de faits significatifs concernant les savoirs et les pratiques minoritaires dans le monde entier.
Il est difficile d'envisager un nouvel internationalisme convainquant et efficace, sans poser le problème des institutions qui étayent le capitalisme, comment s'en débarrasser (au premier chef, l'État) et quelles institutions autres mettre en oeuvre pour ne pas renouveler les impasses du siècle passé.
Dans « Instituer les mondes, Pour une cosmopolitique des communs » (La Découverte, 2025, 772 pages, 29 euros), Pierre Dardot et Christian Laval livrent une véritable somme pour ouvrir des pistes dans ce sens. Ils passent au crible de leur critique pertinente toutes les expériences antérieures d'institutions internationalistes et retracent la généalogie des diverses approches cosmopolitiques.
Si on craint d'être abasourdi et découragé par l'ampleur de l'érudition et le caractère sophistiqué des argumentations de plusieurs chapitres, il me semble que la cinquième partie intitulée « Tracés stratégiques » mérite tout particulièrement d'être lue et discutée avec beaucoup d'attention.
PENSER L'ESPOIR EN DES TEMPS DÉSESPÉRÉS
John Holloway est un penseur qui ne peut pas laisser indifférent, ni par son style, ni par l'audace et la profondeur de sa recherche. Dans son dernier ouvrage, « Penser l'espoir en des temps désespérés » (éd Libertalia, 2025, traduit de l'anglais par Julien Bordier, 509 pages, 13 euros), il reconnaît d'entrée de jeu qu'une angoisse habite davantage son propos que dans ses deux ouvrages précédents, « Changer le monde sans prendre le pouvoir » et « Crack capitalism, 33 thèses contre le capital ». C'est que l'état du monde s'est encore plus dégradé depuis, et que les agissements du capital suscitent jour après jour de l'horreur et de la rage.
Mais on ne peut pas se laisser paralyser par la peur et les discours « réalistes » répétant à l'envi qu'il est impossible de détruire le capitalisme et de se passer de l'argent pour faire fonctionner la société.
Il peut sembler étrange de compter sur l'espoir pour parvenir à détruire l'hydre capitaliste. Et pourtant, c'est en s'appuyant sur la philosophie d'Ernst Bloch, l'auteur du « Principe espérance », de la dialectique négative d'Adorno et de la critique de l'économie politique de Marx, que Holloway donne corps à un espoir fondé sur la raison, qui ne méconnaît pas les forces auxquelles il s'affronte et qui veut en connaître à fond la nature.
Ainsi, il pousse la critique du capital beaucoup plus loin que la plupart des auteurs anticapitalistes. Il met en cause le règne de l'argent qui irrigue toutes les relations sociales que nous impose le capital et qui justifie l'existence de l'État. Il analyse tous les virages des politiques financières depuis 1945 en termes de luttes de classes, ce qui renouvelle très judicieusement la question.
Mais finalement, comment abolir le règne de l'argent ? Comme d'habitude, John Holloway n'a pas de réponse, mais il a exposé les données du problème d'une façon plus rigoureuse que bien d'autres. « Répondre c'est fermer », dit-il. Donc, que des questions. Mais aussi des expériences, des théories, des suggestions. Il n'existe pas de voie royale vers la révolution, juste des chemins que nous traçons en les parcourant.
CONTRE-CULTURES JEUNES DANS L'ALLEMAGNE NAZIE
On a facilement à l'esprit que toute la jeunesse dans l'Allemagne nazie, à l'exception d'une poignée de jeunes résistants communistes et de « La Rose blanche », était fanatisée et encadrée par les Jeunesses hitlériennes. Or une étude très bien documentée, et préfacée par l'historien Johann Chapoutot, apporte un démenti à cette vision réductrice.
« Meutes, Swings & Pirates de l'Edelweiss » de Sascha Lange (éd Battements Par Minute, traduit de l'allemand par Isabelle de Baric, 2025, 310 pages, 20 euros) documente les formes de non-conformismes et de protestations face au nazisme d'une importante partie de la jeunesse entre 1933 et 1945.
Dans toutes les régions de l'Allemagne, des bandes de jeunes s'adonnaient au plaisir de la randonnée, des sorties en kayak, de l'alpinisme ou de virée dans des dancings où ils et elles se passionnaient pour la musique swing du jazz nord-américain. Chaque bande avait ses codes vestimentaires, ses lieux de rencontre et ses signes de reconnaissance. Quelques filles faisaient partie de ces groupes, ce qui était une provocation supplémentaire aux bonnes moeurs pour les nazis.
Du reste, ces jeunes ne se laissaient pas facilement intimider par les Jeunesses hitlériennes. Ils n'hésitaient pas à les affronter à coups de poing comme l'attestent les plaintes récurrentes des jeunes nazis appelant l'État à la rescousse. Nombre de jeunes rebelles passèrent en justice et subirent une répression plus ou moins intense en fonction de ce que les juges estimaient être politiquement dangereux dans leurs agissements.
Sascha Lange s'est appuyé dans son enquête sur des documents d'archives, sur des entretiens avec des survivants de cette période et de nombreuses photos reproduites dans le livre.
ÊTRE IRAKIEN EN SUISSE ET PARLER AUX ARBRES
Usama Al Shamani est un écrivain et traducteur d'origine irakienne vivant à Zurich en Suisse alémanique. Il a été contraint à l'exil en 2001 après trois représentations d'une pièce de théâtre dont il était l'auteur et qui avait déplu aux autorités en place.
« Les arbres ici parlent aussi l'arabe » (éd La Veilleuse, 2025, traduit de l'allemand par Lionel Felchlin, 171 pages, 18 euros) est son premier roman traduit en français. Il raconte, avec un sens poétique très prenant, ses difficultés de jeune étranger en foyer, sans travail, ne maîtrisant pas l'allemand, et encore moins le dialecte de la région. Cependant, il y a l'accueil chaleureux de certains habitants, et puis surtout ses marches en forêt qui lui évitent de sombrer dans le désespoir. La magie des mots en arabes qu'il adresse à haute voix aux arbres opère de façon bienfaisante pour le relier à sa nouvelle vie. « Chaque jour, la forêt m'enseignait quelque chose de nouveau. »
Par son sens poétique très prenant, le narrateur nous fait sentir aussi bien ce rapport si précieux à la nature, mais combien la nostalgie de son pays d'origine affecte sa sensibilité en profondeur. Son récit est émaillé de nouvelles de plus en plus dramatiques qui lui parviennent de sa famille et de ses amis restés en Irak. Lorsqu'il apprend que Ali, son frère cadet qu'il adore, a été enlevé en plein Bagdad, son angoisse est à son comble.
L'autre dimension importante de ce roman réside dans les éléments d'information que l'auteur nous offre, presque en douceur, sur tout ce que le peuple irakien a subi de souffrances, de tortures et de massacres depuis les années 1980 jusqu'à aujourd'hui, au cas où nous aurions oublié cette série de guerres épouvantables qui ont détruit ce pays, sa culture et ravagé les relations humaines.
Il faut enfin saluer le travail du traducteur, Lionel Felchlin, qui par ailleurs a réalisé une excellente nouvelle traduction d'un chef-d'oeuvre de la littérature du XIXe siècle, « Henri le Vert » de Gottfried Keller (éd Zoé, 2024).
JOURNAL D'UN EXIL BIRMAN
En France, l'Asie du sud-est est un parent pauvre en ce qui concerne les analyses des luttes et des résistances aux régimes corrompus et dictatoriaux pour la plupart. Le témoignage récent d'un opposant à la dictature des militaires birmans est d'autant plus précieux.
« L'Odyssée, journal d'un exil birman » de Kyar Pauk (éd Sikit, traduit du birman par La Wun, 2025, 252 pages) est le récit haletant d'un musicien, auteur et plasticien ayant beaucoup de succès dans son pays, mais qu'il va devoir fuir avec ses deux filles pour éviter de tomber dans les mains des militaires qui ont pris le pouvoir en février 2021, et qui le détiennent toujours actuellement.
Tout en étant plutôt du genre contestataire se moquant des militaires, Kyar Pauk reconnaît qu'il n'était jusqu'alors pas particulièrement politisé ni conscient des réalités sociales du Myanmar. C'est en homme traqué fuyant la répression qu'il va apprendre des faits terribles, mais aussi découvrir des personnes pleinement engagées et faire des rencontres humaines précieuses.
Il est d'abord exfiltré de la capitale vers un des maquis dans la jungle, tenu par une milice en lutte contre la dictature. Il doit ensuite se réfugier en Thaïlande et découvrir les embûches d'un immigré sans papier assigné à résidence. Le chemin bureaucratique sera encore long et anxiogène avant d'atteindre la France.
Kyar Pauk raconte toutes ces péripéties avec beaucoup de verve, dans un langage qui n'est pas toujours très châtié, mais qu'importe. Il nous fait partager ses émotions, ses aversions et ses aspirations d'artiste et de père, avec une spontanéité très convaincante.
Bien fraternellement à toutes et à tous,
José Chatroussat
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