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Journal de notre bord

Lettre no 184 (le 19 janvier 2020)

Bonjour à toutes et à tous,

Le mouvement pour faire barrage à la contre-réforme
Delevoye-Macron-BlackRock a encore une certaine vitalité.
Il serait bien aventureux de pronostiquer sa fin prochaine.
Que ce soit sur la question des retraites ou sur d'autres,
le mécontentement des salariés et des classes populaires est
trop fort, trop installé dans la durée depuis la
mobilisation dans les hôpitaux et le mouvement tenace des
Gilets jaunes, pour qu'on puisse imaginer un retour à on ne
sait quelle « paix sociale ». 
S'il ne s'agissait que de grèves et manifestations contre 
la retraite à points, le mouvement finirait peut-être par 
s'achever sur un échec et dans l'amertume, comme cela a 
été le cas après la mobilisation contre la loi-« 
Travaille et tais-toi ! » orchestrée par Hollande et son 
ministre de l'économie, Macron ; ou ensuite, après la 
grève saute-moutons à la SNCF au printemps 2018, une forme 
de sabotage brillamment orchestré par les directions 
syndicales unies pour faire perdre les cheminots. 

Le mouvement qui a commencé le 5 décembre dernier indique
par sa puissance et par la sympathie qu'il a rencontrée que
c'est tout un ensemble de dégradations présentes et à venir
qui poussent les acteurs actuels des luttes à occuper
durablement l'espace public : un pouvoir d'achat en berne
qu'on soit « actifs », chômeurs ou retraités, un avenir
bouché pour les étudiants, une dégradation des conditions de
travail et plus globalement des conditions d'existence dans
cette société. 

Avant d'examiner les points forts et les limites du
mouvement en cours en France, il n'est peut-être pas
inutile d'observer ce qui se passe au-delà de nos
frontières sur le terrain des luttes.
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Des révoltes qui se multiplient
Forces et limites du mouvement en France
Travailler ou être à la retraite, c'est pas une vie !
In situ
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DES RÉVOLTES QUI SE MULTIPLIENT
Les révoltes sociales se sont multipliées depuis ces
derniers mois : en Irak, au Liban, en Iran, au Soudan, en
Haïti, en Équateur, au Honduras, au Chili... et toujours en
Algérie depuis près d'un an, et à Hong Kong depuis plus de
deux ans. Ce sont souvent des jeunes qui sont en pointe dans
ces soulèvements. Ils sont prêts à sacrifier leur vie, leur
santé, leur liberté pour que ce monde bouge, pour qu'il y
ait plus de justice, plus d'égalité et plus de démocratie
dans leur pays. Les insurgés ou révoltés ont le soutien des
classes populaires et parfois des couches moyennes selon les
pays. Ces mouvements d'indignation montrent que dans de
nombreux pays, la population ne supporte plus les inégalités
sociales et l'arbitraire des régimes autoritaires en place.

Cependant, ils se heurtent partout à une répression
policière intense et souvent sanglante. Combien de centaines
de manifestants ont-ils été tués au Soudan, en Irak et en
Iran ? Nul ne le sait. Les mobilisations commencent de façon
pacifique et le demeurent le plus longtemps possible, comme
ce fut le cas en Syrie en 2011-2012. Les oligarchies en
place dans ces pays en convulsion cherchent toutes les
occasions pour attirer les manifestants sur le terrain de la
confrontation violente, celui où elles sont les plus fortes,
les plus à l'aise. Elles cherchent à les étouffer en
multipliant les emprisonnements, comme en Algérie.

Chaque mobilisation ou soulèvement se déroule dans un cadre
national, contre le gouvernement national en place. Il n'y a
pas, pour l'instant, de coordination ou d'effet de contagion
de ces luttes qui sont cependant puissantes, avec des
acteurs déterminés.

Force est de constater que depuis plusieurs décennies, nulle
part, la classe ouvrière n'est entrée en lutte de façon
massive et durable. Son rôle a été important dans certains
cas comme on l'a vu en Égypte ou en Tunisie en 2011. D'une
manière générale, là où la classe ouvrière se met en grève,
ce qui est fréquent, c'est pour ses salaires, contre ses
conditions de travail déplorables ou la suppression
d'emplois ou d'acquis sociaux. Mais dans aucun pays, elle ne
s'est portée en avant comme classe prenant en charge les
intérêts politiques et sociaux vitaux de toute la société.
Ce schéma qui avait la faveur d'une bonne partie des
militants d'extrême gauche à une époque, ne correspond pas à
la réalité actuelle des confrontations avec les classes
dominantes.

Toutes les luttes en cours sur les cinq continents sont donc
d'une grande importance, mais elles sont isolées, chacune
dans un espace local ou national, sans liens entre elles qui
pourraient les renforcer ou être une source d'inspiration
décisive. Elles visent le renversement d'un gouvernement
corrompu ou la satisfaction de revendications ponctuelles ou
sectorielles. Elles ne vont pas encore jusqu'à ébranler les
fondements du capitalisme. D'ailleurs, pour l'instant, très
peu d'acteurs de ces luttes se donnent pour but d'en finir
avec le capitalisme et d'essayer d'imaginer comment y
parvenir.


FORCE ET LIMITES DU MOUVEMENT EN FRANCE
En France, l'État s'inscrit dans la tendance lourde à
l'échelle mondiale consistant à régler les mécontentements
sociaux par la répression policière. Sans sommation, les
derniers gouvernements de Sarkozy, Hollande et Macron ont
envoyé des forces de police provocantes pour frapper des
écologistes, des salariés, des Gilets jaunes ou des jeunes
de banlieue avec une violence inouïe. 

On est parfaitement en droit de se demander si la police
française n'agit pas avec plus de brutalité que celle de
Hong Kong. La sociologue Karine Clément faisait remarquer
récemment que la police de Poutine n'utilise pas les LBD
contre les manifestants en Russie. C'est dire à quel niveau
lamentable et odieux se situe l'État français depuis
quelques années, et en particulier contre la révolte des
jeunes de banlieue en 2005. Quant à l'appareil judiciaire,
il accompagne l'arbitraire de la police par des
condamnations des manifestants à des peines d'amende et à
des emprisonnements extrêmement lourds. Le droit de
manifester et même d'envoyer un message est allègrement
piétiné.

Ceci dit, la répression policière ne parvient pas à empêcher
les multiples manifestations d'une colère sociale amplement
justifiée. Le mouvement contre le projet de retraite à
points s'est déjà traduit par une forme de victoire qu'il
faut apprécier à sa juste mesure. Des dizaines de milliers
de salariés, dont de nombreuses personnes manifestant ou
faisant grève pour la première fois, découvrent ou
redécouvrent le plaisir procuré par la participation à une
multitude d'actions collectives. Des liens d'amitié et de
bonne camaraderie se créent ou se renouvellent.
L'individualisme, le repli sur soi et le découragement sont
battus en brèche. L'humour et la joie de vivre et de lutter
ensemble pour une juste cause ont refleuri en plein hiver.
Cette victoire-là, on ne pourra pas nous l'enlever quoi
qu'il arrive plus tard. Elle va faire partie d'un patrimoine
collectif qui s'enrichit après les expériences des luttes
plus ou moins heureuses de ces dernières années.

Nous devons cependant nous interroger sur les limites du
mouvement actuel. Elles sont de plusieurs ordres. La grève
n'est pas parvenue à gagner le secteur privé de la classe
ouvrière. Il y a peu de chance pour qu'elle y parvienne
maintenant. Des militants ont essayé par exemple d'entraîner
des ouvriers d'usines automobiles ; sans succès notable.

Certes, ces ouvriers sont favorables au mouvement, de même
que la plupart des employés dans les banques et les
compagnies d'assurance. Sauf qu'ils n'ont pas rejoint la
grève. Quant aux jeunes embauchés, aux intérimaires ou aux
livreurs des plates-formes, ils sont encore moins en
position de faire grève.

Malgré l'affirmation que cette réforme à points concerne
tout le monde, une grande partie des salariés, soit n'en est
pas convaincue, soit, plus probablement, estime que faire
grève uniquement sur cette revendication ne mérite pas de
prendre le risque de mettre son budget personnel déjà bien
fragile en difficulté, d'être repéré par sa hiérarchie comme
un élément bon à harceler ou à virer à la première occasion.
Un régime disciplinaire de plus en plus dur dans les
entreprises, la précarité de nombreux statuts, la menace
d'une sorte de mort sociale que représente le chômage, tout
cela pèse plus lourdement dans certains secteurs du
prolétariat que dans d'autres, ceux qui sont les plus
mobilisés car moins menacés dans l'immédiat. Ces obstacles,
qui se sont accumulés au fil des dernières décennies, sont
trop importants pour être aisément surmontés par le seul
activisme de noyaux militants, aussi dévoués et dynamiques
soient-ils.

Si on veut bien ne pas rester sur le seul terrain
revendicatif du retrait du plan Macron sur les retraites,
il faut entendre les réflexions d'une ironie amère de quelques
jeunes salariés, favorables au mouvement mais qui ne s'y
impliquent pas : « De toute façon, nous n'atteindrons pas la
retraite. » « Quelle retraite ? Après la fin du monde ? »
Ce n'est pas du défaitisme, mais une forme de réalisme.
Tout le monde a été frappé par le spectacle des incendies
en Australie. Les constats de ces jeunes doivent nous amener à
réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons, au-delà de
la lutte axée sur la seule revendication concernant les
retraites.

Il s'agit d'essayer de sortir des clous syndicaux,
trade-unionistes, de ne pas se focaliser sur une seule
revendication, pour élargir la perspective de la lutte
actuelle. Du reste, ce que divers mouvements dans le monde
ainsi que celui des Gilets jaunes ont montré, c'est qu'il ne
faut pas s'en tenir à la revendication initiale (taxe
carbone en France, augmentation du ticket de métro au Chili,
taxe sur Whatsapp au Liban, etc.) si l'on veut qu'un
mouvement s'élargisse, s'approfondisse et fasse sens pour la
plus grande partie de la population. Un obstacle objectif
devrait nous inciter à ne pas nous cantonner à la question
des retraites, à savoir le positionnement de Macron et
d'Edouard Philippe. Les raisons pour lesquelles ils n'ont
aucun intérêt à reculer dépassent leur petite personne. Avec
leurs voix artificielles saccadées proférant des éléments de
langage dépourvus d'affects, ils ressemblent à des robots
qui auraient été programmés pour être au service des groupes
du CAC40. Ces derniers ont privatisé complètement le
gouvernement et l'appareil d'État. Macron et Philippe ont
donc pour mission de rassurer coûte que coûte les milieux
financiers sur le fait qu'ils pourront continuer à réaliser
d'importants profits de façon pérenne. Grâce notamment à ce
que leur rapporte la dette de l'État, grâce aux commandes de
l'État en particulier dans le secteur de l'armement, et
grâce aux nouvelles niches concoctées par le Medef et le
gouvernement, dont fait partie la retraite par
capitalisation.

La mise en place d'un système de retraites permettant à des
multinationales financières comme BlackRock ou le groupe Axa
de se gaver dans les années à venir n'est qu'une des pièces
d'un mécanisme d'ensemble faisant basculer tout ce qui est
potentiellement rentable dans le domaine de la privatisation
et de la marchandisation. De leur point de vue par exemple,
il faut continuer à ruiner les hôpitaux pour faire prospérer
les cliniques. Les logiciels installés par les grands
groupes capitalistes dans le cerveau de Macron et de son
Premier ministre leur commandent de ne pas reculer sur la
réforme à points. C'est pourquoi, non seulement nous ne
devons pas céder sur la question du retrait, mais nous
devons dès maintenant élargir les termes du débat. Les
Gilets jaunes étaient passés du refus de la taxe carbone à
la question du pouvoir d'achat qui ne leur permettait pas de
finir le mois. Nombre d'entre eux ont ensuite compris qu'il
y avait un lien entre la fin du mois et la fin du monde,
celle qui menace à cause de la pollution, du réchauffement
climatique et des catastrophes qui l'accompagnent. Ils se
sont même posés opportunément le problème d'inventer une
démocratie réelle, qui ne serait pas faussée par le jeu de
la délégation de notre sort aux bons soins de politiciens au
service des nantis.

Nous serions bien mal inspirés de ne pas tenir compte de ces
pistes de recherche qui avaient d'ailleurs été déjà
explorées lors de Nuit Debout et tout à fait concrétisées
par les zadistes de Notre-Dame-des-Landes. En bref, nous ne
devons pas rester prisonniers de la vision étroitement
corporatiste d'un Philippe Martinez, secrétaire d'un
syndicat que certains journalistes qualifient généreusement
de « contestataire ». Ils pensent que cela pourrait être
utile que le chef de la CGT retrouve un peu de crédit auprès
de « ses troupes », comme ils disent, afin que si
nécessaire, il puisse laisser s'enliser le mouvement des
salariés les plus combatifs, et surtout, qu'il puisse, mine
de rien, les dissuader de penser au-delà de l'horizon
revendicatif qu'il a défini et qui a peu de chance d'être
atteint.


TRAVAILLER, ÊTRE AU CHÔMAGE OU À LA RETRAITE, C'EST PAS UNE VIE !
Malgré les nombreuses pancartes de manifestants qui
dénoncent tout ce qui ne va pas dans nos vies sous le joug
du capitalisme, le mouvement apparaît comme muet à l'égard
de pans entiers de la société : les chômeurs, les sans-abris
et les migrants. Ces catégories ne peuvent pas changer « le
rapport de force », elles ne sont pas concernées par la
réforme des retraites, donc on les considère spontanément
comme hors jeu pour l'instant.

A l'intérieur même du mouvement, il y a eu de fait une sorte
de hiérarchie symbolique qui s'est établie entre ceux qui
peuvent « bloquer l'économie » et ceux qui ne peuvent que
grossir les rangs des manifestations, comme les
hospitaliers, les enseignants et les retraités.
Heureusement, la solidarité, les actions communes
interprofessionnelles et les liens fraternels nombreux qui
se sont tissés ont permis de dépasser cela en partie.

Comme l'espoir de bloquer toute l'économie s'éloigne du fait
que les catégories de salariés stratégiques ont déjà
beaucoup donné et ne peuvent pas continuer à faire grève,
c'est à une autre stratégie que nous sommes obligés de
réfléchir et qui ne peut pas se limiter à une série
d'actions coup de poing ou spectaculaires.

Personne ne peut se substituer aux acteurs du mouvement pour
élaborer une stratégie qui ne serait pas suiviste par
rapport aux dirigeants syndicaux et qui ouvrirait d'autres
possibilités de remise en cause de l'État, du grand patronat
et du fonctionnement de cette société où les services
publics deviennent l'ombre d'eux-mêmes.

Mais nous ne pouvons plus faire l'impasse sur la mise en
cause de ce que signifie dans le cadre capitaliste actuel
travailler, être au chômage, être à la retraite, être
migrant et être à la rue. Pour résumer hâtivement, le
travail, le chômage et la retraite sont diverses façons
d'être au monde qui nous désespèrent, qui nous tuent à
petits feux et même trop souvent brutalement. La
marchandisation de tous les domaines de la société fait que
nous ne sommes que des rouages opérationnels, usés ou cassés
de la grande machinerie qui reproduit le capital au travers
de processus de production et de consommation, lesquels
s'avèrent destructeurs pour le monde entier.

Nous aurions intérêt à débattre de ces questions. Ce serait
sans doute une bonne façon de fertiliser le terrain de la
lutte actuelle et d'ouvrir d'autres brèches dans le
dispositif du capital.


IN SITU
Depuis la dernière lettre, nous avons mis sur notre site un
article sur le film « Au nom de la terre » d'Edouard
Bergeon, une « Conversation à bâtons rompus entre un
grand-père et sa petite fille sur la réforme des retraites »
et un article de Mikkel Bolt Rasmussen intitulé « Réparer le
monde et mettre fin au capitalisme ».

Bonne année à toutes et à tous !

José Chatroussat

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  mél. : Culture.Revolution@free.fr
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