Journal de notre bordLettre no 182 (le 15 septembre 2019)Bonjour à toutes et à tous, Comme d'autres zones forestières dans le monde, l'Amazonie est en train de mourir. Amazon, par contre, se porte merveilleusement bien. En termes de profits, car les employés d'Amazon s'épuisent à la tâche comme l'immense majorité des travailleurs dans tous les secteurs d'activité (industrie, bâtiment, transports, santé, éducation, etc.). Les forces qui animent le capital à l'échelle mondiale détruisent la planète et l'humanité pour permettre la production de profits énormes. En dehors des masses d'argent qui enrichissent une infime minorité d'individus, une bonne part de ces profits est stockée par les banques en attendant de se volatiliser au cours de la prochaine crise financière. Il est étrange qu‘autant d'homo sapiens sapiens continuent à tolérer un mode d'organisation aussi absurde. Cependant, la prise de conscience des catastrophes écologiques et humaines que provoque cette immense entreprise de destruction est de plus en plus aiguë, en particulier au sein de la jeune génération. Les luttes contre les gardiens de ce système de corruption et d'exploitation sont incessantes, que ce soit en Algérie, au Soudan ou à Hong-Kong. Dans pratiquement tous les pays, les résistances sont nombreuses pour tenter de sauver des emplois, de préserver des services publics ou des acquis sociaux, de défendre des libertés démocratiques ou pour tenter de protéger des parcelles d'environnement qui n'ont pas encore été bétonnées ou polluées. Alors que nous manque-t-il pour liquider ce système et pour ne pas sombrer définitivement ? La convergence des luttes ? Les conditions ne sont pas encore réunies. Il y a encore bien des facteurs de crainte, d'indifférence et de division à surmonter. Il nous manque aussi de partager une meilleure compréhension du rôle de l'État et du rôle des rapports sociaux et économiques qui permettent au capitalisme de poursuivre sa course délirante. Mais les colères s'accumulent. Les analyses qui tirent le signal d'alarme se multiplient. Nous sommes encore dans le brouillard pour trouver les chemins conduisant à nous libérer du capitalisme. Mais à force, le paysage se précise. Sans crier gare, nous finirons peut-être par entrer en révolution. Une telle option entraînera inévitablement une contre-révolution, car les classes dirigeantes ne se laisseront pas faire. La transformation révolutionnaire démocratique et consciente de la société soulèvera de grandes difficultés dans la mesure où le capitalisme a déjà considérablement détruit la nature et colonisé les esprits. Avons-nous un autre choix plus raisonnable, plus efficace et finalement plus humain ? ___________________________________ Le capitalisme patriarcal Homo domesticus Rosa Parks Zora Neale Hurston ___________________________________ LE CAPITALISME PATRIARCAL « Le capitalisme patriarcal » de Silvia Federici (mars 2019, La fabrique, 190 pages) est un recueil d'articles qui permet de réfléchir à la façon dont le capitalisme s'est installé et se perpétue comme mode de domination. Silvia Federici est une universitaire et chercheuse américaine d'origine italienne qui a été enseignante au Nigéria dans les années 1980. Elle a commencé à être connue en France grâce à la traduction de son livre remarquable, « Caliban et la Sorcière, Femmes, corps et accumulation primitive » (2014, éd Entremonde, 403 pages). Cette étude approfondie du passage du féodalisme au capitalisme jetait une vive lumière sur les rapports d'exploitation et de domination qui ont été instaurés à l'issue du Moyen Âge. Elle démontrait de façon imparable que non seulement l'esclavage de masse et l'asservissement systématique des femmes sont à l'origine du capitalisme, mais que ces deux formes de barbarie sont fondamentalement toujours à l'oeuvre aujourd'hui comme composantes nécessaires à l'accumulation capitaliste. Par la chasse aux sorcières abominable qui s'est déployée sur une longue période en Europe, en Amérique et en Afrique, les pouvoirs ont terrorisé les femmes, dominé leur corps et brisé les solidarités entre hommes et femmes qui pouvaient exister dans les communautés précapitalistes. L'une des idées fortes que Silvia Federici a partagée avec d'autres militantes féministes dès les années 1970, est que le capitalisme ne s'est pas développé sur la seule base de l'exploitation des travailleurs salariés, hommes et femmes. Les femmes ont produit et reproduit une marchandise particulière et essentielle pour le capitalisme, à savoir la force de travail. Le dispositif a été particulièrement consolidé dans la deuxième moitié du XIXe siècle en Angleterre lorsque la main d'oeuvre féminine a été renvoyée des usines vers le foyer familial afin d'assurer par leur travail l'entretien et le renouvellement de la force de travail masculine. Cela s'est révélé un bon calcul pour les capitalistes qui avaient besoin d'ouvriers suffisamment dispos et qualifiés pour augmenter leur productivité. C'est ce point qui est plus particulièrement abordé dans « Le capitalisme patriarcal ». Le travail domestique ne compte pas dans ce système, il n'est pas payé, il est invisible. Une lecture attentive de l'oeuvre de Marx amène à constater que, s'il met bien en évidence que la forme salariale dissimule l'existence d'un travail non payé (la plus-value), l'existence du travail domestique non payé des femmes échappe à son analyse. Il ne joue aucun rôle dans son explication de la reproduction du capital. Le travail de production, pour l'essentiel masculin, est payé par un salaire. Le travail de reproduction (non rémunéré) incluant la maternité, les tâches domestiques et le travail sexuel revient aux femmes puisque, selon les critères de la société capitaliste, il est dans la « nature » des femmes. Le salariat est un mode d'organisation qui a structuré efficacement la division entre ces deux types de travail ; par voie de conséquence, il a perpétué et renforcé les inégalités entre les hommes et les femmes. Silvia Federici détaille les différents tournants dans la situation des femmes au cours du développement historique du capitalisme. Elle se sépare du féminisme dit « culturel » qui a une approche transhistorique, déconnectant le patriarcat de la lutte de classe et de la logique du capital. Le patriarcat existerait alors « par essence » et « par nature » dans les relations entre hommes et femmes ; on ne voit pas alors comment on pourrait s'en débarrasser, ni l'intérêt d'en finir avec le capitalisme pour changer le sort des femmes. Mais Federici s'écarte également du féminisme socialiste historique qui portait prioritairement son attention sur la situation des femmes ouvrières, en négligeant leur rôle dans la sphère domestique comme n'ayant aucun poids stratégique puisque se trouvant en dehors de l'usine, le lieu central de la lutte des classes. Si cet ouvriérisme pouvait se comprendre à l'époque où Marx rédigeait « Le Capital » comme le relève l'auteure, il a eu le grand défaut, et il l'a encore aujourd'hui, de négliger ou d'ignorer les aspirations et les luttes des femmes en dehors de la sphère productive industrielle. « Le capitalisme patriarcal » regroupe des articles écrits depuis 1975 jusqu'en 2017. Cela entraîne quelques répétitions dans l'argumentation qui sont en fait les bienvenues car l'enjeu est trop important pour qu'il ne soit pas nécessaire d'enfoncer certains clous avec insistance. HOMO DOMESTICUS L'anthropologue James C. Scott poursuit un travail de fond très documenté pour mettre en évidence que Homo sapiens s'est très bien débrouillé sans État pendant très longtemps et pourrait d'ailleurs le faire à nouveau très avantageusement. Bien plus, il montre à la suite d'autres anthropologues anarchistes que les hommes et femmes des sociétés dites « primitives » se sont toujours efforcés de ne pas tomber sous la domination d'un État. C'est en s'inspirant des travaux de Pierre Clastres (« La Société contre l'État ») et de Marshall Sallins (« Âge de pierre, âge d'abondance ») que James C. Scott a mené ses propres enquêtes sur les sociétés des hautes terres d'Asie du Sud-Est fuyant l'emprise des États avec succès, au moins jusqu'à la Deuxième guerre mondiale (« Zomia ou l'art de ne pas être gouverné », réédition 2019, Points/Seuil). Son dernier ouvrage traduit en français, « Homo Domesticus, Une histoire profonde des premiers États » (La Découverte, trad. Marc Saint-Upéry) porte sur les origines de l'État. Il s'appuie avant tout sur les travaux de ses collègues spécialistes de la Mésopotamie pour discerner l'évolution complexe de l'apparition de l'agriculture et des premiers centres urbains jusqu'à celle des premières formes d'État. Il propose quelques hypothèses plausibles nourries par ses vastes connaissances en écologie. Le titre en anglais est « Against the grain ». Scott fait d'une pierre deux coups car l'expression signifie « à l'encontre » mais peut aussi vouloir dire « contre la céréale ». Or, son livre va effectivement à contre-courant d'un schéma d'explication longtemps classique qui estimait que l'agriculture, l'élevage et la sédentarisation ont correspondu à l'émergence de l'État. Ce dernier est traditionnellement exhibé comme porteur des « progrès » et de la « civilisation ». Scott enlève à l'État tous ces mérites en montrant que ces innovations ont précédé l'apparition des premières formes d'État, lesquelles d'ailleurs s'avérèrent bien fragiles. Bien des groupes humains ont fui dès que possible ces espaces d'exploitation cernés par des murailles, pour revenir au mode de vie plus ou moins nomade des chasseurs-cueilleurs. Mais pourquoi « contre la céréale » ? Une céréale comme le blé, le riz ou l'orge est le type de nourriture que l'État va pouvoir stocker, comptabiliser et prélever plus facilement que toute autre sous forme d'impôts réguliers. Elle favorise les échanges marchands et les rapports de propriété. Scott se plaît, de façon très documentée, à retourner la proposition habituelle : ce sont tout autant les plantes céréalières et le bétail qui ont domestiqué les hommes que l'inverse, en les contraignant à un dur labeur, en restreignant leur horizon expérimental et en leur faisant produire un surplus accaparé par l'État et la classe des nantis. Non seulement les logiques de servitude et de guerre à outrance peuvent alors se mettre en route, mais l'auteur relève que l'essor démographique et la cohabitation sédentaire avec les animaux domestiqués ont entraîné le développement d'épidémies. L'ouvrage de Scott est à la fois savant, vivant et non dénué d'humour à l'égard des préjugés qui encombrent notre esprit aussi bien à l'égard des « civilisations » étatiques que des sociétés « barbares » tardives parasitant les précédentes et finissant par en faire les frais. ROSA PARKS Un certain nombre de collèges, une gare, un centre commercial et d'autres lieux publics portent le nom de Rosa Parks (1913-2005). Mais à part son acte de défi à la ségrégation entre Noirs et Blancs dans un bus de Montgomery (Alabama), on savait peu de choses sur elle en France. La traduction de son autobiographie par Julien Bordier vient combler un vide. Dans « Mon histoire, Une vie de lutte contre la ségrégation raciale » (éd Libertalia, 2018, 197 pages) écrite en 1992, Rosa Parks raconte son parcours, celui d'une femme modeste, courageuse et d'une honnêteté sans faille. Elle reste discrète sur les humiliations et les menaces qu'elle a endurées toute sa vie du fait de la couleur de sa peau et de son engagement. Un des mérites de son récit est de déconstruire par diverses remarques tout ce qui a contribué à en faire une icône, un mythe, une légende, ce qu'elle n'a jamais apprécié. Prenons par exemple l'épisode justement célèbre du 1er décembre 1955 où elle monta dans un bus comme chaque soir et refusa de céder sa place réservée aux Blancs. Elle écrit : « Je n'étais pas particulièrement fatiguée physiquement, pas plus qu'un autre jour après une journée de travail. Je n'étais pas si vieille, bien qu'on m'imagine toujours comme une petite grand-mère. J'avais 42 ans. Mais il y avait bien une chose qui me fatiguait, c'était de courber l'échine. » (p. 126) Elle précise qu'elle n'était pas la première à défier la ségrégation dans un bus de Montgomery. « Auparavant, au printemps 1955, une adolescente du nom de Claudette Colvin et une femme âgée, toutes deux noires, avaient refusé de céder leurs places à des Blancs dans la partie centrale d'un bus. » (p. 122) Claudette Colvin fut arrêtée par la police ; elle était d'accord pour porter l'affaire devant la justice fédérale. Mais le responsable local de la National Association for the Advancement of Coloured People (dont Rosa Parks était une militante active depuis 1943) estima que Claudette n'était pas la bonne personne car elle était enceinte et n'était pas mariée. Pour lancer une campagne et des poursuites judiciaires efficaces, Rosa Parks était la « bonne personne », une femme à la moralité irréprochable et au langage châtié... Tous les faits qui émaillent son récit sont d'une grande valeur, y compris pour les luttes présentes et à venir. On voit la force collective d'une communauté de personnes s'engageant dans le boycott des bus pendant plus d'un an en dépit des licenciements, des agressions et des attentats à la bombe contre des activistes. On voit l'importance d'un collectif militant en phase avec la volonté des personnes en lutte, faisant preuve d'imagination et de détermination. Rosa Parks a été aux côtés de Martin Luther King Jr à plusieurs reprises et elle rend hommage à son courage. Mais elle émet des réserves quant à des méthodes de lutte qui seraient exclusivement non-violentes en toutes circonstances. Elle avait l'exemple de son grand-père qui avait veillé, le fusil à la main, pour faire face au Ku Klux Klan, et celui de son mari qui avait toujours la nuit un revolver à portée de la main. Elle se permet aussi de regretter que lors de la grande marche pour les droits de Washington en 1963, les organisateurs aient refusé qu'aucune femme ne prenne la parole. Rosa Parks a reçu de nombreux honneurs de son vivant, ce qui n'a aucunement amélioré sa situation matérielle. En 1980, elle confiait à Gregory Skwira, un rédacteur du « Detroit Free Press », qu'elle aimerait bien prendre sa retraite mais qu'elle n'en avait pas les moyens. Finalement, elle a terminé sa vie à Detroit dans la gêne, en ayant bien du mal à payer son loyer. ZORA NEALE HURSTON L'écrivaine et anthropologue afro-américaine Zora Neale Hurston (1891-1960) fut l'une des figures les plus importantes du mouvement culturel de la « Harlem Renaissance » dans les années 1920-1930. Toni Morrison estimait qu'elle était « l'un des plus grands écrivains de notre époque ». Et pourtant, même aux États-Unis, elle était tombée dans l'oubli pendant de nombreuses années. Elle vécut dans la misère à la fin de sa vie, à telle enseigne que l'endroit précis de sa tombe est resté inconnu. Son roman, « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » (éd Zulma, 2018), paru aux États-Unis en 1937 va la faire connaître en France grâce à la superbe traduction de Sika Fakambi. L'héroïne de son roman, Janie, est une femme noire d'une quarantaine d'années. Elle est de retour dans le lieu de sa jeunesse, après une terrible épreuve vécue dans les Everglades en Floride. Son air fier et sa beauté éclatante, bien qu'elle porte une simple salopette, déclenche bien des commentaires qui ne sont pas tous flatteurs. Janie va raconter à une amie ce qu'a été son existence depuis son enfance et son départ, ses relations avec sa grand-mère qui l'a élevée et a connu l'esclavage, ses expériences décevantes et sa volonté inaltérée d'arracher au destin sa part de bonheur. La romancière ne nous présente pas une communauté noire unie et uniforme face au racisme et à la nécessité de s'en sortir. L'un travaille dur et ne voit pas d'autre choix que de se soumettre, l'autre tente une carrière de politicien et d'homme d'affaire. Il y a celles et ceux qui ne sont dupes de rien, qui aiment rire et débordent d'imagination pour placer un bon mot dans la conversation. Sans qu'il y soit fait allusion dans ce roman, c'est le « making of » populaire du gospel, du blues et du jazz qu'on perçoit ici en filigrane au travers du beau parler de tous les personnages. La traductrice a réussi un véritable exploit en restituant une langue à part, avec sa syntaxe et ses intonations propres, celle des Noirs en Floride dans les années 1920. Le lecteur est amené dès les premières pages à découvrir cette langue fruitée, savoureuse et parfois explosive. Il faut juste deviner que « Loawd » veut dire « Lord », que « gal » correspond à « girl », que « jook » est un endroit où on prend du bon temps, et ainsi de suite. Le contexte des dialogues nous met sur la voie pour nous enseigner cette langue intuitivement. Ce roman a une puissance poétique qui réserve constamment des surprises. Au détour de péripéties tristes, comiques ou dramatiques, émerge une histoire d'amour singulière brisant tous les préjugés. Bien fraternellement à toutes et à tous, José Chatroussat _______________________________________ Pour recevoir ou ne plus recevoir cette lettre, écrivez-nous: mél. : Culture.Revolution@free.fr http://culture.revolution.free.fr/ _______________________________________
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