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Journal de notre bord

Lettre no 180 (le 2 décembre 2018)

Bonsoir à toutes et à tous,

In extremis, dans ces deux derniers mois de l'année, nous
aurons fini par fêter dignement le 50e anniversaire de Mai
68. La « start-up nation » de Macron a du plomb dans
l'aile. Et le mouvement de contestation n'est pas près
de se terminer. Les inégalités sont criantes. Les
souffrances au quotidien sont multiples et intolérables.
Les colères rentrées s'expriment enfin et aucune
répression ne pourra les étouffer.
Le président des riches s'était amusé à défier le bas
peuple mécontent en s'écriant « qu'ils viennent me
chercher ». Certains, portant un gilet jaune, l'ont pris
au mot en essayant d'atteindre le palais de l'Élysée
le 23 novembre dernier. Aujourd'hui, ils sont nombreux à
réclamer sa démission un peu partout en France et à la
Réunion. Ils et elles agissent et réfléchissent dans cet
espace public oppositionnel multiforme que sont les rues,
les avenues, les ronds-points, les péages et les places des
préfectures.

On ne les attendait pas, ces manants. L'effet de surprise
est total. Pensez donc, ce sont des précaires, des
artisans, des retraités, des micro-entrepreneurs, des
chômeurs, des aides-soignantes, toutes sortes de gens qui
comptaient pour du beurre pour les stratèges de la lutte
syndicale ou de la lutte de classe. Comme ces gens
n'entraient pas dans leurs schémas mentaux ouvriéristes
et corporatistes, ces stratèges ont commencé par regarder
ce mouvement avec méfiance, voire hostilité. Le chef de la
CGT, Martinez, y a vu aussitôt un complot de l'extrême
droite en cheville avec les patrons routiers.
Pour lui et bien d'autres à la tête de certains
syndicats, partis de gauche ou même certaines tendances
d'extrême gauche, si un mouvement social ose exister sans
eux et sort de leur champ visuel politique étroit, il sont
vexés et le regardent avec inquiétude, mépris ou
condescendance. C'est ainsi que le mouvement « Nuit
Debout » et celui de Notre-Dame-des-Landes ont été
considérés en leur temps, comme « un truc d'intellos
bavards » ou comme « un truc de petits-bourgeois
écolos ».

Or, la réalité sociale en mouvement ne respecte aucun des
schémas des « responsables », « porte-paroles » et
autres « organisateurs » à oeillères. Le fait est que
ces femmes et ces hommes avec leurs gilets jaunes n'ont
pas attendu l'ordre ni demandé l'autorisation de
dirigeants d'aucune sorte pour passer à l'action. Comme
celles et ceux qui ont pris en charge leurs luttes
démocratiquement ces dernières années, que ce soit dans
une ZAD, une place publique, un service, un bureau ou une
usine, ce sont des non-obéissants. Chacun se détermine
librement et a le droit de prendre part aux décisions. Au
travers de leurs actions, une convivialité s'est créée
entre eux. La vieille retraitée à gilet jaune se sent
utile et respectée. De même que le jeune précaire entre
deux CDD payés au lance-pierre. C'est tellement rare que
ça fait du bien !
Ce mouvement est « disparate », « hétérogène dans
ses revendications », « sans porte-paroles » (qu'on
pourrait rouler dans la farine). Regardez-moi ces novices de
la lutte ! Pas de chefs ! Pas de hiérarchie ! Quelle
horreur ! Déjà les occupants de Notre-Dame-des-Landes
avaient choqué en s'appelant tous et toutes Camille.
Alors bien sûr, le mouvement des gilets jaunes compte dans
ses rangs des gens qui ont des préjugés ou des points de
vue inquiétants pouvant les attirer vers l'extrême
droite ; comme tout ce qui est vivant, ce mouvement est
divers et tiraillé par des contradictions. On remarquera
aussi qu'il a rapidement évolué vers une contestation
sociale des riches qui ne payent pas d'impôts sur la
fortune, ou vers l'exigence d'une augmentation du SMIC
et des retraites. On apprend vite dans une lutte qui va de
l'avant. C'est finalement le joug insupportable du
capital pesant sur toutes les classes populaires, toutes
générations confondues, qui est de fait mis en cause.

Pour préparer une convergence des luttes dont l'exigence
a commencé à se manifester heureusement dans quelques
manifestations samedi 1er décembre, il faut cesser de
raisonner en catégories sociales rigides. Par exemple les
salariés d'un côté, les petits entrepreneurs de
l'autre. Cela ne se passe pas comme ça dans la réalité.
L'artisan ou l'agriculteur exténué par son travail et
au bord de la faillite est exploité par le capital sous la
forme de la pression du marché et de son endettement
auprès de sa banque. Sa femme qui travaille, par exemple,
dans un Ehpad ne peut certes pas « bloquer
l'économie » (dommage pour les stratèges de la lutte
de classe). Mais elle peut agir et prendre part à la lutte
d'ensemble contre la classe des riches et leur État tout
autant que son mari, son fils au chômage ou sa fille
lycéenne à qui le système veut bloquer l'accès à
l'université, ou encore un voisin ouvrier dans une usine
qui veut le licencier. Et si en plus, ce couple a un frère
et une belle-soeur proches d'eux qui galèrent dans une
grande ville en payant un loyer monstrueusement élevé, on
comprendra que les catégorisations opposant prolétaires et
non-prolétaires, France urbaine et France périphérique,
les « terroirs » et la capitale, sont nulles et non
avenues. Elles nous empêchent d'y voir clair et d'être
solidaires les uns des autres.

La contestation actuelle et les éventuelles grèves à
venir feront-elles reculer le gouvernement ? On peut déjà
espérer que les contre-réformes qu'il mitonnait pour
dégrader encore plus le système des retraites et celui du
chômage seront plus difficiles à mettre en oeuvre. Mais
notre horizon n'est pas seulement de faire reculer Macron.
Il est de nous libérer des liens qui nous dominent, nous
exploitent et détruisent notre santé et notre
environnement. L'ensemble de ces liens engendrés par des
critères et des puissances spécifiques porte un nom : le
capitalisme. Bien vivre en partageant des biens communs
n'est possible qu'en s'en débarrassant.

J'entends déjà l'objection de certains de mes amis :
mais comment y parvenir sans débouché politique ? Or, la
gauche radicale et l'extrême gauche ne sont-elles pas
dans un état de division, d'émiettement et de pauvreté
idéologique très avancé ? C'est exact, et ceci est le
résultat de toute une évolution historique déficiente au
cours des trente dernières années. Leurs vieilles
méthodes et leur ancien personnel politique essoufflé et
démoralisé ne peuvent plus être d'une grande utilité.

S'il y a un débouché politique possible, ça ne peut
être que nous qui le créerons, au travers de nos propres
institutions démocratiques, comités, collectifs,
assemblées locales, etc. Nous, à savoir les centaines de
milliers de personnes impliquées dans les diverses luttes
sociales et intellectuelles émancipatrices en France, en
Europe et dans le monde entier.

Bien fraternellement à toutes et à tous,

José Chatroussat

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