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Journal de notre bord

Lettre no 168 (le 4 novembre 2015)

Bonsoir à toutes et à tous,

La noblesse d’entreprise a été gravement blessée dans son
orgueil et sa légitimité lorsque deux de ses membres ont vu
leurs chemises immaculées mais fragiles être déchirées au
contact rugueux de manants préposés au bon fonctionnement
des machines volantes de la compagnie Air France. Aussitôt
les plus hauts dignitaires de la noblesse d’État, sire
Hollande et son premier vassal, Manuel Valls, s’en sont
trouvés profondément troublés, colériques et au bord de la
défaillance. Devant ce crime de lèse-bourgeoisie, l’angoisse
a commencé à troubler leurs circuits neuronaux. Est-ce le
signe avant-coureur d’une rébellion populaire de grand style
? Il est impossible de savoir si l’épisode des chemises
déchirées est un signe présageant un vaste mouvement, ou
simplement une manifestation de plus, où la colère de
salariés menacés par des licenciements, s’est exprimée sans
conséquence dommageable pour la classe des profiteurs.
L’épisode est malgré tout qualitativement différent des
actions qui ont amené ici ou là des grévistes à brûler des
pneus, à jeter des dossiers par la fenêtre, à menacer de
faire exploser leur usine ou à retenir des cadres dans leur
bureau quelques heures de plus que prévues dans leur agenda.

Mais cette fois, une tonalité nouvelle s’est faite entendre :
les deux mercenaires en fuite de la direction d’Air France
ont été ridiculisés ; et le monde entier le sait grâce aux
technologies de l’information qui n’ont pas que du mauvais
de temps à autre. Que l’adversaire soit ridiculisé, en
l’occurrence sans même que cela ait été voulu, est une
donnée de la lutte non négligeable. Cela préfigure ou
accompagne parfois d’autres mouvements qui peuvent le
prendre comme une référence, une voie intéressante à
creuser. Ébranler un pouvoir, c’est aussi s’en moquer ou
montrer qu’il ne nous impressionne plus. C’est exhiber d’une
manière ou d’une autre sa nullité. Combattre sérieusement le
pouvoir, c’est déjà le faire sortir de notre propre tête, en
ne le respectant plus, en lui refusant le plaisir de nous
plaindre de lui ou d’en attendre quelque chose. C’est ce
processus qui est à l’œuvre de façon souterraine et
peut-être massive.

En effet, d’autres incidents ont éclaboussé la morgue de nos
aristocrates d’aujourd’hui. On sait que l’âme incarnée du
grand patronat, Emmanuel Macron, respire à pleins poumons
l’ivresse des sommets de l’État depuis que ce jeune banquier
est devenu ministre. Avec un entrain hystérique, il a
entrepris de casser toutes les protections des salariés et
des chômeurs. C’est la feuille de route que lui a confiée le
sieur « Moi, Président ». Or dernièrement, inopinément,
Macron s’est fait rudement interpeller à Lyon, au cours d’un
de ces shows qu’il affectionne, par une femme qui l’a traité
« d’assassin des chômeurs ». Il y a des vérités
insupportables à entendre par un gouvernant au service des
licencieurs : cette militante a été aussitôt évacuée manu
militari par des vigiles.

Ajoutons que le Président Hollande lui-même, en immersion
démagogique en milieu prolétarien, s’est retrouvé devant un
syndicaliste de STX qui a refusé de lui serrer la main et a
mis en cause sa responsabilité dans les licenciements
annoncés à Air France. Sur ces entrefaites, les habitants de
la Courneuve ont réservé à Hollande un accueil extrêmement
houleux.

Il ne s’agit là que de quatre manifestations de colère
relayées par exception par les médias. Quand les gueux ne
respectent plus la minorité privilégiée que certains
appellent sans rire « l’élite », bien des chambardements
sont possibles et imprévisibles dans leurs formes.

La situation sociale en France n’est pas facile à cerner.
Parmi d’autres, deux données fondamentales doivent être
prises en compte, d’autant plus qu’elles sont largement
occultées ou minimisées. Qui plus est, dans la plupart des
analyses, ces deux données ne sont pas articulées entre
elles, ce qui rend opaque la perception de la réalité.

La première donnée concerne le nombre des grèves et
mobilisations diverses des salariés, des usagers des
services publics et des simples citoyens révoltés par une
injustice donnée et s’impliquant dans des actions de
protestation et de solidarité. Depuis février dernier, ce
nombre est en hausse, et depuis septembre il y a beaucoup
plus de détermination dans le profil des actions
collectives. Les revendications sont multiples, pour des
hausses de salaires, contre les licenciements et les
suppressions de postes et de crédits, contre les conditions
de travail dégradées, contre le harcèlement et le mépris de
l’encadrement, contre les classes scolaires surchargées ou
supprimées, pour défendre le maintien d’un bureau de Poste,
d’un hôpital de proximité, d’une maternité, d’un service des
urgences, contre la suppression de trains, contre la
dégradation d’une ligne de chemin de fer, pour le soutien à
des migrants ou à des sans-abri, etc.

Ces mobilisations ne sont pas comptabilisées, ni par un
service de l’État, ni par les syndicats. Le tableau
d’ensemble qu’elles constituent est invisible. Les grèves et
mobilisations sont de plus en plus nombreuses, vigoureuses
bien souvent, mais émiettées, atomisées. Seuls les radars
des médias régionaux les captent en partie et furtivement,
en passant rapidement aux « faits divers ». Elles sont
provoquées par diverses raisons qui ont toutes un même lien
de causalité : la maximalisation des profits des grandes
sociétés, avec l’aide active et indispensable de l’État qui
taille dans les budgets utiles et subventionne à gogo les
grands patrons.

La deuxième donnée, qui à la fois accompagne et contrarie le
levain de la colère sociale, est la progression du chômage,
de la précarité et de la pauvreté. Avoir un travail est une
question de survie pour soi et pour sa famille. Si l’on n’en
a pas sur une longue période, on est rongé par la honte et
l’inquiétude du lendemain. On peut dévisser rapidement,
sombrer dans une rage individuelle impuissante, l’apathie,
la dépression ou le suicide. Pour échapper à cela, certains
partent chercher du travail dans un autre pays. D’autres «
rebondissent » dans des activités liées par exemple au
trafic de drogues ou à la prostitution. Les ingrédients de
cette deuxième donnée sociale constituent une soupape de
sûreté pour l’ordre capitaliste. Il n’y a pas de forces
sociales menaçantes à trop craindre dans les secteurs de la
société où personne ne réussit à avoir un emploi stable et
décent. Les actions collectives des chômeurs sont d’ailleurs
rares.

L’effet boomerang sur les salariés et les travailleurs
indépendants est double. D’une part, le chômage et la
pauvreté de masse ont un effet paralysant. Ils planent
au-dessus de leurs têtes comme une menace. Ils dissuadent de
s’engager dans des luttes qui risquent de ne pas payer ou
même d’aggraver ses conditions de vie. La menace du
licenciement et la peur de perdre son logement contribuent à
maintenir une discipline de fer. Tout cela attise parfois
les tensions ou la concurrence entre les gens en difficulté,
ce que certains qualifient superficiellement de « montée de
l’individualisme ».

D’autre part, le chômage, la précarité, la pauvreté (et le
mépris social qui va avec), nourrissent un sentiment
d’injustice et de révolte qui s’était déjà fortement exprimé
dans les émeutes des jeunes des banlieues populaires laissés
à l’abandon en 2005. Mais aujourd’hui, si les acteurs de ces
coups de colère comme ceux qui ont participé aux grandes
manifestations contre la contre-réforme des retraites de
Fillon en 2010 n’ont pas de raisons de regretter ce qu’ils
ont tenté, il est clair que les modes d’action déjà employés
ne peuvent pas être efficaces en les reproduisant tels
quels. Une maturation doit s’opérer. De nouvelles formes
d’action et d’organisation doivent être essayées et
éprouvées. Au travers de la multitude des luttes locales qui
impliquent aussi bien des agents de nettoyage, des postiers,
des soignants, des éboueurs, des chauffeurs de bus ou des
citoyens défendant la préservation des milieux naturels, un
état d’esprit contestataire et solidaire sur différentes
questions se dessine dans ce sens. Tous les politiciens
gouvernementaux sont perçus comme disqualifiés. En
condamnant vigoureusement les grévistes d’Air France, le
Front National a jeté son masque « social » de pacotille et
révélé qu’il était du côté des milliardaires dont le clan de
la famille Le Pen fait déjà partie, l’essentiel de sa
fortune se trouvant peut-être bien planqué prudemment en
Suisse, question de « préférence nationale ». Pour
l’instant, le FN fourmille de gens bas du front (national) ;
il dispose de peu de cadres compétents. Mais le risque
demeure qu’il effectue un jour une mutation ouvertement
fasciste et devienne un parti violent à outrance de type
« Aube Dorée », avec 30 % des voix ou plus. Quant aux
dirigeants syndicaux, leur servilité discrète ou
ostentatoire n’est plus à démontrer. Il n’y a rien pas grand
chose de bon à en attendre, comme le savent déjà les
salariés engagés aujourd’hui dans des luttes, sans eux, de
façon autonome.

La situation est donc ouverte, riche de possibilités et
lourde d’éléments inquiétants. Toutes les attaques, les
souffrances et aberrations que nous subissons à tous les
niveaux devront être traitées, contrées et supprimées par
nous-mêmes, par nos propres moyens. Au travers de toutes les
résistances, de nouvelles relations humaines sont en train
de se créer pour y parvenir.
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Visages de la crise
La guerre ? C’est ça !...
Fatima
Notre petite sœur
En Grèce et in situ
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VISAGES DE LA CRISE
Marie-Line Darcy, Gaëlle Lucas, Mathilde Auvillain et
Angélique Kourounis sont quatre journalistes correspondantes
au Portugal, en Espagne, en Italie et en Grèce pour des
médias comme Radio France, RFI, les Échos ou La Tribune de
Genève. Elles ont eu l’idée de s’associer pour donner à voir
quelques visages d’hommes et femmes frappés par la crise
dans le sud de l’Europe. Pour ce faire, elles ont choisi
chacune de tracer le portrait de deux personnes dans le pays
où elles observent quotidiennement les dégâts provoqués par
la crise. À ce petit livre intitulé « Visages de la crise »
(éd Buschet.Chastel, octobre 2015, 139 pages), elles ont
donné un sous-titre provocateur, « Nous gens du Sud, pauvres
et fainéants ». Elles renversent les préjugés et la
stigmatisation des Européens du Sud, en montrant à quel
point les personnes qu’elles ont rencontrées ont travaillé
dur pour finalement voir leur situation matérielle et même
morale se dégrader à la vitesse grand V depuis 2009 à la
suite de la crise financière mondiale. À l’exception de José
Roldan, un ouvrier agricole espagnol, la plupart des
portraits sont ceux de gens qui étaient plutôt à l’aise
matériellement avant l’éclatement de la crise. Les étapes de
leur dégringolade sont d’autant plus impressionnantes. Elles
montrent comment leurs illusions et leur relative
indifférence à l’égard des questions politiques, économiques
et sociales se sont envolées. Plusieurs s’en veulent d’avoir
été aussi naïfs à l’époque où le crédit était facile et où
l’Union européenne semblait déverser son argent
généreusement et durablement sur leur pays. Le choc en
retour est ressenti avec d’autant plus de violence et
d’amertume.

On découvre d’autres points communs entre ces Européens du
Sud, qu’ils ou elles soient photographe, enseignant,
journalier, ingénieur, journaliste, employé, étudiant ou
architecte. C’est leur pugnacité qui est frappante, pour ne
pas sombrer et pour participer aux mobilisations contre les
politiques d’austérité. Les effets de la crise et leurs
déboires personnels les ont transformés pour la plupart en
citoyens concernés et combatifs, ce qu’ils et elles étaient
à mille lieues d’imaginer dans la période antérieure à la
crise de 2008. Malgré la solidarité familiale et la
réactivité sociale contre les gouvernements en cause, leur
avenir leur apparaît très incertain et plutôt sombre.

Ce livre de portraits vivants trace aussi discrètement en
miroir celui des journalistes qui sont en empathie avec les
gens qu’elles ont fréquentés. C’est Angélique Kourounis qui
semble la plus bouillonnante de colère contre le monde de la
finance au travers de ses deux portraits de militants grecs
pleins de vaillance, entre rires et larmes : Irini,
l’enseignante d’Athènes et Toly, l’ingénieur qui lutte
contre la mine d’or de Skouries exploitée par une firme
canadienne.


LA GUERRE ? C’EST ÇA !...
La Première guerre mondiale devait être la dernière, la «
der des ders ». On connaît la suite. On sait ce qu’il en est
de l’actualité au Moyen Orient, en Ukraine ou au Soudan.
Cela reste énigmatique que depuis plus d’un siècle, le genre
humain n’ait pas encore trouvé en lui-même les ressources
pour neutraliser et éliminer ceux qui provoquent les guerres
et en profitent. Nous disposons certes de toutes les
explications économiques et géopolitiques pour expliquer
chaque guerre, les deux guerres mondiales, les guerres
coloniales, la guerre en Yougoslavie, le génocide au Rwanda,
etc. Théoriquement, tout le monde devrait être clairement
informé des causes de ces guerres et de qui sont les
fauteurs de guerre. Mais une fois qu’on sait tout cela, plus
ou moins bien, on reste sidéré que l’expérience des guerres
antérieures ne constitue pas un frein, une source de
motivation pour agir, pour faire le nécessaire afin
qu’aucune composante de l’humanité ne soit victime de ces
entreprises barbares. Comme nous n’en avons pas fini avec
ces entreprises folles de destruction d’êtres humains pour
les intérêts et les profits d’une infime minorité
d’individus, il est salutaire de lire le témoignage original
d’un simple soldat de la guerre de 1914, qui n’est pas parti
la faire la fleur au fusil pour la bonne raison qu’il était
pacifiste, anarcho-syndicaliste, libre penseur, citoyen du
monde et qu’il l’est resté toute sa vie. Cet homme, Louis
Hobey, a raconté ce que lui, sa femme, ses amis et ses
compagnons ont vécu dans un roman autobiographique intitulé
« La guerre ? C’est ça !... ».

C’est en1937 que La Librairie du Travail, qui avait édité
notamment des textes de Marcel Martinet, Daniel Guérin,
Victor Serge, Trotsky ou Rosa Luxemburg, avait publié
« La guerre ? C’est ça !... ». Ce fut le dernier livre édité
par la Librairie du Travail avant de faire faillite en 1938.
Ce roman tombé dans l’oubli, même auprès des historiens de la
Première Guerre mondiale, vient d’être réédité par les
éditions Plein Chant (www.pleinchant.fr, collection « voix
d’en bas », octobre 2015, 352 pages, distribution chez
l’éditeur, avec un beau bois gravé en page de couverture).

Comment est-il possible de se comporter humainement,
généreusement, pendant une guerre qui dès le premier jour et
jusqu’au dernier (et au-delà) vous inspire une horreur
totale ? Louis Hobey, orphelin devenu instituteur pratiquant
la pédagogie de Célestin Freinet, y est parvenu, avec son
sens de l’humour et une capacité étonnante à évaluer les
situations avec réalisme. Ce qui fait l’intérêt et la
singularité de son roman si peu romancé, c’est de nous
donner accès à la sensibilité de ses compagnons d’infortune
grâce à son intelligence des relations humaines. Il va
toujours droit au but, fustigeant par exemple l’infamie de
certains gradés ou des chauvins de l’arrière. Bien des
scènes marqueront durablement le lecteur au fer rouge, comme
celle où un officier français abat froidement un prisonnier
allemand gravement blessé.

Hobey écrivait bien, en phrases courtes, avec des dialogues
qui cernent les situations de façon très évocatrice et
souvent bouleversante. On apprend bien des choses qui ne se
trouvent pas y compris dans les meilleurs romans et
témoignages sur cette guerre. On découvre par exemple ce que
fut la vie de ceux qui furent prisonniers dans une Allemagne
affamée et en révolution, et qui ne purent rentrer chez eux
qu’en janvier 1919.

Il faut saluer le travail remarquable des éditeurs qui ont
conçu un dossier très riche comportant une notice retraçant
la vie de l’auteur et situant son livre dans la littérature
concernant la Première guerre mondiale, une recension de
Maurice Dommanget en 1937, des documents photographiques, un
lexique, une bibliographie sur le sujet et deux témoignages
de personnes ayant connu ce personnage très attachant ainsi
que ses amis. C’est un des souvenirs précieux de ma jeunesse
que d’avoir rencontré un jour un tel homme.


FATIMA
« Fatima » de Philippe Faucon est un beau film qui ne
cherche pas à être démonstratif, mais au plus près de la vie
de gens réels, fort éloignés des clichés et stéréotypes qui
sont véhiculés par tous les réactionnaires franchouillards.
Il ne peut donc pas alimenter un de ces débats passionnels
et biaisés où il s’agit seulement de dire qu’on est « pour
ou contre le voile », sans même s’intéresser aux gens
concernés et à la diversité de leurs personnalités. Avant
même d’être une femme voilée, musulmane et ne lisant pas le
français, Fatima est d’abord une mère qui adore ses deux
filles (pas voilées). Elle gagne durement sa vie en faisant
le ménage dans une famille bourgeoise et dans une entreprise
pour permettre à ses filles de réussir leur vie. Elle
encaisse pas mal de rebuffades mais en impose aussi par sa
dignité. Fatima n’est dupe de rien, ni des attitudes
racistes, ni de la jalousie odieuse d’une autre femme
maghrébine, voilée comme elle, mais pas généreuse et
intelligente comme elle. Fatima rencontre aussi des Français
compréhensifs, ouverts, comme ces médecins qu’elle est
obligée d’aller voir après une vilaine chute due à la
fatigue et à ses soucis. L’aînée de Fatima, Nesrine,
travaille d’arrache-pied pour réussir sa première année de
médecine. Elle vit en colocation avec une amie qui n’est pas
d’origine maghrébine. La cadette, Souad, 15 ans, ne trouve
pas désagréable de se faire draguer. Elle a tendance à
sécher les cours et à s’affronter à sa mère dont le métier
de femme de ménage et l’illettrisme lui font honte. Chacune
a sa façon de voir la vie. Il en est de même pour le père,
séparé de Fatima, qui rappelle à ses filles les règles de la
bienséance traditionnelle pour les femmes, sans beaucoup
d’autoritarisme et en étant vite déstabilisé par leurs
objections. Chacun a sa fierté, ses blocages, mais aussi
beaucoup d’amour à donner et à recevoir.

En racontant cette histoire par petites touches, de façon
intimiste, Philippe Faucon dit beaucoup plus de choses sur
notre société que s’il avait choisi une approche dramatique
ou tire-larmes. Même si ce n’était pas le but explicite du
réalisateur, son film renvoie à leur insignifiance délétère
tous les discours sur « l’intégration des immigrés » et
« le danger du communautarisme ».


NOTRE PETITE SŒUR
Nous avions beaucoup aimé les deux précédents films du
réalisateur japonais, Hirokazu Kore-eda, « Still Walking »
et «Tel père, tel fils » dont nous avions rendu compte lors
de leur sortie. Dans « Notre petite sœur » (Umimachi Diary),
il raconte à nouveau une histoire de famille qui n’a rien
d’idyllique. Mais comme cette fois, il a choisi de le faire
avec une infinie délicatesse, certains critiques à Cannes
ont été déçus et lui ont reproché sa mièvrerie. Cela me
semble un contre-sens de leur part.

Trois sœurs se retrouvent à vivre ensemble dans une vieille
maison familiale. Leur père et leur mère ont divorcé il y a
des années. Ils ont refait leur vie ailleurs, sans plus
s’occuper de leurs trois filles aux personnalités très
contrastées. L’aînée, Sachi, est infirmière dans un hôpital
et se veut sérieuse et responsable. C’est même pour cela
qu’on lui propose d’être mutée dans un service de soins
palliatifs. Sa sœur, Chika, aime la rigolade tandis que son
autre sœur, Yoshino, tombe systématiquement amoureuse du
premier type pas fiable qu’elle rencontre et se fait
invariablement plaquer. L’une travaille comme vendeuse dans
un magasin de baskets et l’autre est employée comme
conseillère financière, ce qui la confronte à des braves
gens ruinés. Entre moqueries et éclats de voix, les
relations entre les trois sœurs sont finalement plutôt
bonnes. Le lieu par excellence où elles se sentent bien, et
où elles se régalent, est une petite gargote tenue par une
sympathique et excellente cuisinière.

Lorsque leur père décède, les trois sœurs découvrent
qu’elles ont une jeune demi-sœur, Suzu. Sa mère est
enchantée de la voir partir chez les trois jeunes femmes
pour profiter de l’héritage de son mari. Comme on le voit,
Kore-eda rend compte avec beaucoup de douceur de choses très
dures.

Suzu est une adolescente touchante et charmante, qui
dissimule soigneusement toutes ses blessures morales. Le
portrait de Suzu par Kore-eda est-il mièvre ? Hélas pour les
critiques et spectateurs qui préfèrent des portraits
d’adolescents hystériques, hargneux, violents, drogués et
ainsi de suite, il existe peut-être encore au Japon et
ailleurs des jeunes filles qui ont les belles qualités de
Suzu. De même qu’il doit bien exister des garçons touchants,
comme le lycéen qui est discrètement amoureux de Suzu et lui
fait découvrir sur son vélo un des plus beaux spectacles qui
soit au monde et qui revient une fois par an au Japon : une
longue allée de cerisiers en fleurs.


EN GRÈCE ET IN SITU
Depuis que Tsipras et son parti Syriza ont gagné à nouveau
les élections, l’intérêt qui se portait ici vers la Grèce au
sein de la gauche radicale a beaucoup faibli. Et pourtant il
se passe et va se passer à nouveau bien des choses
significatives en Grèce en termes de grèves, de
mobilisations et de contestation des mesures d’austérité que
la troïka veut obliger Tsipras à appliquer. Le commissaire
européen et néanmoins socialiste, Pierre Moscovici, a dit de
façon lyrique que « la Grèce est un pays béni des dieux ».
Il voulait sans doute parler des dieux de la finance et des
multinationales qui salivent devant la perspective de faire
main basse sur une série de richesses en Grèce. Hollande et
son aréopage de banquiers et de grands patrons, qui le
suivent dans tous les pays comme son ombre pour caser leurs
marchandises ou piller les richesses locales, ont d’ailleurs
fait une visite récemment à Tsipras pour examiner ce qu’il y
avait de bon à ramasser dans ce pays dévasté économiquement
et humainement.

Pour réfléchir à cette situation et essayer de tirer des
leçons de l’ensemble de la séquence en Grèce entre 2008 et
2015, nous avons reproduit sur notre site la traduction d’un
texte de John Holloway, publiée initialement sur le blog des
éditions Libertalia
(http://editionslibertalia.com/john-holloway-trois-fois-non).
Il s’agit d’une intervention qu’il a faite le 4 septembre
dernier au festival de la Démocratie directe à Thessalonique.

Bien fraternellement à toutes et à tous,

José Chatroussat (Samuel Holder)

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