Journal de notre bordLettre no 164 (le 10 mars 2015)Bonsoir à toutes et à tous, La situation provoquée par la victoire électorale de Syriza en Grèce a un caractère décapant. Elle stimule la réflexion et nous convie à examiner comment agir et dans quelle direction pour desserrer l'étau dans lequel se trouvent le peuple grec et bien d'autres peuples en Europe. Comment ne serions-nous pas passionnés et préoccupés par la partie terriblement difficile en train de se jouer entre le peuple grec et la troïka de l'Union européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI ? Ce sinistre attelage a décidé de casser toute velléité de secouer le joug imposé au peuple grec. Et dans la mesure où une grande partie de ce peuple a placé ses espoirs dans Syriza, après de nombreuses luttes et mobilisations démocratiques depuis 2008, le gouvernement Syriza est une cible intéressante et emblématique pour la troïka qu'il s'agit d'abattre ou de discréditer en la faisant plier. Cela s'appelle mener la lutte de classe tambour battant pour affaiblir les capacités de résistance de tous les peuples en Europe et pas seulement du peuple grec. Il est évident que si l'expérience gouvernementale de Syriza était perçue comme débouchant sur un fiasco dans les mois qui viennent, la menace de l'arrivée au pouvoir en Espagne de Podemos ou d'une formation de gauche de ce type au Portugal serait en grande partie levée pour la troïka et pour les banques et firmes transnationales dont elle défend les intérêts. Et toute l'extrême droite s'en trouverait renforcée en Europe. C'est pourquoi il faut se garder de deux types de démagogie qui ne feraient rien avancer. L'un consisterait à stigmatiser sans arrêt, de façon facile et malvenue, le gouvernement dirigé par Alexis Tsipras. L'autre serait de faire preuve d'une absence de lucidité et d'une complaisance tout aussi malvenue à l'égard de ce gouvernement. Ce serait d'ailleurs ridicule alors que les actes et déclarations de ce gouvernement sont passés au crible des critiques et des interrogations au sein même de Syriza. Il est plus facile de porter des jugements négatifs ou positifs, en puisant dans le stock des slogans et arguments passe-partout, que d'essayer d'analyser et de comprendre la séquence inédite qui s'est ouverte en Grèce. Les différences ou divergences de points de vue, tout à fait normales et utiles dans un débat démocratique dans lequel s'impliquent diverses personnes en Europe sur la situation en Grèce, ne devraient pas nous faire oublier la priorité qui, ici en France et dans le reste de l'Europe, relève de notre responsabilité. Que nous nous disions révolutionnaires, anticapitalistes ou simplement de gauche de façon conséquente, notre priorité est d'exiger l'annulation de la dette qui pèse sur le peuple grec. Dans nos écrits, nos prises de parole et nos mobilisations, nous aurions tout intérêt à mettre en avant cette exigence humaine de bon sens pouvant faire consensus : la dette odieuse qui pèse sur les classes populaires grecques doit être totalement annulée, un point c'est tout. Aussi intenses que seraient à nouveau les mobilisations en Grèce, elles ne seraient pas en mesure d'imposer cela. Depuis deux ans, on observe que les mobilisations marquent le pas dans ce pays. Cela n'a rien d'étonnant. Les mesures draconiennes et les luttes difficiles, souvent réprimées, menées pendant des années, sans résultats palpables, ont en grande partie entamé les forces du peuple grec et provoqué l'exil de nombreux jeunes à l'étranger. Le nombre de suicides, de dépressions et de maladies graves en Grèce est devenu effarant. Pour autant, nous ne doutons pas que ce peuple n'a pas épuisé ses ressources combatives et sa sagacité pour apprécier les enjeux. Les acteurs des luttes en Grèce nous ont offert maintes fois des exemples de courage et une riche moisson d'enseignements précieux, notamment avec le mouvement des places en 2011 et les diverses formes de solidarité qu'ils ont mises en oeuvre. Mais à présent nous devons considérer que la balle est avant tout dans notre camp ; car ce sont nos gouvernants et nos capitalistes qui ont ruiné le peuple grec et veulent l'étrangler. ___________________________________________________ Grain de sable Sortir de la zone euro et après ? L'internationalisme, une question de vie ou de mort Les paroles d'un poète En France Arméniens en Turquie Lire ou relire Yachar Kemal Tristesse de la terre Pour une science joyeuse et émancipatrice Manhattan Folk Story In situ ___________________________________________________ GRAIN DE SABLE Pour comprendre l'intensité de la pression impitoyable qu'exercent les institutions capitalistes sur la Grèce et pour évaluer la marge de manoeuvre qu'elles peuvent laisser à un petit pays, il suffit d'observer comment le FMI et la Banque mondiale se comportent à l'égard de pays comme le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée qui ont été frappés par une terrible épidémie mortelle avec le virus Ebola, laquelle n'est pas encore stoppée. Pendant que les gens mourraient, ces pays devaient continuer à payer les intérêts de la dette. Et si maintenant le FMI débloque des fonds supplémentaires, il s'agit d'argent prêté que ces pays devront rembourser. Après avoir imposé des privatisations et procédé à la destruction des infrastructures sanitaires et autres pour alimenter les circuits financiers, le FMI et la Banque mondiale entendent continuer à se faire encore du fric sur le dos de populations réduites à un état de misère extrême. Les mêmes institutions qui font équipe avec l'Eurogroupe dans le cas de la Grèce n'ont aucune raison de faire preuve de plus de mansuétude. Ces « bailleurs de fonds » sont bien plutôt des pilleurs de fonds. L'arrivée à la tête du gouvernement grec de personnes issues d'un mouvement de la gauche radicale a créé une grosse inquiétude chez eux pendant la campagne électorale et pendant un mois après la prise de fonction d'Alexis Tsipras et de ses amis. L'image du grain de sable dans les rouages d'une machine financière habituée à des gouvernants se couchant devant elle n'était pas dépourvue de sens. Les premiers gestes symboliques des ministres de Syriza rendaient hommage de façon bienvenue à ceux qui luttent et ont lutté dans le passé. Malheureusement un grain de sable même très résistant ne peut suffire à gripper ou bloquer cette machine-là. Ce qu'il faut sincèrement souhaiter, c'est que le grain de sable de Syriza ne soit pas progressivement transformé en rouage plus ou moins conforme au système. L'inquiétude que les négociations à répétition avec la troïka ne mettent progressivement au format les gouvernants grecs, est justifiée. La pression sur eux est considérable. Si on ne peut pas reprocher aux négociateurs du nouveau gouvernement grec de ne pas réussir à remporter de grandes victoires à force de fermeté ou d'astuce, il y a quelque chose qui est source de confusion à prétendre avoir remporté une victoire quand on a essuyé une défaite. Et il y a quelque chose de puéril à affirmer sans rire que la troïka n'existe plus et qu'il n'y a plus que des « institutions européennes ». Lorsqu'on se retrouve à la tête d'un gouvernement comme les représentants de Syriza, on est fondamentalement impuissant. Il est logique qu'on veuille gagner du temps, en espérant que d'autres mouvements en Europe viendront à votre secours. Dans l'hypothèse où ils auraient une farouche volonté politique d'exprimer les besoins et aspirations du peuple grec et de traduire cela en actes forts et durables, ils n'y parviendraient que difficilement dans le contexte actuel. Ce qui est important, c'est qu'ils disent la réalité des faits au peuple grec et à tous les peuples en Europe pour qu'ils agissent en conséquence. S'ils ne bluffent pas, s'ils disent constamment la vérité et les limites étroites de leurs possibilités d'intervention, ce serait déjà un grand encouragement pour le peuple grec et pour les femmes et hommes de gauche luttant en Europe contre les organes du capitalisme, lesquels provoquent un désastre social et humain dans tous les domaines. SORTIR DE LA ZONE EURO ET APRÈS ? Certains militants ou intellectuels (grecs ou non) défendent l'idée que la Grèce devrait sortir de la zone euro. Frédéric Lordon est l'un d'eux. Pour l'instant les Grecs, dans une large majorité, ne sont pas favorables à cette option. Ils ont probablement l'intuition que le retour à la drachme n'améliorerait pas du tout leur situation et peut-être même l'empirerait. La troïka a d'ailleurs déjà envisagé cette option et même d'en prendre l'initiative, ce qui ne veut pas dire qu'elle effacerait la dette de la Grèce pour autant, payable en euros qui plus est ! De plus la droite allemande la plus réactionnaire est tout à fait partisane d'éjecter la Grèce de l'Union européenne, ce qui donne tout de même à réfléchir. Qui ignore qu'en France aussi une campagne répugnante a été orchestrée, notamment par « Le Figaro », disant que chaque contribuable avait déjà trop payé pour les Grecs et que la facture allait monter à 600 euros par personne si la Grèce n'honorait pas sa dette ? Autant dire que tous les europhobes nationalistes applaudiraient bien fort si d'aventure la Grèce prenait l'initiative de sortir de la zone euro. Dans un système capitaliste mondialisé où tous les échanges s'entrecroisent, le fait de disposer de sa propre monnaie n'est pas un gage d'indépendance et encore moins de prospérité. La Moldavie qui dispose de sa propre monnaie est totalement dépendante des échanges internationaux, et le niveau de vie y est extrêmement bas. Les diktats des institutions capitalistes et leurs pillages n'y sont pas moins durs que ceux qui s'exercent sur la Grèce. La population grecque sait bien que les secteurs industriels et agricoles en Grèce sont faibles économiquement, et que le pays ne dispose que de peu de ressources minières et énergétiques. Il est extrêmement douteux que sortir de la zone euro améliorerait leurs conditions de vie et augmenterait leurs chances de compter sur la solidarité des autres peuples européens. Le raisonnement des tenants de la sortie de l'euro relève le plus souvent d'une forme d'adhésion à un « souverainisme de gauche » qui ressemble terriblement au souverainisme de droite. Ils s'imaginent que l'État peut être une instance indépendante de toute la machinerie capitaliste. Dans le cas de la Grèce, compter sur on ne sait quel État-nation est particulièrement erroné. Le gouvernement de Tsipras se trouve confronté à un appareil d'État particulièrement corrompu et hostile aux classes populaires. C'est un problème majeur que ne peut cacher aucune rhétorique fleurie sur la souveraineté de l'État. Au sein de cet appareil, toute une horde d'individus détournent les impôts, prélèvent des pots-de-vin sur les citoyens, touchent des commissions des entreprises et se sont mis dans la poche les « aides de l'Europe ». Peut-on imaginer un seul instant que ces gens-là vont obéir à Syriza et se mettre en quatre pour les beaux yeux du peuple grec, qu'ils vont arrêter de voler dans les caisses publiques et faire payer les grosses fortunes détenues notamment par les armateurs et les grands propriétaires terriens de l'église orthodoxe ? En Grèce comme partout, l'appareil d'État est de mèche avec les couches sociales les plus riches. Il faudrait donc une mobilisation révolutionnaire pour parvenir à briser un tel appareil et mettre en place une administration populaire honnête et efficace. Il est révélateur que ceux qui sont prompts à critiquer « l'internationalisme abstrait » ont bien du mal à se dégager d'une conception naïve et abstraite de l'État qui les enlise dans des illusions souverainistes dangereuses. Elle risque de les mener vers une dérive nationaliste tout à fait concrète. Rappelons que le Front National est pour en finir avec l'euro et pour « l'Europe des nations ». C'est plutôt à sortir, à dégager de l'Europe les institutions européennes capitalistes et anti-démocratiques qu'il faut réfléchir. L'INTERNATIONALISME, UNE QUESTION DE VIE OU DE MORT À nouveau à propos de la Grèce, il convient de poser la question : quel internationalisme aujourd'hui ? Certes on peut écarter cette question avec dédain ou indifférence. Cela revient à laisser se déployer des pseudo-solutions souverainistes qui ne mènent qu'à des impasses ou alors à se recroqueviller intellectuellement sur les luttes locales, sans chercher à les replacer dans une perspective d'ensemble. Les agents du capitalisme se battent idéologiquement, économiquement et militairement à l'échelle internationale. Nous n'avons aucune chance de faire émerger de nouveaux rapports humains, un autre monde, si nous ne franchissons pas toutes les frontières réelles et virtuelles. Du reste, un nouvel internationalisme est déjà à l'oeuvre et s'invente au travers de diverses expériences. Les activistes qui s'impliquent dans la solidarité avec les migrants le savent bien. Les zadistes viennent de toutes les régions et de divers pays. Les zapatistes auraient été balayés sans le soutien et la compréhension de leur expérience par des milliers de gens dans le monde. Les grèves et mobilisations en Chine ne parviennent à faire reculer les patrons et les autorités locales que grâce au soutien large d'internautes et de syndicalistes basés à Hong Kong. Ces minces sillons de solidarité internationale se sont multipliés ces dernières années et doivent être approfondis. La mémoire des soulèvements au Maghreb et au Moyen-Orient, des occupations des places au Caire, à Madrid, Athènes, Istanbul ou New York ne s'est pas effacée ; elle nourrit de nouvelles mobilisations et une perception internationale des problèmes auxquels nous sommes confrontés. En Europe comme sur les autres continents, l'alternative se présente ainsi : un internationalisme concret, diversifié, dynamique ou alors l'apathie, le repli identitaire, la mort sociale, plus ou moins lente, plus ou moins brutale. LES PAROLES D'UN POÈTE Dans Hypérion, le grand poète allemand Hölderlin, contemporain de la Révolution française, a écrit : « Ô enthousiasme ! tu nous ramèneras le printemps des peuples, ce n'est pas l'État qui peut par des décrets te faire exister {...} Que de fond en comble tout change ! Que des racines de l'humanité surgisse le monde nouveau ! ». EN FRANCE On croit bien connaître le pays où l'on vit, et bien sûr on se trompe. Le livre de Florence Aubenas, « En France » (éd de l'Olivier, 2014, 239 pages) en offre l'illustration. L'auteure écrit : « La France. On croit connaître cet endroit qu'on appelle « chez soi ». En réalité, c'est dans ce paysage familier que commence le mystère. » Dans ces textes rassemblés qui avaient été publiés l'an dernier dans « Le Monde » au fil des semaines, elle se défend d'être une théoricienne ni de démontrer quoi que ce soit. L'auteure se veut seulement reporter qui se rend « à cet endroit-là parce qu'un événement s'y est déroulé, incendie ou élection, meurtre ou mariage, peu importe, quelque chose. » Sa modestie ne doit pas cacher la précision de son regard, ses qualités de style qui peuvent faire songer à celles des nouvelles de Raymond Carver ni ses qualités humaines qui l'amènent à pénétrer « dans cette zone d'opacité-là, entre des questions et des réponses qui ne coïncident pas. » Comme un voisin de voyage lui faisait la remarque qu'elle s'occupe toujours des « chiens écrasés », elle constate que ses rencontres se font en fait avec des « humains écrasés ». Ce sont les réactions de gens de milieux populaires qui se trouvent en première ligne dans les trois parties thématiques, « En campagne » (électorale), « Au camping » et « Une jeunesse française ». Il ressort des choses inquiétantes, voire effrayantes dans ce recueil, mais aussi de la drôlerie, des remarques qui débordent tout à coup les stéréotypes, les préjugés, les règles qu'on prend plaisir à ne pas respecter. Il y a souvent beaucoup de fatalisme chez les gens rencontrés mais aussi des formes de solidarité touchantes. ARMÉNIENS EN TURQUIE La sociologue et militante féministe et pacifiste, Pinar Selek, est née en Turquie en 1971. Elle a dû s'exiler en France en 2011 et elle poursuit actuellement ses recherches à Lyon. L'appareil judiciaire turc l'a accusée sans fondement aucun de « terrorisme ». En fait, l'État turc lui reprochait d'avoir mené des entretiens avec des militants kurdes accusés par le pouvoir d'être des terroristes. Pinar Selek a fait de longs séjours en prison et a subi des séances de torture. Elle vient de publier un récit autobiographique, « Parce qu'ils sont arméniens » (éd Liana Levi, janvier 2015, 94 pages), qui témoigne de la façon dont une jeune fille turque, pourtant issue d'une famille ouverte d'extrême gauche, a progressivement et tardivement découvert comment et pourquoi les Arméniens qu'elle côtoyait se faisaient discrets comme des ombres, étaient victimes d'un mépris et d'une stigmatisation de toute la société turque. Elle a connu de près un journaliste arménien d'un grand courage, Hrant Dink. C'est à la suite de son assassinat en janvier 2007 qu'un réveil s'est produit, en particulier dans les milieux de gauche. « Lors de son enterrement, plus de 300 000 manifestants scandèrent : « Nous sommes tous arméniens ! Nous sommes tous Hrant Dink ! ». LIRE OU RELIRE YACHAR KEMAL Le grand écrivain turc Yachar Kemal vient de disparaître à l'âge de 92 ans. S'il n'a jamais eu le prix Nobel de littérature, c'est tout simplement parce qu'il était kurde et trop engagé contre les injustices et la destruction de la nature au goût des différents pouvoirs qui se sont succédé de son vivant. Le jury de Stockholm n'a donc jamais osé braver les autorités turques alors qu'il a récompensé Ohran Pamuk de bien moins grande envergure. Les sources d'inspiration de Yachar Kemal qui a connu nombre d'arrestations, des procès et des emprisonnements, se trouvaient au sein même de sa famille et de la paysannerie pauvre opprimée par les aghas, les seigneurs d'Anatolie et plus particulièrement de la plaine au pied des monts Taurus. Ses romans, à la fois savants et populaires, sont portés par une poésie et un souffle de révolte qui l'apparente à l'écrivain roumain Panaït Istrati. Il faut se laisser entraîner par la saga de « Memed le mince » (Folio ou Quarto), ou la trilogie « Au-delà de la montagne » (Gallimard). Mais il faudrait citer bien d'autres nouvelles et romans qui méritent d'être découverts. TRISTESSE DE LA TERRE Il y a gros à parier que le romancier Eric Vuillard a lu « La société du spectacle » de Guy Debord et d'autres ouvrages de cette sorte avant d'écrire dans un style remarquable « Tristesse de la terre » (éd Actes Sud, août 2014, 176 pages). Il s'agit d'une histoire bien réelle et stupéfiante dont il s'est emparé, celle de Buffalo Bill Cody. Le romancier fait preuve d'une ironie grinçante qui fait mouche à tous les coups pour raconter cette consternante saga où après le massacre des Indiens par les Blancs et aussi des bisons qui leur permettaient de vivre, Buffalo Bill organise un « Wild West Show » qui va rencontrer un formidable succès dans le monde entier. Une plaisante mythologie mensongère à l'usage des spectateurs blancs est en route et est appelée à rencontrer un succès durable et très rémunérateur. Le clou excitant du « show » est de pouvoir exhiber quelques Indiens rescapés du massacre de Wounded Knee présenté comme une rude bataille. « Les Peaux-Rouges étaient considérés comme les débris d'un monde ancien, et le mot d'ordre était qu'ils devaient « s'assimiler ». » En contrepoint de cette lamentable entreprise illustrée par des photos glaçantes de l'époque, le romancier évoque une autre figure contemporaine bien différente, celle de Wilson Alwyn Bentley qui observait les détails de la nature dans le Vermont, indifférent à l'argent et à la renommée. POUR UNE SCIENCE JOYEUSE ET ÉMANCIPATRICE Jean-Marc Lévy-Leblond est un physicien, épistémologue, essayiste, directeur de collection de livres sur les sciences et professeur émérite à l'Université de Nice. En janvier dernier, lors de cinq entretiens passionnants avec Lydia Ben Ytzhak, il a livré ses souvenirs de jeune juif, fils de résistant, et d'ancien soixante-huitard qui n'a rien perdu de son enthousiasme et des convictions de sa jeunesse. On peut écouter ou enregistrer ces entretiens réalisés pour l'émission « À voix nue » sur le site de France-Culture. Lévy-Leblond y développait aussi ses rapports avec la recherche dans son domaine et au-delà. Ce qui lui donnait l'opportunité d'attaquer vigoureusement toute forme de pensée dogmatique et auto-satisfaite, et de dépendance au monde de la marchandisation de la science. Pour lui, la science qui prétend savoir et en imposer, la science qui se soumet à la technologie et à la rentabilité, ce n'est tout simplement pas la science ouverte et authentique telle qu'il l'envisage. Jean-Marc Lévy-Leblond a développé ses idées sur un mode ludique dans un petit livre intitulé « La science expliquée à mes petits-enfants (éd du Seuil, septembre 2014, 103 pages). Il dialogue avec une de ses petites-filles qui est adolescente et lui objecte bien des remarques et arguments impossibles à esquiver qui nécessitent une grande promenade dans l'histoire de la recherche et dans sa pratique. Faire de la science procure un plaisir qui n'interdit pas de s'ouvrir à d'autres formes d'activité et d'expression telles que l'art, la musique ou la littérature. Les différents domaines se nourrissent les uns les autres. Sa petite-fille et les lecteurs en seront convaincus grâce à l'humour, la clarté du propos et la variété des exemples sollicités par Lévy-Leblond. MANHATTAN FOLK STORY C'est par le biais du film des frères Coen, « Inside Llewyn Davis », que l'intérêt se porte enfin sur le chanteur, guitariste et compositeur Dave Van Ronk, né en 1936 et décédé en 2002 d'un cancer. Ce film en noir et blanc inspiré par sa vie ne manquait pas de charme. Mais à la lecture du livre autobiographique de Van Ronk mis en forme par son ami Elijah Wald après sa mort, « Manhattan Folk Story » (éd Robert Laffont, traduit par Claire Debru, 2013, 395 pages ou Points, 2014, 312 pages), on est en droit de regretter que les deux cinéastes aient laissé de côté les facettes drôles, engagées et attachantes de ce personnage. Car Van Vonk était quelqu'un de haut en couleurs, sans plan de carrière, éminemment sympathique, anarchiste non sectaire (sauf avec les staliniens, et encore), mais toujours mobilisé pour de bonnes causes. Il était plein de talent et beau joueur avec les musiciens qu'il a fréquentés ; comme Bob Dylan lui piquant en douce son arrangement de « The House of the Rising Sun ». Van Ronk, natif d'un quartier populaire de New York (Queens), s'est passionné très tôt dans les années 1950 pour le jazz et le blues, puis pour le répertoire folk dont les hérauts historiques étaient entre autres Woody Guthrie et Pete Seeger. On peut dire sans hésitation qu'il a été un élément décisif dans l'éclosion du courant folk des années 1960 qui a été illustré par Tom Paxton avec qui il était ami, Phil Ochs, Joni Mitchell, Judy Collins, Joan Baez et bien sûr le jeune Bob Dylan dont il donne un profil très vivant. C'est le portrait d'une génération talentueuse et souvent engagée à gauche que retrace Van Ronk en racontant ses souvenirs. Un des chapitres les plus hilarants raconte sa traversée des États-Unis de New York à la Californie en voiture, en compagnie d'un ami et d'un sale gosse très inventif pour jouer des tours pendables. Pour compléter la lecture de ce livre, on s'écouterait bien quelques morceaux chantés de sa voix rauque et expressive, ce qui n'est pas facile à dénicher sauf sur les sites marchands qui vendent des CD ou des vinyles introuvables ailleurs. On relèvera cependant quelques apparitions convaincantes de Dave Van Ronk sur la compilation, « Song heard on Inside LLewyn Davis & other music selections inspired by the film » et sur l'album « Bob Dylan and the New Folk Movement » où interviennent également Judy Collins et Joan Baez à leurs débuts. IN SITU Vous trouverez dans la page d'accueil de notre site les couvertures de quatre livres. En cliquant sur l'image, vous pourrez accéder à leur présentation et à certaines recensions. Nous attirons l'attention sur les deux plus récents sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir. « Après Habermas, La théorie critique n'a pas dit son dernier mot » d'Alexander Neumann est un ouvrage remarquable, très dense, qui présente les apports de la sociologie critique inaugurée par les auteurs de l'École de Francfort, en particulier Adorno, apports poursuivis par Oskar Negt et Alexander Kluge. Mais bien d'autres auteurs sont mis en regard de ce courant peu connu en France, comme par exemple Durkheim, Max Weber, Habermas, Axel Honneth, Jean-Marie Vincent, Bourdieu, Castoriadis, Nancy Fraser ou John Holloway, pour pointer les approches clairement divergentes ou au contraire convergentes en partie. De John Holloway dont nous avions présenté « Crack Capitalism », on pourra lire deux textes brefs et originaux regroupés sous le titre « Lire la première phrase du Capital ». Bien fraternellement à toutes et à tous, José Chatroussat (alias Samuel Holder) _______________________________________ Pour recevoir ou ne plus recevoir cette lettre, écrivez-nous: mél. : Culture.Revolution@free.fr http://culture.revolution.free.fr/ _______________________________________
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