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Journal de notre bord

Lettre no 164 (le 10 mars 2015)

Bonsoir à toutes et à tous,

La situation provoquée par la victoire électorale de
Syriza en Grèce a un caractère décapant. Elle stimule la
réflexion et nous convie à examiner comment agir et dans
quelle direction pour desserrer l'étau dans lequel se
trouvent le peuple grec et bien d'autres peuples en
Europe.

Comment ne serions-nous pas passionnés et préoccupés par
la partie terriblement difficile en train de se jouer entre
le peuple grec et la troïka de l'Union européenne, de la
Banque centrale européenne et du FMI ? Ce sinistre
attelage a décidé de casser toute velléité de secouer le
joug imposé au peuple grec. Et dans la mesure où une
grande partie de ce peuple a placé ses espoirs dans Syriza,
après de nombreuses luttes et mobilisations démocratiques
depuis 2008, le gouvernement Syriza est une cible
intéressante et emblématique pour la troïka qu'il
s'agit d'abattre ou de discréditer en la faisant plier.
Cela s'appelle mener la lutte de classe tambour battant
pour affaiblir les capacités de résistance de tous les
peuples en Europe et pas seulement du peuple grec. Il est
évident que si l'expérience gouvernementale de Syriza
était perçue comme débouchant sur un fiasco dans les mois
qui viennent, la menace de l'arrivée au pouvoir en
Espagne de Podemos ou d'une formation de gauche de ce type
au Portugal serait en grande partie levée pour la troïka
et pour les banques et firmes transnationales dont elle
défend les intérêts. Et toute l'extrême droite s'en
trouverait renforcée en Europe.

C'est pourquoi il faut se garder de deux types de
démagogie qui ne feraient rien avancer. L'un consisterait
à stigmatiser sans arrêt, de façon facile et malvenue, le
gouvernement dirigé par Alexis Tsipras. L'autre serait de
faire preuve d'une absence de lucidité et d'une
complaisance tout aussi malvenue à l'égard de ce
gouvernement. Ce serait d'ailleurs ridicule alors que les
actes et déclarations de ce gouvernement sont passés au
crible des critiques et des interrogations au sein même de
Syriza. Il est plus facile de porter des jugements négatifs
ou positifs, en puisant dans le stock des slogans et
arguments passe-partout, que d'essayer d'analyser et de
comprendre la séquence inédite qui s'est ouverte en
Grèce. Les différences ou divergences de points de vue,
tout à fait normales et utiles dans un débat démocratique
dans lequel s'impliquent diverses personnes en Europe sur
la situation en Grèce, ne devraient pas nous faire oublier
la priorité qui, ici en France et dans le reste de
l'Europe, relève de notre responsabilité. Que nous nous
disions révolutionnaires, anticapitalistes ou simplement de
gauche de façon conséquente, notre priorité est
d'exiger l'annulation de la dette qui pèse sur le
peuple grec. Dans nos écrits, nos prises de parole et nos
mobilisations, nous aurions tout intérêt à mettre en
avant cette exigence humaine de bon sens pouvant faire
consensus : la dette odieuse qui pèse sur les classes
populaires grecques doit être totalement annulée, un point
c'est tout.

Aussi intenses que seraient à nouveau les mobilisations en
Grèce, elles ne seraient pas en mesure d'imposer cela.
Depuis deux ans, on observe que les mobilisations marquent
le pas dans ce pays. Cela n'a rien d'étonnant. Les
mesures draconiennes et les luttes difficiles, souvent
réprimées, menées pendant des années, sans résultats
palpables, ont en grande partie entamé les forces du peuple
grec et provoqué l'exil de nombreux jeunes à
l'étranger. Le nombre de suicides, de dépressions et de
maladies graves en Grèce est devenu effarant.

Pour autant, nous ne doutons pas que ce peuple n'a pas
épuisé ses ressources combatives et sa sagacité pour
apprécier les enjeux. Les acteurs des luttes en Grèce nous
ont offert maintes fois des exemples de courage et une riche
moisson d'enseignements précieux, notamment avec le
mouvement des places en 2011 et les diverses formes de
solidarité qu'ils ont mises en oeuvre. Mais à présent
nous devons considérer que la balle est avant tout dans
notre camp ; car ce sont nos gouvernants et nos
capitalistes qui ont ruiné le peuple grec et veulent
l'étrangler.
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Grain de sable
Sortir de la zone euro et après ?
L'internationalisme, une question de vie ou de mort
Les paroles d'un poète
En France
Arméniens en Turquie
Lire ou relire Yachar Kemal
Tristesse de la terre
Pour une science joyeuse et émancipatrice
Manhattan Folk Story
In situ
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GRAIN DE SABLE
Pour comprendre l'intensité de la pression impitoyable
qu'exercent les institutions capitalistes sur la Grèce et
pour évaluer la marge de manoeuvre qu'elles peuvent
laisser à un petit pays, il suffit d'observer comment le
FMI et la Banque mondiale se comportent à l'égard de
pays comme le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée qui ont
été frappés par une terrible épidémie mortelle avec le
virus Ebola, laquelle n'est pas encore stoppée. Pendant
que les gens mourraient, ces pays devaient continuer à
payer les intérêts de la dette. Et si maintenant le FMI
débloque des fonds supplémentaires, il s'agit d'argent
prêté que ces pays devront rembourser. Après avoir
imposé des privatisations et procédé à la destruction
des infrastructures sanitaires et autres pour alimenter les
circuits financiers, le FMI et la Banque mondiale entendent
continuer à se faire encore du fric sur le dos de
populations réduites à un état de misère extrême. Les
mêmes institutions qui font équipe avec l'Eurogroupe
dans le cas de la Grèce n'ont aucune raison de faire
preuve de plus de mansuétude. Ces « bailleurs de
fonds » sont bien plutôt des pilleurs de fonds.
L'arrivée à la tête du gouvernement grec de personnes
issues d'un mouvement de la gauche radicale a créé une
grosse inquiétude chez eux pendant la campagne électorale
et pendant un mois après la prise de fonction d'Alexis
Tsipras et de ses amis. L'image du grain de sable dans les
rouages d'une machine financière habituée à des
gouvernants se couchant devant elle n'était pas
dépourvue de sens. Les premiers gestes symboliques des
ministres de Syriza rendaient hommage de façon bienvenue à
ceux qui luttent et ont lutté dans le passé.
Malheureusement un grain de sable même très résistant ne
peut suffire à gripper ou bloquer cette machine-là.

Ce qu'il faut sincèrement souhaiter, c'est que le grain
de sable de Syriza ne soit pas progressivement transformé
en rouage plus ou moins conforme au système.
L'inquiétude que les négociations à répétition avec
la troïka ne mettent progressivement au format les
gouvernants grecs, est justifiée. La pression sur eux est
considérable. Si on ne peut pas reprocher aux négociateurs
du nouveau gouvernement grec de ne pas réussir à remporter
de grandes victoires à force de fermeté ou d'astuce, il
y a quelque chose qui est source de confusion à prétendre
avoir remporté une victoire quand on a essuyé une
défaite. Et il y a quelque chose de puéril à affirmer
sans rire que la troïka n'existe plus et qu'il n'y a
plus que des « institutions européennes ». Lorsqu'on
se retrouve à la tête d'un gouvernement comme les
représentants de Syriza, on est fondamentalement
impuissant. Il est logique qu'on veuille gagner du temps,
en espérant que d'autres mouvements en Europe viendront
à votre secours. Dans l'hypothèse où ils auraient une
farouche volonté politique d'exprimer les besoins et
aspirations du peuple grec et de traduire cela en actes
forts et durables, ils n'y parviendraient que
difficilement dans le contexte actuel. Ce qui est important,
c'est qu'ils disent la réalité des faits au peuple
grec et à tous les peuples en Europe pour qu'ils agissent
en conséquence. S'ils ne bluffent pas, s'ils disent
constamment la vérité et les limites étroites de leurs
possibilités d'intervention, ce serait déjà un grand
encouragement pour le peuple grec et pour les femmes et
hommes de gauche luttant en Europe contre les organes du
capitalisme, lesquels provoquent un désastre social et
humain dans tous les domaines.


SORTIR DE LA ZONE EURO ET APRÈS ?
Certains militants ou intellectuels (grecs ou non)
défendent l'idée que la Grèce devrait sortir de la zone
euro. Frédéric Lordon est l'un d'eux. Pour l'instant
les Grecs, dans une large majorité, ne sont pas favorables
à cette option. Ils ont probablement l'intuition que le
retour à la drachme n'améliorerait pas du tout leur
situation et peut-être même l'empirerait. La troïka a
d'ailleurs déjà envisagé cette option et même d'en
prendre l'initiative, ce qui ne veut pas dire qu'elle
effacerait la dette de la Grèce pour autant, payable en
euros qui plus est ! De plus la droite allemande la plus
réactionnaire est tout à fait partisane d'éjecter la
Grèce de l'Union européenne, ce qui donne tout de même
à réfléchir. Qui ignore qu'en France aussi une campagne
répugnante a été orchestrée, notamment par « Le
Figaro », disant que chaque contribuable avait déjà trop
payé pour les Grecs et que la facture allait monter à 600
euros par personne si la Grèce n'honorait pas sa dette ?
Autant dire que tous les europhobes nationalistes
applaudiraient bien fort si d'aventure la Grèce prenait
l'initiative de sortir de la zone euro. Dans un système
capitaliste mondialisé où tous les échanges
s'entrecroisent, le fait de disposer de sa propre monnaie
n'est pas un gage d'indépendance et encore moins de
prospérité. La Moldavie qui dispose de sa propre monnaie
est totalement dépendante des échanges internationaux, et
le niveau de vie y est extrêmement bas. Les diktats des
institutions capitalistes et leurs pillages n'y sont pas
moins durs que ceux qui s'exercent sur la Grèce.

La population grecque sait bien que les secteurs industriels
et agricoles en Grèce sont faibles économiquement, et que
le pays ne dispose que de peu de ressources minières et
énergétiques. Il est extrêmement douteux que sortir de la
zone euro améliorerait leurs conditions de vie et
augmenterait leurs chances de compter sur la solidarité des
autres peuples européens.

Le raisonnement des tenants de la sortie de l'euro relève
le plus souvent d'une forme d'adhésion à un
« souverainisme de gauche » qui ressemble terriblement
au souverainisme de droite. Ils s'imaginent que l'État
peut être une instance indépendante de toute la machinerie
capitaliste. Dans le cas de la Grèce, compter sur on ne
sait quel État-nation est particulièrement erroné. Le
gouvernement de Tsipras se trouve confronté à un appareil
d'État particulièrement corrompu et hostile aux classes
populaires. C'est un problème majeur que ne peut cacher
aucune rhétorique fleurie sur la souveraineté de
l'État. Au sein de cet appareil, toute une horde
d'individus détournent les impôts, prélèvent des
pots-de-vin sur les citoyens, touchent des commissions des
entreprises et se sont mis dans la poche les « aides de
l'Europe ». Peut-on imaginer un seul instant que ces
gens-là vont obéir à Syriza et se mettre en quatre pour
les beaux yeux du peuple grec, qu'ils vont arrêter de
voler dans les caisses publiques et faire payer les grosses
fortunes détenues notamment par les armateurs et les grands
propriétaires terriens de l'église orthodoxe ? En
Grèce comme partout, l'appareil d'État est de mèche
avec les couches sociales les plus riches. Il faudrait donc
une mobilisation révolutionnaire pour parvenir à briser un
tel appareil et mettre en place une administration populaire
honnête et efficace.

Il est révélateur que ceux qui sont prompts à critiquer
« l'internationalisme abstrait » ont bien du mal à se
dégager d'une conception naïve et abstraite de l'État
qui les enlise dans des illusions souverainistes
dangereuses. Elle risque de les mener vers une dérive
nationaliste tout à fait concrète. Rappelons que le Front
National est pour en finir avec l'euro et pour
« l'Europe des nations ». C'est plutôt à sortir,
à dégager de l'Europe les institutions européennes
capitalistes et anti-démocratiques qu'il faut
réfléchir.


L'INTERNATIONALISME, UNE QUESTION DE VIE OU DE MORT
À nouveau à propos de la Grèce, il convient de poser la
question : quel internationalisme aujourd'hui ? Certes
on peut écarter cette question avec dédain ou
indifférence. Cela revient à laisser se déployer des
pseudo-solutions souverainistes qui ne mènent qu'à des
impasses ou alors à se recroqueviller intellectuellement
sur les luttes locales, sans chercher à les replacer dans
une perspective d'ensemble. Les agents du capitalisme se
battent idéologiquement, économiquement et militairement
à l'échelle internationale. Nous n'avons aucune chance
de faire émerger de nouveaux rapports humains, un autre
monde, si nous ne franchissons pas toutes les frontières
réelles et virtuelles. Du reste, un nouvel
internationalisme est déjà à l'oeuvre et s'invente au
travers de diverses expériences. Les activistes qui
s'impliquent dans la solidarité avec les migrants le
savent bien. Les zadistes viennent de toutes les régions et
de divers pays. Les zapatistes auraient été balayés sans
le soutien et la compréhension de leur expérience par des
milliers de gens dans le monde. Les grèves et mobilisations
en Chine ne parviennent à faire reculer les patrons et les
autorités locales que grâce au soutien large
d'internautes et de syndicalistes basés à Hong Kong. Ces
minces sillons de solidarité internationale se sont
multipliés ces dernières années et doivent être
approfondis. La mémoire des soulèvements au Maghreb et au
Moyen-Orient, des occupations des places au Caire, à
Madrid, Athènes, Istanbul ou New York ne s'est pas
effacée ; elle nourrit de nouvelles mobilisations et une
perception internationale des problèmes auxquels nous
sommes confrontés. En Europe comme sur les autres
continents, l'alternative se présente ainsi : un
internationalisme concret, diversifié, dynamique ou alors
l'apathie, le repli identitaire, la mort sociale, plus ou
moins lente, plus ou moins brutale.


LES PAROLES D'UN POÈTE
Dans Hypérion, le grand poète allemand Hölderlin,
contemporain de la Révolution française, a écrit :
« Ô enthousiasme ! tu nous ramèneras le printemps des
peuples, ce n'est pas l'État qui peut par des décrets
te faire exister {...} Que de fond en comble tout change !
Que des racines de l'humanité surgisse le monde
nouveau ! ».


EN FRANCE
On croit bien connaître le pays où l'on vit, et bien
sûr on se trompe. Le livre de Florence Aubenas, « En
France » (éd de l'Olivier, 2014, 239 pages) en offre
l'illustration. L'auteure écrit : « La France. On
croit connaître cet endroit qu'on appelle « chez
soi ». En réalité, c'est dans ce paysage familier que
commence le mystère. » Dans ces textes rassemblés qui
avaient été publiés l'an dernier dans « Le Monde »
au fil des semaines, elle se défend d'être une
théoricienne ni de démontrer quoi que ce soit. L'auteure
se veut seulement reporter qui se rend « à cet
endroit-là parce qu'un événement s'y est déroulé,
incendie ou élection, meurtre ou mariage, peu importe,
quelque chose. » Sa modestie ne doit pas cacher la
précision de son regard, ses qualités de style qui peuvent
faire songer à celles des nouvelles de Raymond Carver ni
ses qualités humaines qui l'amènent à pénétrer
« dans cette zone d'opacité-là, entre des questions et
des réponses qui ne coïncident pas. »

Comme un voisin de voyage lui faisait la remarque qu'elle
s'occupe toujours des « chiens écrasés », elle
constate que ses rencontres se font en fait avec des
« humains écrasés ». Ce sont les réactions de gens de
milieux populaires qui se trouvent en première ligne dans
les trois parties thématiques, « En campagne »
(électorale), « Au camping » et « Une jeunesse
française ». Il ressort des choses inquiétantes, voire
effrayantes dans ce recueil, mais aussi de la drôlerie, des
remarques qui débordent tout à coup les stéréotypes, les
préjugés, les règles qu'on prend plaisir à ne pas
respecter. Il y a souvent beaucoup de fatalisme chez les
gens rencontrés mais aussi des formes de solidarité
touchantes.


ARMÉNIENS EN TURQUIE
La sociologue et militante féministe et pacifiste, Pinar
Selek, est née en Turquie en 1971. Elle a dû s'exiler en
France en 2011 et elle poursuit actuellement ses recherches
à Lyon. L'appareil judiciaire turc l'a accusée sans
fondement aucun de « terrorisme ». En fait, l'État
turc lui reprochait d'avoir mené des entretiens avec des
militants kurdes accusés par le pouvoir d'être des
terroristes. Pinar Selek a fait de longs séjours en prison
et a subi des séances de torture. Elle vient de publier un
récit autobiographique, « Parce qu'ils sont
arméniens » (éd Liana Levi, janvier 2015, 94 pages), qui
témoigne de la façon dont une jeune fille turque, pourtant
issue d'une famille ouverte d'extrême gauche, a
progressivement et tardivement découvert comment et
pourquoi les Arméniens qu'elle côtoyait se faisaient
discrets comme des ombres, étaient victimes d'un mépris
et d'une stigmatisation de toute la société turque. Elle
a connu de près un journaliste arménien d'un grand
courage, Hrant Dink. C'est à la suite de son assassinat
en janvier 2007 qu'un réveil s'est produit, en
particulier dans les milieux de gauche. « Lors de son
enterrement, plus de 300 000 manifestants scandèrent :
« Nous sommes tous arméniens ! Nous sommes tous Hrant
Dink ! ».


LIRE OU RELIRE YACHAR KEMAL
Le grand écrivain turc Yachar Kemal vient de disparaître
à l'âge de 92 ans. S'il n'a jamais eu le prix Nobel
de littérature, c'est tout simplement parce qu'il
était kurde et trop engagé contre les injustices et la
destruction de la nature au goût des différents pouvoirs
qui se sont succédé de son vivant. Le jury de Stockholm
n'a donc jamais osé braver les autorités turques alors
qu'il a récompensé Ohran Pamuk de bien moins grande
envergure.

Les sources d'inspiration de Yachar Kemal qui a connu
nombre d'arrestations, des procès et des emprisonnements,
se trouvaient au sein même de sa famille et de la
paysannerie pauvre opprimée par les aghas, les seigneurs
d'Anatolie et plus particulièrement de la plaine au pied
des monts Taurus. Ses romans, à la fois savants et
populaires, sont portés par une poésie et un souffle de
révolte qui l'apparente à l'écrivain roumain Panaït
Istrati. Il faut se laisser entraîner par la saga de
« Memed le mince » (Folio ou Quarto), ou la trilogie
« Au-delà de la montagne » (Gallimard). Mais il
faudrait citer bien d'autres nouvelles et romans qui
méritent d'être découverts.


TRISTESSE DE LA TERRE
Il y a gros à parier que le romancier Eric Vuillard a lu
« La société du spectacle » de Guy Debord et
d'autres ouvrages de cette sorte avant d'écrire dans un
style remarquable « Tristesse de la terre » (éd Actes
Sud, août 2014, 176 pages). Il s'agit d'une histoire
bien réelle et stupéfiante dont il s'est emparé, celle
de Buffalo Bill Cody. Le romancier fait preuve d'une
ironie grinçante qui fait mouche à tous les coups pour
raconter cette consternante saga où après le massacre des
Indiens par les Blancs et aussi des bisons qui leur
permettaient de vivre, Buffalo Bill organise un « Wild
West Show » qui va rencontrer un formidable succès dans
le monde entier. Une plaisante mythologie mensongère à
l'usage des spectateurs blancs est en route et est
appelée à rencontrer un succès durable et très
rémunérateur. Le clou excitant du « show » est de
pouvoir exhiber quelques Indiens rescapés du massacre de
Wounded Knee présenté comme une rude bataille. « Les
Peaux-Rouges étaient considérés comme les débris d'un
monde ancien, et le mot d'ordre était qu'ils devaient
« s'assimiler ». » En contrepoint de cette
lamentable entreprise illustrée par des photos glaçantes
de l'époque, le romancier évoque une autre figure
contemporaine bien différente, celle de Wilson Alwyn
Bentley qui observait les détails de la nature dans le
Vermont, indifférent à l'argent et à la renommée.


POUR UNE SCIENCE JOYEUSE ET ÉMANCIPATRICE
Jean-Marc Lévy-Leblond est un physicien, épistémologue,
essayiste, directeur de collection de livres sur les
sciences et professeur émérite à l'Université de Nice.
En janvier dernier, lors de cinq entretiens passionnants
avec Lydia Ben Ytzhak, il a livré ses souvenirs de jeune
juif, fils de résistant, et d'ancien soixante-huitard qui
n'a rien perdu de son enthousiasme et des convictions de
sa jeunesse. On peut écouter ou enregistrer ces entretiens
réalisés pour l'émission « À voix nue » sur le
site de France-Culture. Lévy-Leblond y développait aussi
ses rapports avec la recherche dans son domaine et au-delà.
Ce qui lui donnait l'opportunité d'attaquer
vigoureusement toute forme de pensée dogmatique et
auto-satisfaite, et de dépendance au monde de la
marchandisation de la science. Pour lui, la science qui
prétend savoir et en imposer, la science qui se soumet à
la technologie et à la rentabilité, ce n'est tout
simplement pas la science ouverte et authentique telle
qu'il l'envisage. Jean-Marc Lévy-Leblond a développé
ses idées sur un mode ludique dans un petit livre intitulé
« La science expliquée à mes petits-enfants (éd du
Seuil, septembre 2014, 103 pages). Il dialogue avec une de
ses petites-filles qui est adolescente et lui objecte bien
des remarques et arguments impossibles à esquiver qui
nécessitent une grande promenade dans l'histoire de la
recherche et dans sa pratique. Faire de la science procure
un plaisir qui n'interdit pas de s'ouvrir à d'autres
formes d'activité et d'expression telles que l'art,
la musique ou la littérature. Les différents domaines se
nourrissent les uns les autres. Sa petite-fille et les
lecteurs en seront convaincus grâce à l'humour, la
clarté du propos et la variété des exemples sollicités
par Lévy-Leblond.


MANHATTAN FOLK STORY
C'est par le biais du film des frères Coen, « Inside
Llewyn Davis », que l'intérêt se porte enfin sur le
chanteur, guitariste et compositeur Dave Van Ronk, né en
1936 et décédé en 2002 d'un cancer. Ce film en noir et
blanc inspiré par sa vie ne manquait pas de charme. Mais à
la lecture du livre autobiographique de Van Ronk mis en
forme par son ami Elijah Wald après sa mort, « Manhattan
Folk Story » (éd Robert Laffont, traduit par Claire
Debru, 2013, 395 pages ou Points, 2014, 312 pages), on est
en droit de regretter que les deux cinéastes aient laissé
de côté les facettes drôles, engagées et attachantes de
ce personnage. Car Van Vonk était quelqu'un de haut en
couleurs, sans plan de carrière, éminemment sympathique,
anarchiste non sectaire (sauf avec les staliniens, et
encore), mais toujours mobilisé pour de bonnes causes. Il
était plein de talent et beau joueur avec les musiciens
qu'il a fréquentés ; comme Bob Dylan lui piquant en
douce son arrangement de « The House of the Rising
Sun ». Van Ronk, natif d'un quartier populaire de New
York (Queens), s'est passionné très tôt dans les
années 1950 pour le jazz et le blues, puis pour le
répertoire folk dont les hérauts historiques étaient
entre autres Woody Guthrie et Pete Seeger.

On peut dire sans hésitation qu'il a été un élément
décisif dans l'éclosion du courant folk des années 1960
qui a été illustré par Tom Paxton avec qui il était ami,
Phil Ochs, Joni Mitchell, Judy Collins, Joan Baez et bien
sûr le jeune Bob Dylan dont il donne un profil très
vivant. C'est le portrait d'une génération talentueuse
et souvent engagée à gauche que retrace Van Ronk en
racontant ses souvenirs. Un des chapitres les plus hilarants
raconte sa traversée des États-Unis de New York à la
Californie en voiture, en compagnie d'un ami et d'un
sale gosse très inventif pour jouer des tours pendables.

Pour compléter la lecture de ce livre, on s'écouterait
bien quelques morceaux chantés de sa voix rauque et
expressive, ce qui n'est pas facile à dénicher sauf sur
les sites marchands qui vendent des CD ou des vinyles
introuvables ailleurs. On relèvera cependant quelques
apparitions convaincantes de Dave Van Ronk sur la
compilation, « Song heard on Inside LLewyn Davis & other
music selections inspired by the film » et sur l'album
« Bob Dylan and the New Folk Movement » où
interviennent également Judy Collins et Joan Baez à leurs
débuts.


IN SITU
Vous trouverez dans la page d'accueil de notre site les
couvertures de quatre livres. En cliquant sur l'image,
vous pourrez accéder à leur présentation et à certaines
recensions. Nous attirons l'attention sur les deux plus
récents sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir.
« Après Habermas, La théorie critique n'a pas dit son
dernier mot » d'Alexander Neumann est un ouvrage
remarquable, très dense, qui présente les apports de la
sociologie critique inaugurée par les auteurs de l'École
de Francfort, en particulier Adorno, apports poursuivis par
Oskar Negt et Alexander Kluge. Mais bien d'autres auteurs
sont mis en regard de ce courant peu connu en France, comme
par exemple Durkheim, Max Weber, Habermas, Axel Honneth,
Jean-Marie Vincent, Bourdieu, Castoriadis, Nancy Fraser ou
John Holloway, pour pointer les approches clairement
divergentes ou au contraire convergentes en partie.

De John Holloway dont nous avions présenté « Crack
Capitalism », on pourra lire deux textes brefs et
originaux regroupés sous le titre « Lire la première
phrase du Capital ».

Bien fraternellement à toutes et à tous,

José Chatroussat (alias Samuel Holder)

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