Culture & Révolution

Sommaire

Liste par thèmes

Journal de notre bord

Lettre no 148 (le 28 mars 2013)

Bonsoir à toutes et à tous,

Djamel Chaar était un bel homme, intelligent, gentil, « un
rayon de soleil » disent sa femme Nicole, ses beaux-parents
et ses amis. Sa formation d’excellent comptable ne
correspondait pas à sa vocation. En Algérie il avait été
décorateur de théâtre, marionnettiste et clown, faisant des
tournées pour faire rire les enfants dans les écoles, et
cela au péril de sa vie pendant les années terrifiantes
d’affrontement entre l’armée et les djihadistes.

Arrivé en France, il a travaillé sans arrêt en passant par
une agence d’intérim. Il acceptait toutes les missions,
travailler de nuit en usine, être manœuvre sur les
chantiers, à la plonge dans la restauration, à s’occuper
d’enfants handicapés... Difficile d’être précaire au long
cours et d’avoir un mental solide, surtout quand à un
moment, on est obligé de passer par la case humiliante de
Pôle Emploi.

En janvier dernier, il y a eu une embrouille avec ce rouage
du système à cause d’un logiciel infernal accompagnant des
dispositions absurdes et inhumaines prises sous Sarkozy.
À propos du décompte entre les heures effectuées et les heures
déclarées, Djamel Chaar a été considéré comme un tricheur
devant rembourser un trop perçu, sans plus rien toucher
comme indemnités en attendant. Il s’est immolé par le feu le
13 février dernier, devant Pôle Emploi à Nantes. Depuis,
d’autres « demandeurs d’emploi » se sont immolés comme lui.

Pour que cette horreur sociale cesse, il faut essayer de
tirer les conséquences de ce que Djamel Chaar, qui ne se
plaignait jamais, a voulu nous dire par ce geste de colère
et de désespoir. Mais aussi ce que cela nous inspire comme
réflexions positives et volonté d’agir.

Souffrances et humiliations au chômage, au travail, dans la
rue, à l’école, dans les lieux hospitaliers et maisons de
retraite, toutes ces souffrances qui se diffusent partout
dans la société s’entrelacent et s’intensifient. Telle est
de plus en plus la substance de notre quotidien. L’horizon
apparaît sinistrement bouché pour des dizaines de millions
de gens dans tous les pays européens, sans exception. Qui
sont les gens responsables de cette situation et comment
pouvons-nous faire valoir nos aspirations à vivre autrement
et à nous inventer un autre avenir ?

Certains ne veulent dénoncer que « la finance internationale »
et veulent penser « en français ». S’aventurer sur le
terrain du nationalisme, qui est le meilleur fond de
commerce du Front National, est extrêmement risqué et ne
conduit qu’à une impasse. Il nous faut au contraire penser
en citoyens du monde, en damnés de la terre, en précaires
indignés de tous les pays, en êtres humains solidaires et se
moquant de toutes les frontières nationales, ethniques,
culturelles ou générationnelles. Est-ce que les ouvriers et
employés qui luttent un peu partout pour ne pas être
licenciés se demandent si certains sont d’origine marocaine,
française, turque ou espagnole ? Est-ce qu’à
Notre-Dame-des-Landes, les occupants demandent à celles et
ceux qui viennent participer à la mobilisation de présenter
leur carte d’identité de bons Français ?

Les solidarités sont suffisamment difficiles à construire
pour qu’on ne se mette pas des obstacles supplémentaires en
s’imaginant qu’il y a une possibilité de s’en sortir par des
mesures hexagonales de « relance de l’industrie française »,
de promotion de « produits français » et d’un brave
capitalisme industriel français luttant vaillamment et
humainement, grâce à l’État, contre le vilain capitalisme
financier. Avec cette fable, il y a vraiment de quoi faire
ricaner tous les gens du Medef qui, eux, savent comment
marche le système et tirer leur épingle du jeu. Si tous les
gouvernements européens prennent fondamentalement les mêmes
mesures antisociales au seul bénéfice de toutes les grandes
entreprises financières, commerciales ou industrielles,
c’est bien parce que tous les pantins à la tête des États
sont commandés et agités par une même force aveugle et
incontrôlable qui est celle du Capital.

Obéissant à sa logique de valorisation de lui-même, le
Capital se fait de plus en plus exigeant vis-à-vis des
peuples qu’il rançonne de mille façons jusqu’à les étrangler
comme en Grèce, au Portugal, en Espagne, en Roumanie, en
Bulgarie et maintenant à Chypre. Il se fait de plus en plus
boudeur face à la surabondance des forces de travail lui
demandant un emploi et un salaire et dont il n’a que faire.
C’est lui seul qui nous donne ou pas la permission de
survivre en travaillant à son service, aux dépens de notre
santé physique et morale. Cela lui suffit de ne surexploiter
qu’une partie de la force de travail disponible à l’échelle
européenne et mondiale. Et cette partie a tendance à se
réduire comme peau de chagrin à mesure que la productivité
augmente, selon l’adage non formulé, « travaillez plus et
plus vite pour être licencié encore plus vite ».

Face à cette puissance destructrice de notre moral et de nos
conditions d’existence, nous devons nous passer de la
permission de vivre du capital selon ses besoins en
plus-value. L’interdiction des licenciements que nous
n’arriverons pas à imposer à l’État car cela signerait la
mort du capitalisme et la sienne comme mandataire, nous
pouvons l’imposer dans les faits en commençant à prendre le
contrôle du maximum d’entreprises, en nous embauchant
nous-mêmes lorsque nous sommes au chômage et en produisant
de façon plus intelligente et plus respectueuse de la
nature. De même, la pénurie de logements peut déjà trouver
un début de solution par l’occupation des logements vacants
et leur restauration, comme cela se fait déjà dans bien des
endroits en Europe. Nous ne pouvons tabler que sur notre
vitalité collective, notre solidarité multiforme, en
résistant contre les attaques du système du profit, mais
aussi en ayant l’audace d’innover dans les luttes et dans
les modes d’appropriation de ce qui devrait être contrôlé
par nous. 
___________________________________________ 

Les sentiers de l’utopie 
Thoreau en BD 
Mélodie
Ahmad Jamal
Une revue très attendue
____________________________________________

LES SENTIERS DE L'UTOPIE
Pendant sept mois, Isabelle Fremeaux et John Jordan sont
partis à la rencontre de collectifs vivant dans différents
pays en Europe selon d’autres règles que celles de la
concurrence entre individus, du formatage des esprits pour
être compétitifs ou des procédures de production rentables.
Leur livre « Les Sentiers de l’utopie », paru il y a deux
ans, vient d’être réédité en poche (La Découverte/Poche,
387 pages). Les auteurs n’imaginaient pas qu’il y eût autant
d’expériences variées dans la vieille Europe d’aujourd’hui
avec assez souvent des connexions entre elles, ce qui est
aussi une surprise pour le lecteur.

Le voyage commence près de Londres avec l’installation
illégale et mouvementée d’un « Camp Climat » aux abords de
l’aéroport d’Heathrow pour empêcher la construction d’une
nouvelle piste. À Merida en Espagne, ils découvrent une
école libertaire s’inspirant des principes du pédagogue
anarchiste Francisco Ferrer exécuté par la réaction en 1909.
Plusieurs communautés en Angleterre, en Catalogne, dans les
Cévennes ou près de Forcalquier (« Longo Maï ») se sont
centrées sur des activités artisanales, agricoles ou
artistiques respectueuses des milieux investis et parvenant
souvent à leur redonner une nouvelle vie, y compris avec
leurs voisins. Selon les cas, l’ouverture sur le monde et
ses luttes est plus ou moins importante et les modalités de
prise de décisions différentes même si le but est toujours
d’esquiver tout autoritarisme ou hiérarchisation excessive.

Un chapitre particulièrement prenant concerne la lutte de
travailleurs en Serbie qui ont été licenciés et ont réussi à
prendre le contrôle de leur usine pharmaceutique. En
Allemagne, sur une ancienne base de la Stasi, un collectif
envisage l’amour et la sexualité selon des pratiques
déroutantes mais où la confiance et le respect des autres
sont au cœur de leur démarche. Le livre se termine par un
séjour à Christiania, une partie de Copenhague entièrement
autogérée par ses habitants.

Isabelle et John ont de fortes convictions anarchistes. Ils
savent communiquer leur enthousiasme mais avec un regard
critique, en pointant, grâce aux échanges avec les
protagonistes de ces expériences, les limites et les
faiblesses auxquelles elles sont confrontées.

Ce livre très vivant renforce la conviction qu’un autre
avenir est possible puisque dès maintenant on peut ici ou là
en entrevoir le visage.

Pour accompagner ce livre, les auteurs ont réalisé un film
qui n’est pas un documentaire mais transmet des émotions,
des sentiments, des images d’un possible futur. Après la
lecture du livre, on peut voir ce film en ligne ainsi qu’une
interview des auteurs sur : 
http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=bonus&id_article=122.


THOREAU EN BD
Les expériences collectives relatées dans « Les Sentiers de
l’utopie » ont eu des précédents au XIXe siècle avec
notamment les disciples de Fourier, Cabet et Victor
Considérant mais aussi des inspirateurs qui ont mené leur
vie en dehors de telles communautés. L’écrivain et
naturaliste Henry David Thoreau (1817-1862) est l’un des
plus connus et des plus exemplaires. Il est l’auteur d’un
chef-d’œuvre, « Walden ou la vie dans les bois » publié en
1854 et de courts textes politiques subversifs à l’égard de
l’État.

Maximilien Le Roy a eu l’excellente idée d’adapter la
biographie de Thoreau en bande dessinée, « Thoreau, La vie
sublime » (éd Le Lombard, août 2012). L’album est une belle
surprise car on comprend bien la trajectoire politique et
personnelle de Thoreau, sa participation à la lutte pour
l’abolition de l’esclavage, son attachement à la nature et
son intérêt pour la vision que les Indiens du Massachusetts
en avaient. Cette évocation particulière de l’histoire des
États-Unis au travers de l’évolution de Thoreau soumet à
notre réflexion les problèmes de l’écologie, de l’emploi de
la violence ou de la non-violence à la lumière du présent.

Les dessins de A. Dan sont très réussis pour évoquer les
paysages et les atmosphères mais un peux moins heureux pour
rendre les expressions des personnages.

La BD proprement dite est complétée par des photos et un
excellent entretien avec Michel Granger, un des meilleurs
spécialistes de Thoreau.


MÉLODIE
C’est un livre étrange et délicat que nous propose Akira
Mizubayashi avec « Mélodie, Chronique d’une passion »
(Gallimard, janvier 2013, 267 pages). Nous vous avions déjà
recommandé la lecture de son précédent livre qui était une
déclaration d’amour à la langue française, « Une langue
venue d’ailleurs » (Gallimard, 2011). À la fin, il y était
question de sa chienne qu’il a appelé Mélodie et à qui il
s’adressait en français ou en japonais selon les situations.
Le meilleur de l’histoire est que Mélodie était en quelque
sorte bilingue et comprenait toujours son maître.

Entre temps la vieille chienne adorée est morte et
l’écrivain lui-même a été surpris par l’intensité de son
chagrin, des émotions et des souvenirs qui ont surgi dans
son esprit et qu’il nous confie ici. C’est son ami le
psychanalyste et romancier J-B Pontalis qui l’avait incité à
écrire ce livre publié au moment même où il disparaissait.

Le récit s’organise autour de scènes de la vie de cet animal
hors normes, de réflexions subtiles sur la musique (en
particulier Mozart et Mahler) et sur la façon dont certains
philosophes ont traité et pour tout dire dans le cas de
Descartes maltraité les animaux. A cela s’ajoutent des
souvenirs très touchants sur le père de l’auteur et son
aversion pour l’hypocrisie et la voracité monétaire des
bonzes dont il avait eu à souffrir dans sa jeunesse.

Mizubayashi parvient à trouver une sorte d’harmonie en étant
à la fois un homme du XVIIIe siècle et d’aujourd’hui, un
japonais marié à une Française, maîtrisant magnifiquement la
langue française et un amoureux inconsolable de sa chienne,
la bien nommée « Mélodie ».


AHMAD JAMAL
Le pianiste Ahmad Jamal est âgé de 82 ans et il continue à
maîtriser son discours musical de façon impériale tout en se
renouvelant comme un jeune homme plein d’énergie.

Il est particulièrement instructif de confronter son dernier
disque « Blue Moon » (CD Jazz Village) à certaines sessions
de sa jeunesse comme « Portfolio of Ahmad Jamal au Spotlite
club », Washington 5 & 6 septembre 1958 (CD Chess/Vogue)
avec Israel Crosby, basse et Vernell Fournier, batterie ou
encore, toujours en 1958, « Ahmad Jamal at the pershing »
(CD Chess). L’invention de son style est déjà là, jouant
beaucoup avec des silences, des effets percussifs et des
arpèges s’envolant comme une bande de joyeux passereaux.

« Blue Moon » avec Reginald Veal, double basse, Herlin
Riley, batterie et Manolo Badrena, percussions, nous montre
un Ahmad Jamal plus économe en notes, poussant plus loin les
contrastes et semblant parfois vouloir être le
percussionniste du groupe tandis que ses compagnons sont les
mélodistes. On se trouve parfois aux confins du jazz et de
la musique classique. Voilà de la belle musique pas du tout
standardisée. 


UNE REVUE TRÈS ATTENDUE
Nous attirons votre attention sur la livraison du dernier
numéro de Carré Rouge n°48. Certes il s’est fait attendre
comme tous les collaborateurs et amis de cette revue le
reconnaîtront avec humour mais il est substantiel, prenant à
bras le corps à la fois l’actualité la plus brûlante comme
l’article sur l’Égypte, celui sur Notre-Dame-des-Landes ou
la contribution sur les Indignados mais aussi, soulevant des
questions théoriques importantes et ouvrant des discussions
sur elles, sur l’analyse du capitalisme, le rôle des
militants, l’émergence de nouvelles formes de luttes et
d’organisations. 


Bien fraternellement à toutes et à tous, 

Samuel Holder

_______________________________________

  Pour recevoir ou ne plus recevoir
    cette lettre, écrivez-nous:

  mél. : Culture.Revolution@free.fr
 http://culture.revolution.free.fr/
_______________________________________

< O M /\

URL d'origine de cette page http://culture.revolution.free.fr/lettres/Lettre_148_28-03-2013.html

Retour Page d'accueil Nous écrire Haut de page