Journal de notre bordLettre no 140 (le 27 avril 2012)Bonsoir à toutes et à tous, Depuis les résultats du premier tour, et avant tout, ceux de la candidate du Front national, le malaise est palpable parmi tous les gens qui aspirent à une société plus juste et plus fraternelle. Ce malaise est fondé. Plutôt que d'être dans le déni de ce malaise, il vaut mieux en analyser le contenu pour nous donner les moyens de réagir, riposter et repartir vaillamment à l'assaut du vieux monde capitaliste. L'impression est celle de vivre un mauvais rêve où nous serions dans un labyrinthe dont les parois seraient des miroirs et dont nous aurions de grandes difficultés à trouver la sortie. La société dans son état actuel nous renvoie des images de gens désemparés, d'autres désespérés, haineux et pour certains contents de leur (mauvais) coup qui en prépare d'autres. L'évolution des rapports sociaux et économiques dans lesquels nous vivons, de plus en plus mal, ne peut qu'alimenter davantage l'ampleur de la menace. Dans un message, un ami travaillant dans une petite ville en rend compte ainsi : « le "mal" est entré dans les entreprises et il irrigue toute la société basée sur la haine du collègue, du voisin, de l'étranger, de l'arabe, de " l'assisté "... Un vote de frustration et sans espérance. » Ce constat ne nous conduit pas à considérer l'électorat de Marine Le Pen comme une vaste masse homogène de gens haïssables, ce qui serait lui faciliter la tâche. Des analyses sociologiques et géographiques de cet électorat ont explicité bien des choses qu'avec un peu de sens de l'observation, on pouvait déjà savoir : la progression de la misère et de la précarité, l'impact du chômage dans les petites villes et la lointaine périphérie des grandes villes. Pour les jeunes sans emploi, les petits retraités, les travailleurs menacés de licenciement, les travailleurs « indépendants » mais en faillite potentielle ou effective, où se trouve la perspective d'avenir, en quoi réside le plaisir de vivre ? Zéro, rien, le vide. Même la convivialité au café du coin, à la boulangerie ou au bureau de poste a été ruinée puisque ces lieux ont été souvent supprimés. La rage est profonde et s'est exprimée en partie en faveur de Marine Le Pen. Ce n'est pas en faisant des leçons de morale à ses électeurs des milieux populaires, comme quoi ils se trompent en votant pour leurs pires ennemis, que les choses vont s'arranger. D'un autre côté les analyses sociologiques ont le plus souvent fait l'impasse sur cette partie de l'électorat frontiste qui vit « très bien ». Elle est composée de grands et moyens propriétaires qui ont du « bien », de cadres qui gagnent plusieurs fois le SMIC, de nantis vieux ou jeunes qui perpétuent une vieille tradition bourgeoise française, celle de la xénophobie, de l'antisémitisme et du racisme. Car ce sont eux qui mènent la danse et veulent protéger leurs propriétés et leur misérable entre soi. C'est le propriétaire de chevaux qui est cadre au FN, pas le palefrenier. Le Pen, père et fille, sont des figures emblématiques en pleine adéquation avec cette bourgeoisie française sordide qui fut antidreyfusarde, pétainiste et colonialiste. Que les Le Pen prétendent exprimer la colère et la souffrance des couches populaires est une escroquerie qui leur a été facilitée par d'autres politiciens depuis près de vingt ans. La responsabilité des gouvernants de droite, et dans des années antérieures des gouvernements de gauche avec Mitterrand et Jospin, est écrasante. Mais ces gens-là, qui ont accompagné les besoins et les désirs des capitalistes (et qui ne feront jamais rien d'autre), ne sont que les serviteurs zélés d'un système qui ruine des existences, qui tue l'espoir, qui pousse à une colère pouvant prendre des formes contradictoires, autodestructrices et barbares mais aussi éventuellement libératrices. C'est ce nœud de contradictions qu'il faut défaire. C'est la machine infernale à faire des profits qu'il nous faut briser. Il est impossible de placer la barre en dessous de cet objectif. Pour y parvenir, il serait salutaire d'abandonner toute posture hautaine, de ceux qui détiennent le bon programme revendicatif, la bonne conscience (de classe), le seul bon point de vue anti-capitaliste ou communiste. Cette prétention est d'autant moins de mise que des questions essentielles pour l'avenir de l'humanité n'ont été qu'effleurées au cours de cette campagne. Les tours d'ivoire militantes ne résisteront pas aux chocs politiques et sociaux qui vont se multiplier. Les militants associatifs, syndicalistes, de gauche et d'extrême gauche, qui s'alarment à juste titre de ce que les travailleurs et les jeunes soient divisés et aigris, parviendront d'autant mieux à faire partager leurs idées émancipatrices que, eux-mêmes, ne seront pas divisés et aigris. Mais il n'y a pas qu'eux, loin de là, qui peuvent changer la donne. Il y a aussi bien des jeunes et des moins jeunes qui ne se considèrent pas comme des militants mais veulent contribuer à transformer la société. L'enjeu est pour eux, pour nous tous, de progresser ensemble en compréhension des situations et en efficacité dans les luttes. Nous allons nécessairement apprendre à dialoguer, à partager points de vue et expériences, là où nous vivons mais aussi au-delà des frontières hexagonales. C'est en cela que réside l'espoir et il n'est pas mince. ________________________________ Sortir de l'enfermement national La distance Entre Nord et Sud Éphémères In situ _________________________________ SORTIR DE L'ENFERMEMENT NATIONAL Au début du quinquennat de Sarkozy, on pouvait mettre en discussion la validité d'une comparaison entre son régime et celui du Maréchal Pétain. Mais depuis, lui et ses amis Guéant, Guaino et Hortefeux auront multiplié les clins d'œil et les références au régime de Vichy dans leur ardeur à détourner l'attention et les ressentiments populaires contre la figure de l'étranger, de l'immigré, du « pas comme nous ». Le dernier exploit lourdement symbolique de Sarkozy est d'avoir appelé le 1er Mai à la « fête du vrai travail », ce qui est du copié/collé d'un appel de Pétain de 1941. Il a ensuite nié l'avoir dit pour appeler à « la vraie fête du travail ». Sarkozy en est arrivé au point le plus bas où il faut s'attendre à ce qu'il déclare : « Travail, Famille, Patrie ? Ca vous choque ? Bah moi, ça m'choque pas. » Après les « racines chrétiennes de la France », « l'homme africain pas encore entré dans l'histoire », le ministère de « l'identité nationale », les attaques contre les Roms et contre les musulmans, toute déclaration à vomir est possible. Voilà de quoi donner envie de manifester dans la rue le plus massivement possible le 1er Mai, journée internationale de lutte et de solidarité des travailleuses et travailleurs du monde entier. Et cela d'autant plus que les états-majors des partis de gauche et des syndicats cherchent comme toujours à nous confiner dans le cadre national. Ils ne se situent pas du tout sur le seul terrain où se posent les problèmes et où on peut espérer les résoudre un jour, celui de luttes à l'échelle internationale. Il est pourtant flagrant que les désastres provoqués par le capitalisme se moquent des frontières comme en attestent par exemple les délocalisations avec plans de licenciements, les phénomènes de pollution, le réchauffement climatique et la catastrophe de Fukushima. LA DISTANCE L'écrivain juif hongrois, Imre Kertész, a en horreur le nationalisme et en particulier celui qui sévit actuellement en Hongrie. Il semble que le prix Nobel de littérature qui lui a été décerné en 2002 a plutôt excité la rage contre lui des chauvins magyars. Il a déclaré à propos de son œuvre : « Je hais la peinture des horreurs. Ce qui m'intéresse, c'est la distance. » Cette position est d'autant plus importante et finalement impressionnante que Kertész a été déporté à Auschwitz en 1944 et ensuite à Buchenwald, et qu'il a vécu la terreur stalinienne en Hongrie pendant des années. La singularité des trois récits, « Le Drapeau anglais » (éd Babel, 219 pages, février 2012) suivi de « Le Chercheur de traces » et de « Procès-verbal », peut déconcerter le lecteur à l'extrême. Mais avec ces éléments biographiques pour se repérer, le lecteur pénètre dans des enquêtes de mémoire défaillante ou de terrain bouleversé. Ces récits intrigants et lourds de sens inscrivent cet auteur dans la lignée d'un Kafka, d'un Samuel Beckett, d'un Thomas Bernhard qui n'aurait pas renoncé à dire l'innommable et l'absurde. Mais le renfort de l'humour est devenu rare, ténu, sauf dans le dernier récit d'une tentative de voyage de Budapest à Vienne en 1991. Comme Kertész le dit dans ce troisième récit, il est « écrivain (faute de mieux) ». Mais pour le lecteur, c'est beaucoup. ENTRE NORD ET SUD Le régime dictatorial à l'agonie de la Corée du Nord s'obstine à jouer les prolongations. Il a lancé une fusée devant 200 journalistes qui, invités à admirer un exploit, ont assisté à un fiasco. En dehors de la publicité faite autour de cette affaire par les puissances occidentales jouant à se faire peur, on a passé sous silence comment historiquement deux États coréens se sont mis en place, à quel point le peuple coréen en a souffert et en souffre encore de différentes façons. Alors que le mur de Berlin est tombé depuis 1989 et qu'aujourd'hui la Chine vient investir des capitaux en Europe centrale et orientale, on peut se demander pourquoi la Corée est encore coupée en deux entités hostiles. La littérature ne répond pas complètement à cette question mais elle contribue à combler une lacune en nous faisant vivre de l'intérieur comment cette coupure a été vécue par les gens. Une bonne partie de l'œuvre et des préoccupations du grand écrivain coréen Hwang Sok-Yong tourne autour de cette déchirure. « Monsieur Han » (éd Zulma, 151 pages, 2010) est un récit poignant, très évocateur, qui clarifie beaucoup notre compréhension de la guerre de Corée (1950-1953) et de ses conséquences. Monsieur Han est un médecin qui veut coûte que coûte rester humain, sans faire allégeance ni à la dictature du Nord, ni à celle du Sud où il a été contraint de se réfugier en quittant sa famille. Il est confronté aux roublards du Nord comme du Sud, aux corrompus qui savent toujours s'en tirer aux dépends de gens comme Monsieur Han. Nous aurons l'occasion de parler d'autres romans tout aussi remarquables de Hwang Sok-Yong, né en 1943, qui a connu l'exil et la prison et sait donc bien de quoi il nous parle. ÉPHÉMÈRES Ennuyeux la musique contemporaine ? Trop intello, trop élitiste ? Tel n'a pas été l'avis des 4 000 lycéens qui ont choisi le mois dernier de décerner le Grand Prix Lycéen des Compositeurs 2012 à Philippe Hersant pour son œuvre « Éphémères ». Elle est composée de 24 courtes pièces pour piano, variées et d'une intense poésie. Chaque morceau fait référence à un haïku du poète japonais Bashô qui évoque des éléments de la nature, le pluvier, la luciole, l'ouragan, la lande désolée ou la lune voilée. À l'écoute de cette œuvre, l'amateur perçoit des affinités avec les « Images » et « Préludes » de Claude Debussy ou avec les « Chants d'oiseaux » d'Olivier Messiaen. Mais Philippe Hersant a son propre imaginaire original et accessible à tout le monde. Il existe deux enregistrements où, dans l'un comme dans l'autre, la pianiste à qui sont dédiées ces pièces est Alice Ader. Le premier « Éphémères et Musiques pour les films de Nicolas Philibert » (CD Cezame, distribué par harmonia mundi) n'est plus disponible en magasin mais on peut se le procurer sur http://www.cezame-fle.com/ Les morceaux pour les films documentaires « Un animal, des animaux », « La ville Louvre » et « Être et avoir » pour piano, cordes et clarinette ont beaucoup de charme et de fantaisie. L'autre enregistrement « Éphémères et Musical Humors », est complété par une œuvre interprétée par Arnaud Thorette, alto et l'Orchestre de Paris-Sorbonne, direction : Johan Farjot (Disques Triton, TRI 331170). On trouvera sur le site de Médiapart des interventions de Philippe Hersant où il explique avec simplicité quelle a été sa démarche pour composer « Éphémères ». IN SITU Depuis la dernière lettre, nous avons mis en ligne une critique du film « Elena » d'Andreï Zviaguintsev et un article sur François Lenglet, « nouvelle star pour les médias et nouvelles voix pour le libéralisme ». Bien fraternellement à toutes et à tous, Samuel Holder _______________________________________ Pour recevoir ou ne plus recevoir cette lettre, écrivez-nous: mél. : Culture.Revolution@free.fr http://culture.revolution.free.fr/ _______________________________________
|
URL d'origine de cette page http://culture.revolution.free.fr/lettres/Lettre_140_27-04-2012.html