Journal de notre bordLettre no 136 (le 14 décembre 2011)Bonsoir à toutes et à tous, Il règne un drôle de climat sur notre planète terre. Des officiels de 194 pays, débarquant de leur jet à Durban, logés dans des palaces, ont fait semblant de se préoccuper pendant quelques jours d'un grand problème comme celui du réchauffement climatique. Il est hautement improbable que ces gens-là aient eu l'envie d'aller jeter un cil dans les quartiers pauvres d'Afrique du Sud ou de se préoccuper des conditions de travail des mineurs dans ce pays. Pas plus qu'au sommet de Copenhague, tous ces gouvernementaux n'ont évidemment pas sauvé la planète ni même les apparences. Mais en ne décidant rien de concret, ils ont sauvé les profits des grands groupes qui polluent dans le monde entier. Car l'accord final prévoit de revoir tout cela « sérieusement » en 2015 ou en 2020, selon les interprétations. Le dossier de notre survie et de celle de la nature se trouve décidément dans de mauvaises mains. Pour toutes celles et pour tous ceux qui ont envie de vivre, de bien vivre ensemble en tant qu'humains, avec leurs semblables, il y a de quoi hurler de colère contre ces oligarchies européennes, états-unienne, canadienne, japonaise, australienne, chinoise, brésilienne, russe ou indienne qui accompagnent et camouflent le désastre annoncé par des scientifiques à la fois compétents et consternés par tant d'inconscience. La coalition de mouvements sociaux « Climate Justice Now » a dénoncé le caractère criminel de la conférence de Durban qui en particulier condamne à mort l'Afrique avec un réchauffement prévisible de près de 4 °C (voir www.climate-justice-now.org/fr/). Les gouvernants se rencontrent de sommet en sommet pour cacher les problèmes, donner l'impression de vouloir les régler et créer finalement le brouillard permettant aux groupes capitalistes de continuer à détruire l'environnement et d'exploiter les humains et les ressources naturelles sans limites. L'antidote est un accord entre les peuples, comme celui formulé à Cochabamba, qui indique à la fois des démarches concrètes et désigne clairement le responsable : le capitalisme. Le temps n'est plus à l'interpellation des gouvernements qui se moquent de nous. Nous devons imposer, nous imposer dans tous les domaines par tous les moyens possibles et nécessaires. Les grèves, manifestations, rébellions, révoltes et initiatives individuelles ou collectives se multiplient dans le monde. Les révolutions dans les pays arabes étaient un prologue. D'autres grandes mobilisations arrivent, plus vitales que jamais. ________________________________ Une farce lamentable à la française À offrir et à découvrir Les musiques de Paul Klee Tom Waits dans tous ses états In situ _________________________________ UNE FARCE LAMENTABLE À LA FRANÇAISE La France n'est pas seulement un petit pays qui brille par ses capacités dans le secteur des ventes d'armement et de matériel de répression, dans le secteur du nucléaire, dans celui des produits de luxe et de la gastronomie hors de prix. C'est aussi le pays où les campagnes électorales sont longues, de plus en plus longues. Et cela pour une raison simple : faire diversion, éloigner les esprits des questions de fond le plus possible et le plus longtemps possible. Or de quoi s'agit-il avec ces élections présidentielles ? D'une forme institutionnelle particulièrement caricaturale de la notion de démocratie, avec un individu doté de pouvoirs scandaleux et jouissant d'un train de vie royal, avec un filtrage des candidatures par le système de parrainage par 500 élus, avec un bourrage de crânes permanent par les grands médias et les partis disposant de beaucoup d'argent. Il n'est donc pas exagéré de dire que l'élection présidentielle est une farce lamentable qui est d'ailleurs toujours gagnée haut la main par le même parti, celui du CAC 40 devant lequel un président, qu'il soit de droite ou de gauche, a toujours rampé. Au moment où les licenciements déferlent à nouveau en France comme ailleurs, où la misère des sans-abri nous saute au visage, où les sans-papiers sont traités par la machine étatique d'une façon plus infâme que jamais, nous ne sommes pas d'humeur à nous régaler ou à nous passionner pour les enjeux politiciens ou pour les fades prêchi-prêcha électoraux. À OFFRIR ET À DÉCOUVRIR Bien sûr, à l'approche des fêtes et compte tenu de l'ambiance créée par les publicitaires, il est compréhensible que nous soyons tentés, si nous en avons les moyens, d'acquérir ou d'offrir un notebook, une tablette, une console vidéo, un appareil photo numérique ou reflex ou un smartphone dernier cri. Mais ces engins sont trop souvent plus « intelligents » que nous, même si leur « convivialité » ne cessent de croître à mesure que les relations humaines se dégradent... Pour nous éviter l'humiliation de ne pas comprendre le fonctionnement ou toutes les potentialités de ces objets à haute teneur ludique ou consolatrice dans un monde stressant, n'est-il pas plus raisonnable (et moins dispendieux) d'offrir ou de s'offrir un bon livre ? La seule difficulté réside dans le fait de disposer d'un laps de temps de lecture suffisant, non fractionné par des appels téléphoniques ou l'envie compulsive de consulter ses messages toutes les dix minutes (eh oui, ça sent le vécu ou l'observation basique). Nous proposons de parvenir progressivement à cette ascèse en conseillant quelques romans relativement courts et qu'on ne lâche pas si facilement dès qu'on a dépassé la dixième page. Parmi les romans dont nous avons déjà parlé, nous en conseillons trois qui sont percutants, particulièrement en phase avec le monde actuel tel qu'il va mal, tout en montrant les capacités des gens à résister, à se battre à leur façon pour une vie meilleure. « Sunset Park » (éd Actes Sud) de Paul Auster nous plonge, avec une grande sensibilité, dans la crise sociale actuelle vécue par des jeunes et des moins jeunes aux États-Unis. « Le Tigre blanc » (éd 10/18) d'Aravind Adiga propulse le lecteur de façon sarcastique dans l'Inde actuelle de l'affairisme sordide et de l'exploitation impitoyable. « Le Bateau-usine » (éd Yago) de Kobayashi Takiji est un roman japonais paru en 1929 sur les conditions de vie des travailleurs à bord d'un navire pêchant le crabe. L'auteur était un jeune communiste qui est mort torturé en 1933, à l'âge de 29 ans. Les résonances avec bien des situations actuelles sur les lieux de travail ont fait de ce roman un best-seller au Japon, quatre-vingts ans après sa parution. Parmi les romans de la rentrée, nous conseillons « La belle amour humaine » (éd Actes Sud) de l'écrivain haïtien Lyonel Trouillot qui soulève avec force, humour et poésie une grande question : « Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ? ». LES MUSIQUES DE PAUL KLEE Paul Klee était violoniste et il s'est marié à une pianiste. Mais il a suffit qu'il séjournât en Tunisie avec un ami pour découvrir la magie des couleurs pour se sentir pleinement peintre et devenir un des plus grands du XXe siècle. Sauf que la musique est restée une donnée fondamentale et même quotidienne de son existence jusqu'à sa mort en 1940. Une très belle exposition au Musée de la musique à Paris se tient jusqu'au 15 janvier intitulée « Polyphonies de Paul Klee » (www.citedelamusique.fr/klee). Le thème des rapports de Klee avec la musique avait déjà été abordé en 1986 de façon fouillée dans une exposition au Centre Georges Pompidou. Celle de la Cité de la musique apporte un plus en ce que les audiophones permettent d'entendre des témoignages ou des extraits musicaux dans des interprétations que Paul Klee lui-même appréciait. Mais le charme principal au sens fort est la manière dont Klee mettait la musique en lignes et en couleurs avec un déploiement d'imagination qui a quelque chose de magique et auquel les enfants qui regardent ces tableaux et aquarelles sont d'ailleurs très sensibles. TOM WAITS DANS TOUS SES ÉTATS Tom Waits est un chanteur et compositeur qui ne laisse pas indifférent. Dans sa boîte à outils musicale, il y a du folk, du blues, du gospel, du jazz, du Kurt Weil et en définitive beaucoup de Tom Waits dont la voix a été cassé et varlopée par l'alcool et par sa volonté délibérée. Comme acteur, on a pu l'apprécier dans des films de Francis Coppola, Jim Jarmusch ou Robert Altman. Le côté décalé et insaisissable a séduit ces réalisateurs. Tom Waits n'a jamais voulu s'enfermer dans le conformisme de l'anticonformisme. Le sentier est étroit lorsqu'on veut à la fois ne faire que ce qui vous plaît, échapper aux crocs du show business et respecter le public. C'est un peu l'équation (avec quelques autres) qui est au cœur de l'étude détaillée que lui a consacrée Barney Hoskyns dans un livre qui vient d'être publié en français, « Tom Waits, une biographie » (éd Payot & Rivages, 456 pages). Ce critique connaît bien Tom Waits qui lui a accordé diverses interviews. Mais le chanteur s'est raidi ainsi que sa femme Kathleen Brennan dès qu'il a appris que Hoskyns concoctait une biographie sur lui. L'auteur a mis à la fin de son livre les e-mails des amis ou collaborateurs du chanteur qui s'excusent de ne pas pouvoir témoigner car sinon Tom Waits romprait avec eux ! La démarche est compréhensible et au bout du compte le recul relatif imposé au biographe n'a pas desservi son enquête. Il a réussi à rendre compte de sa vie et surtout de sa carrière artistique Pour bien apprécier cette autobiographie admirative mais pas du tout complaisante, il est bon d'avoir sous la main quelques albums essentiels de Tom Waits comme « Closing Time », « Small Change », « Rain dogs » ou « Swordfishtrombones » (CD, Island). IN SITU Nous avons mis en ligne sur notre site deux textes à contre-courant médiatique sur les récents événements en Tunisie et en Égypte. Vous pourrez également lire avec intérêt un texte du collectif 76 des salariés du social et du médico-social qui analyse notamment les répercussions de la politique néolibérale sur les conditions de travail dans ce secteur. Enfin vous pourrez découvrir le dernier roman de Marie-Noël Rio, « Paysages sous la pluie », grâce à la recension de Vincent Di Martino. Enfin nous vous recommandons fortement la lecture de l'article récent de Carine Clément sur « La Russie des indignés » qui se trouve sur le site de la revue Carré rouge, www.carre-rouge.org. Bien fraternellement et joyeuses fêtes à toutes et à tous, Samuel Holder _______________________________________ Pour recevoir ou ne plus recevoir cette lettre, écrivez-nous: mél. : Culture.Revolution@free.fr http://culture.revolution.free.fr/ _______________________________________
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