Journal de notre bordLettre no 132 (le 13 août 2011)Bonsoir à toutes et à tous, Lorsque l'on pense à une année où les jeunes de nombreux pays ont exprimé leur révolte contre un monde d'injustices et de vacuité, leur volonté de tisser des relations sociales autres, plus amicales, plus amoureuses et plus gaies, on pense évidemment à 1968. Dorénavant l'année 2011 devra être prise en compte, sous des formes qui s'annoncent très contradictoires. La contestation des jeunes au Maghreb, au Portugal, en Espagne, en Grèce a gagné Israël et à présent le Chili avec la mobilisation des étudiants. À partir du moment où la fraction la plus jeune de l'humanité occupe l'espace public dans de nombreux pays, les classes dominantes ont du souci à se faire et l'espoir peut renaître timidement pour tout le monde. Les vieilles recettes et routines politiciennes ne pèsent pas sur la tête de ces jeunes. On ne peut pas les faire rêver, les faire patienter et les tromper avec la grandiose perspective électorale d'un changement de couleur de la prochaine équipe de fripons gouvernementaux. La politique, ils ne la délèguent pas à de prétendus spécialistes, ils la pratiquent eux-mêmes dans leurs mouvements. On leur avait dit de suivre de longues études, de faire des stages de formation, de ne pas rater un seul rendez-vous au bureau de chômage, d'être prêt à changer de ville, de région, de pays, de continent. Selon les cas, ils et elles ont obtenu 36 stages de formation qui ne mènent à rien et du chômage plein pot, des petits jobs mal payés où l'on vous traite comme un chien, un mastère qui ne sert à rien, une migration qui débouche sur la haine raciste, xénophobe, sexiste. Il faut bien que tout cela explose d'une manière ou d'une autre. Et la manière n'est pas toujours paisible et sympathique comme l'attestent les émeutes des jeunes des quartiers abandonnés en Grande-Bretagne. À qui la faute si ce n'est aux Thatcher, Tony Blair, David Cameron et magnats de la finance et de l'industrie qui brassent des milliards à la City de Londres. Ces gens-là ont, comme leurs homologues français et autres, littéralement saccagé des quartiers entiers et la vie personnelle et collective de leurs habitants, en les condamnant au chômage, en supprimant les budgets sociaux et en attisant le mépris à leur égard, en donnant carte blanche à des policiers corrompus de tirer sur eux en toute impunité. Des jeunes, à cette occasion, ont exprimé leur révolte et s'en sont pris, dans des quartiers bien plus aisés que le leur, à des symboles de la richesse, notamment des centres commerciaux et des agences bancaires. Mais en même temps, il faut voir toutes les facettes de la réalité. Des jeunes de quartiers invivables ont été acculés à la misère matérielle et morale, au vide existentiel le plus absolu qui ne peut être momentanément apaisé que par une drogue ou par une confrontation violente avec les flics ou une bande rivale, ou encore en s'emparant d'une façon ou d'une autre de quelques marchandises onéreuses ou à la mode. Tels sont les effets ambivalents du capitalisme qui provoque à la fois des mouvements à contenu émancipateur et des mouvements à contenu aliéné à la bêtise barbare de la marchandisation. La seule réponse des États face aux révoltes sociales est la répression à tout va, comme si les gouvernants ne disposaient que d'un cerveau reptilien. Les classes fortunées ne leur demandent rien de plus élaboré pour sauver leurs richesses, leurs propriétés et leurs profits que de mater les récalcitrants et d'étrangler toujours plus les salaires, les indemnités de chômage, les retraites, les pensions et les différents budgets sociaux. Les mots d'ordre des banquiers et des financiers de tous les pays à l'adresse de leurs États sont les mêmes à l'égard des classes populaires et même des couches moyennes en voie d'appauvrissement : « Sauvez notre système qui explose ! Faites leur payer nos dettes ! ». Ils vont tous tenter de le faire et ça va mal se passer pour eux car pourquoi nous laisserions écraser et gâcher nos vies par ces gens-là ? ________________________________ La barbarie « bien de chez nous » Brassens et Mon oncle Benjamin Un été sans les hommes Le Couloir de l'Horloge Le Voyage de Lucia Shepp, Shepp, semper Shepp In situ _________________________________ LA BARBARIE « BIEN DE CHEZ NOUS » L'attentat à Oslo et la tuerie perpétrée à l'île d'Utøya par un fasciste norvégien ont pris à contre-pied bien des commentateurs. D'aucuns suggéraient, avant même de rien savoir, que cela était peut-être le fait de terroristes musulmans. Or il s'agit d'un terroriste chrétien, bien blanc et bien blond, militant (déçu) d'une organisation d'extrême droite pendant des années et participant à des rencontres européennes avec d'autres mouvements du même style. Était-il au moins un de ces pauvres types de quartiers misérables, sans éducation, frustré de ne pas s'être fait une situation ? Pas de chance, l'individu avait un père diplomate et une mère infirmière. Il avait fait des études et disposait de moyens financiers conséquents pour acheter une ferme et préparer ses attentats minutieusement. Il serait bien imprudent de ne considérer Breivik que comme un cas pathologique sans incidence politique alors qu'il est un élément « avancé », mais pas si isolé que cela, de la barbarie « bien de chez nous », endogène à des sociétés impérialistes suintant la haine de « l'autre », de « l'étranger », des musulmans, des marxistes de toutes tendances, des communistes, des libertaires, des homosexuels, etc. Les 1 500 pages qu'il a rédigé et mis en ligne peuvent à bon droit être qualifiées de délirantes mais il s'agit d'un délire à froid, étayé par une connaissance étendue de ceux qu'il considère comme des ennemis à abattre. Breivik n'a rien inventé. Il s'est contenté de broder sur un fond commun à tous les mouvements d'extrême droite européens que trop de journalistes ont banalisés en les qualifiant, par euphémisme, de « populistes », alors qu'ils sont d'extrême droite, fascisants et susceptibles de devenir un jour fascistes si les circonstances s'y prêtent, sans retenue aucune. Certains leaders de l'extrême droite européenne ont craint d'être assimilés à ce tueur, uniquement dans l'hypothèse où cela ternirait un peu leur image et leur ferait perdre des voix et donc des participations aux pouvoirs locaux ou nationaux. Mais avec un cynisme tranquille, Jean-Marie Le Pen a rejeté la responsabilité de cette tuerie sur le gouvernement travailliste norvégien et sa fille s'est bien gardée de contredire son père. L'actualité défile très vite mais nous serions bien inspirés de garder cela en mémoire. BRASSENS ET MON ONCLE BENJAMIN L'exposition sur Georges Brassens à la Cité de la musique à Paris se termine le 21 août. Elle aura procuré beaucoup de plaisir aux 100 000 visiteurs. Les organisateurs se sont bien gardés de momifier le chanteur, compositeur et poète libertaire. Clémentine Derouville et Joann Sfar se sont laissés gagner par son esprit persifleur et chaleureux. Le dessinateur Joann Sfar ponctue tout le parcours de dessins rigolos mais il termine de façon franchement désopilante en imaginant la vie secrète aujourd'hui de Georges Brassens au Japon ! Les interviews et entretiens sont très nombreux et révèlent un artiste très intelligent et très cultivé. Sa passion pour la littérature est particulièrement mise en évidence dans son entretien avec Michel Polac où il est interrogé avec son ami romancier René Fallet. Il dit sa prédilection pour Voltaire et en particulier pour Claude Tillier, l'auteur d'un délicieux roman frondeur, épicurien et moqueur de tous les pouvoirs et conventions qui cassent la joie de vivre, « Mon Oncle Benjamin ». D'un air faussement autoritaire, Brassens affirme que pour être ami avec lui, on doit commencer par lire ce roman. René Fallet renchérit et glisse d'un air filou qu'avec Georges, ils sont « les agents secrets de la littérature », ceux qui font connaître autour d'eux les bons livres peu connus ou passés à la trappe. Brassens reconnaît que l'univers tranquillement savoureux de Claude Tillier, est celui qu'il affectionne et qu'on retrouve dans ses propres chansons. On peut voir cet entretien sur le site www.brouillons-de-culture.fr ou sur celui de l'ina, www.ina.fr Maintenant que vous êtes bien persuadés que la lecture de « Mon Oncle Benjamin » est un classique incontournable, qu'il vous ravirait d'autant plus qu'il est écrit dans une belle langue, nous sommes au regret de vous informer que ce livre est épuisé. Sa parution en 10/18 du vivant de Brassens a été suivie d'une réédition en poche au Serpent à plumes mais depuis, rien du tout. Bonne chance pour le trouver chez un bouquiniste et pour le faire connaître ensuite aux gens que vous aimez bien. LE COULOIR DE L'HORLOGE Saviez-vous qu'en 1931 il y a eu des barricades ouvrières à Roubaix et 114 000 grévistes ? C'est le genre de faits qu'on apprend au détour d'une scène ou d'une réflexion dans « Le Couloir de l'Horloge » de Vincent Di Martino (Le temps des Cerises, juillet 2011, 200 pages). Mais ce livre n'est ni une étude historique, ni un témoignage sur la condition ouvrière à l'usine de la Lainière au siècle dernier. C'est avant tout un roman plein de vie qu'on n'a pas envie de lâcher un seul instant. Les personnalités de ces ouvrières et ouvriers sont fortes, tiraillées, attachantes ; mais pas toujours, car à force, les revers aigrissent plus qu'ils ne fortifient. L'écrivain nous fait aussi sentir, grâce à sa propre expérience d'ouvrier et de militant à la Lainière, qu'une grève avec occupation est comme une parenthèse enchantée dans la vie des acteurs d'une telle lutte. Vincent Di Martino ne pratique pas l'angélisme et sait par le menu comment une ville ouvrière comme Roubaix a pu être délitée sous les coups de boutoir patronaux depuis les années soixante-dix du siècle dernier et comment cela s'est traduit pour chaque travailleur. La vie n'a pas fait de cadeaux aux salariés et il n'en fait donc pas au lecteur dans ce récit au style sec, dépouillé et précis, qui exprime les sentiments de chacun avec justesse. LE VOYAGE DE LUCIA En quelques lignes sans appel, une critique de « Télérama » a réglé son compte au film italo-argentin, « Le voyage de Lucia » de Stefano Pasetto, en le qualifiant de « lourdement féministe ». Ce film est sorti en salle le 3 août ce qui risque de contribuer à abréger sa carrière. Ce serait dommage. C'est un film plutôt doucement mélancolique qui commence à Buenos Aires et se poursuit au sud en Patagonie. C'est l'histoire d'une rencontre et d'un lien qui se crée entre deux femmes de Buenos Aires menant des vies très différentes. Lucia est une hôtesse de l'air qui ne parvient pas à avoir un enfant et dont le mari allergologue s'éloigne d'elle. Léa, une jeune ouvrière rebelle, blagueuse et fantasque. Son petit copain est tatoueur. Elle n'a pas l'intention de moisir dans son usine qui traite les poulets et dont l'odeur vous poursuit partout. C'est un film délicat et sans prétention qui est excellemment interprété par Sandra Ceccarelli et Francesca Inaudi. CHICO ET RITA Voici à nouveau un bon film d'animation pour adultes et adolescents avec « Chico et Rita » de Fernando Trueba et Javier Mariscal. Le scénario s'inspire de la vie du pianiste cubain Bebo Valdès. Au travers des amours difficiles entre le pianiste Chico et la belle chanteuse Rita, on découvre La Havane d'aujourd'hui et des années cinquante, ainsi que le New York de la même époque qui vit la rencontre réussie entre les musiciens cubains et le jazz be-bop, en particulier grâce au trompettiste et chef d'orchestre Dizzy Gillespie et au percussionniste Chano Pozo. L'histoire est sensuelle et émouvante. Elle est très bien documentée, que ce soit sur les épisodes concernant les musiciens ou, graphiquement, sur les sites de La Havane ou de New York. SHEPP, SHEPP, SEMPER SHEPP Il y a bien des choses à dire sur les grands musiciens et sur l'effet qu'ils produisent sur ceux qui les apprécient et suivent l'évolution de leur oeuvre. Notre ami Patrice Goujon est un amateur passionné de jazz de longue date. Il a eu l'excellente idée de raconter les rencontres avec le saxophoniste noir Archie Shepp qui ont marqué sa vie. Ces rencontres ont été directes, lors de concerts, ou indirectes, lors de la découverte de ses disques ou au travers de livres, d'articles ou d'interviews dans des revues spécialisées. Les souvenirs d'un amateur au sens fort apportent quelque chose d'autre par rapport aux meilleures analyses de certains critiques de jazz, le parfum d'une époque, un enthousiasme sans relâche à la fois pour l'inventivité d'Archie Shepp mais aussi une fidélité à des combats qui se rejoignent naturellement, celui en particulier pour l'émancipation des Noirs, pour la transformation révolutionnaire de la société et celui pour l'émancipation de l'expression artistique, loin des carcans du conformisme ou de la marchandisation. Ce texte se trouve sur le site de l'association nîmoise « Le jazz est là » qui par ailleurs organise des concerts dans une ambiance de chaude amitié : www.lejazzestla.fr IN SITU Nous allons très prochainement mettre en ligne un article sur le film iranien « Une séparation » de Asghar Fahradi. Bien fraternellement à toutes et à tous Samuel Holder _______________________________________ Pour recevoir ou ne plus recevoir cette lettre, écrivez-nous: mél. : Culture.Revolution@free.fr http://culture.revolution.free.fr/ _______________________________________
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