Journal de notre bordLettre n° 126 (27 janvier 2011)Nous assistons en plein hiver à un début de « printemps des peuples » au Maghreb et au Moyen Orient avec des manifestations au Yémen, en Égypte et en Algérie. Après le peuple tunisien, c'est maintenant au tour du peuple égyptien de surgir sur la scène politique et sociale aux cris de : « Moubarak dégage ! », « La Tunisie est la solution ». A l'échelle de l'Égypte (80 millions d'habitants), le régime peut se dire que les manifestations sont numériquement modestes puisqu'il peut encore aligner autant de flics que de manifestants. Mais ces dizaines de milliers de manifestants dans les principales villes égyptiennes sont pour la plupart des jeunes qui, en dépit des tués, des blessés et des centaines d'arrestation, ont vaincu la peur, le repli sur soi et le fatalisme. Il n'est pas exclu, malgré les flics et l'armée de Moubarak, qu'ils soient rejoints bientôt par nombre de ces gens qui vivent avec moins de deux dollars par jour et qui constituent près de 50 % de la population égyptienne. De la révolte désespérée qui a conduit quelques personnes sans ressources à se donner spectaculairement la mort, nous sommes passés en quelques heures à une révolte collective porteuse d'espoir. « Du pain, la liberté et la paix ! », voilà comment un vieux manifestant au Caire formulait les choses hier. Des mots simples et terriblement redoutables pour tous les profiteurs en Égypte comme dans tous les pays du monde. Quand des hommes et des femmes se redressent et agissent pour exiger la liberté et des conditions décentes d'existence, un avenir pour leurs enfants et pour eux-mêmes, des relations fraternelles et pacifiées entre les gens, ce sont les bases mêmes du capitalisme qui commencent à être ébranlées. Car le capital ne peut vivre et se reproduire qu'en prenant et en exploitant le plus grand nombre, en spéculant sur les denrées de premières nécessité comme sur les sources d'énergie, en stimulant les replis individualistes, en divisant les populations et en attisant les haines collectives. Les affaires prospèrent sur un terreau de dictatures nationales et locales mafieuses ou au minimum, comme en France, sur des régimes présidentiels de plus en plus policiers, soudés et corrompus par les grands groupes financiers, commerciaux et industriels. La démocratie vivante qui s'épanouit dans la rue comme sur Internet, qui prend en charge les aspirations sociales les plus justifiées, devient une menace pour toutes les classes dirigeantes. Quand on observe ce qui s'est déjà produit depuis le renversement de Ben Ali le 14 janvier dans différents pays, nous ne pouvons que dire à nouveau : Vive la révolution tunisienne ! __________________________________________ Les aveux les plus doux Ce que nous offre la révolution tunisienne Le crépuscule des sauveurs suprêmes Même la pluie Another Year Faites le mur In situ __________________________________________ LES AVEUX LES PLUS DOUX Les agences de notation qui orientent les grands flux de la spéculation boursière à l'échelle mondiale ont commencé à baisser la note de la Tunisie ou s'apprêtent à le faire. D'autre part on assiste depuis 48 heures à un effondrement des valeurs à la Bourse du Caire à la suite des manifestations en Égypte. Toutes les institutions financières qui mènent le jeu économique mondial nous envoient des messages forts. Elles adorent les dictatures qui leur garantissent de bas coûts de main d'œuvre. Elles détestent par conséquent les aspirations des peuples à la démocratie et au bien-être, ce qui incontestablement met, à terme, leurs profits en péril. Il est implacablement logique que les banques, compagnies d'assurances, fonds de pension et agences de notation estiment que toutes les formes de protection sociale, sécurité sociale et services publics qui existent encore dans certains pays doivent être détruits. Ces organes vitaux du capital formulent leurs demandes mortifères par le canal des gouvernements en exigeant la réduction des dépenses de l'État utiles aux citoyens et la réduction d'une dette dite abusivement publique et dont les groupes capitalistes sont entièrement responsables. Casser cette logique, c'est ce que toutes les luttes ont commencé et vont continuer à faire, par les grèves, les manifestations, les révoltes individuelles et collectives ou les révolutions. Bref, par tous les moyens nécessaires. CE QUE NOUS OFFRE LA RÉVOLUTION TUNISIENNE Si nous nous en rendons compte, la révolution tunisienne nous aura rendu de grands services en Europe et en particulier en France. On peut même dire qu'il s'agit de cadeaux précieux qui n'ont aucune valeur marchande mais une grande valeur politique et humaine. Les jeunes, les avocats, les salariés et tous les pauvres qui ont mis Ben Ali et ses proches en fuite ont par ricochet contribué à démasquer et à discréditer les gouvernants d'aujourd'hui. Déjà sérieusement plombé par l'affaire Woerth-Bettencourt, par l'affaire du Médiator (Servier-Xavier Bertrand, etc.), par les condamnations en justice de Brice Hortefeux et bien sûr par le mouvement de défense des retraites, le gouvernement Sarkozy-Fillon-Alliot-Marie vient d'étaler, avec une stupidité remarquable, sa connivence avec les clans dictatoriaux et mafieux qui régnaient en Tunisie et cherchent à garder le pouvoir. Ils ont démasqué les responsables du Parti socialiste qui hébergeaient très confortablement le parti de Ben Ali (de même que celui de Laurent Gbagbo) au sein de leur club international : l'Internationale socialiste. Si nous avions un peu de mémoire et un peu d'exigence, la collection des déclarations et des actes de soutien à Ubu-Ben Ali et ses affidés, en toute connaissance de cause de la part de François Mitterrand, Hubert Védrine, Chevènement, Jospin, Delanoë et Strauss-Kahn devrait nous inspirer un dégoût définitif pour le Parti socialiste et ses fidèles supporters et alliés. Car leur soutien a contribué très concrètement à permettre à Ben Ali de maintenir tout un peuple dans la terreur pendant 23 ans, à emprisonner et torturer des journalistes, des avocats, des syndicalistes et aussi de simples quidams surpris en train de prier et qu'on a qualifié de « terroristes » pour faire du chiffre et complaire aux gouvernements occidentaux. En s'emparant de la rue et de la parole dans une nouvelle et belle version de Mai 68, les Tunisiens nous ont fait savoir qu'on pouvait commencer une révolution avant de faire une grève générale. Ce qui ne les empêchera pas si nécessaire de faire une grève générale pour ne pas se faire voler leur révolution. Que chacun range son formalisme de la pensée à propos des étapes obligées de la lutte des classes au magasin des discussions byzantines périmées. Bien plus, le soulèvement en Tunisie a redonné un sens et de belles couleurs au mot révolution. Que chacun s'efforce de ne pas tourner le dos à cette réalité en se réfugiant dans une « solidarité avec la lutte du peuple tunisien » aussi creuse que platonique. Il y a peut-être mieux à faire et à penser. Du reste la révolution ne doit pas être ravalée au rang d'un mythe, d'un slogan pour tee-shirt, d'un coup de chapeau nostalgique à de glorieux événements du passé. Il faut redire que cette révolution où les intégristes n'ont joué aucun rôle est une arme politique possible contre les réactionnaires islamistes, de même qu'elle est une arme politique possible contre le racisme et contre l'islamophobie, contre une certaine prétention en France, bien discutable, d'être le pays des droits de l'homme et même d'être le nombril de la lutte des classes. Cette révolution en cours à deux pas de chez nous est une expérience collective, avec ses obstacles et ses avancées, une expérience difficile et enthousiasmante, qui peut se partager et devenir un bien commun, si nous le souhaitons, si nous le voulons. LE CRÉPUSCULE DES SAUVEURS SUPRÊMES La révolution tunisienne est déconcertante et presque vexante pour tous ceux qui s'imaginent qu'on ne peut pas se lancer dans une telle aventure sans leaders, de préférence charismatiques. Elle ruine cette idée qu'une population doit toujours être guidée et s'identifier à un individu exceptionnel pour aller de l'avant. En Tunisie il n'y a donc pas eu de Khomeiny, de Walesa, de Mandela, de Lula ou d'Obama. Donc jusqu'à présent, les gens sont dépourvus d'une figure susceptible de les décevoir, de les trahir ou de les aliéner en les dépossédant de leur pleine confiance dans leurs capacités de réflexion et d'action. Qui s'en plaindrait ? Certainement pas celui qui a composé les paroles de « L'Internationale » : « Il n'est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni césar, ni tribun ». Ni tribun ! C'est là qu'il faut espérer que les évènements qui se déroulent actuellement en Tunisie, en Égypte ou au Yémen, ouvrent une nouvelle ère, celles de luttes et de révolutions modernes où chaque participant joue pleinement son rôle, avec ses particularités, et se découvre une nouvelle existence au sein du collectif en mouvement. L'absence (ou la mise sous le contrôle raisonnable par tous) d'une personnalité d'exception permet en fait à toutes les personnalités de se développer, de se respecter et de devenir « exceptionnelles ». Ce qu'on présente comme des mouvements d'anonymes ne signifie en rien que des hommes et des femmes exceptionnellement courageux n'ont pas pris, aussi isolés ou minoritaires fussent-ils, l'initiative de la résistance, de l'affirmation de droits et de leur dignité face aux sbires de ces régimes. A cet égard, pour comprendre les soulèvements d'aujourd'hui, il y aura à revenir avec attention sur l'action de celles et ceux qui en janvier 2008 ont été au cœur des grèves et mobilisations dans la région minière de Gafsa en Tunisie, de même que sur l'action des salariés qui en avril 2008 se sont mis en grève dans l'usine textile de Mhallah el-Koubra, au nord du Caire. Cette grève a donné naissance au Mouvement du 6 avril en Égypte, un groupe de jeunes qui a pris l'initiative d'appeler à manifester ces derniers jours. MÊME LA PLUIE Plusieurs critiques ont fait la fine bouche à propos du film de la réalisatrice espagnole Iciar Bollain, « Même la pluie » dont le scénario a été conçu par Paul Laverty, un fidèle collaborateur de Ken Loach. Indépendamment de leurs réserves, il est regrettable qu'ils ne se soient pas donnés la peine de préciser un peu plus le contexte historique de cette fiction. Pourquoi ce titre d'abord, « Même la pluie » ? La Banque mondiale avait exigé la privatisation du système de l'eau à Cochabamba, la troisième ville de Bolivie à la fin des années 1990. En septembre 1999 la multinationale Bechtel a signé un contrat d'exploitation de l'eau pour 40 ans avec le président de la Bolivie, l'ex-dictateur Banzer. Même les réservoirs d'eau de pluie étaient privatisés ! C'est dans ce contexte tendu qui entraîne une augmentation de 50 % des tarifs de l'eau pour les habitants, qu'une équipe de tournage d'un film sur la mise en esclavage des Indiens des Caraïbes par Christophe Colomb débarque à Cochabamba. Le scénariste et le producteur recrutent des figurants parmi les Indiens quechuas pour la modique somme de deux dollars par jour. Mais le tournage va être plus que perturbé par la mobilisation des gens en lutte contre le pouvoir et la multinationale. Cette « guerre de l'eau » au cours de laquelle la police tua six personnes et en blessa 170 fut finalement gagnée par les habitants de Cochabamba. Ce film où deux histoires distantes de cinq siècles s'emboîtent et s'éclairent mutuellement est rondement mené, avec des acteurs qui ont une vraie puissance de jeu. Il est rare qu'un film mette aussi fermement en cause les responsabilités de cinéastes débarquant dans un pays avec à la fois de « bonnes intentions », la volonté de réussir et de rentrer dans leurs sous, et une certaine dose d'inconscience et de sentiment de culpabilité. ANOTHER YEAR En France nous avons bien failli ne pas voir « Another year » de Mike Leigh qui a fait un flop au festival de Cannes. Il n'a intéressé qu'un seul distributeur capable d'audace à ses heures, par passion cinéphilique, quitte à prendre une claque financière. Ce film a été sauvé en trouvant un public depuis des semaines qui porte d'ailleurs des appréciations assez diversifiées sur cette chronique d'aujourd'hui qui se passe dans la banlieue de Londres. Le titre « Another year » peut se comprendre dans deux sens à la fois : une année de plus, avec ses habitudes agréables, ses routines, ses problèmes récurrents, ou bien une autre année, différente, avec ses événements inédits, heureux et malheureux. Un couple de sexagénaire mène une vie tranquille et plutôt agréable. Ils entretiennent avec plaisir leur jardin ouvrier par tous les temps. Gerri est psychologue dans un hôpital et Tom est géologue sur un chantier près de la Tamise. Ces deux-là s'entendent bien et de longue date. Cela est énervant pour le critique de Télérama, Pierre Murat, et sans doute aussi pour d'autres gens. D'autant plus que Tom et Gerri ne sont pas repliés sur eux-mêmes. Ils étaient jeunes dans les sixties et parfois ça compte durablement. Leur porte est toujours ouverte pour faire partager des bons petits plats et descendre une bouteille (ou deux) avec Mary, une collègue de travail de Gerri sérieusement paumée, ou avec Ken, un ami d'enfance de Tom qui essaie en vain de noyer ses frustrations dans la bière et dans la bouffe. Circonstance aggravante pour ceux qui aiment à l'écran les situations familiales dramatiques, ce couple s'entend bien avec leur fils qui s'occupe de défendre des sans-papiers indiens et pakistanais, même s'ils sont un peu inquiets qu'il n'ait toujours pas trouvé une bonne copine. Les dialogues du film de Mike Leigh sont irrigués par un humour constant qui peut habiller des moments de joie comme des instants de désarroi. Les personnages nous renvoient à des personnes que nous connaissons dans la vie, qu'on aime bien et qui nous irritent tout à la fois. Nous percevons bien des gens, y compris nous-mêmes, comme plus ou moins adorables ou pénibles selon les saisons et selon notre humeur, nos réussites ou nos échecs. Mike Leigh qui ne veut rien démontrer, nous tend donc un petit piège avec cette chronique d'une année : celui de porter un jugement hâtif sur telle ou telle personne, ce penchant que nous avons tous quotidiennement, inévitablement, faute de recul, faute de temps, faute d'humour et d'attention suffisante pour aller plus loin dans la compréhension des autres et de soi-même. Ce mélange d'humour et de désenchantement rend bien compte du fait que le vivre ensemble est fragile dans les conditions sociales actuelles, que nous aspirons à un vivre ensemble serein pour échapper à une terrible solitude. FAITES LE MUR Il vaut mieux être jeune et en pleine forme physique pour pratiquer l'art dans la rue (ou « street art »). Le film du graffiteur Banksy, « Faites le mur » (1h 26) montre qu'il faut être agile et rapide pour peindre, coller une affiche ou faire un pochoir sur un mur, un lieu difficile à atteindre mais bien en vue. C'est en général illégal et selon les lieux et les pays, des gardiens, des flics ou des soldats peuvent vous courser avec des conséquences désagréables en termes d'amendes ou autres ennuis. Le danger peut-être le plus terrible d'une certaine façon est de sombrer dans la facilité que procure la notoriété et qui fait du graffiteur une proie appétissante pour les marchands d'art. La provocation se vend bien dans certaines galeries. Le geste du « street art » qui se voulait dérangeant, provocateur contre une injustice ou un abêtissement, devient soudain « terriblement fun ». C'est pour cette raison que Bansky qui a pratiqué le « street art » de l'Angleterre aux États-Unis en passant par le mur édifié par l'État israélien, se cache, y compris dans son film. Il est centré sur un de ses fans et amis, Thierry Guetta, un petit français à grandes rouflaquettes installé depuis longtemps à Los Angeles. C'est un éternel ado qui filme compulsivement sa vie familiale et les œuvres de graffiteurs célèbres. Quand Thierry Guetta adopte le sobriquet de Mr Brainwash (Monsieur Lavage de cerveaux) et se prend pour un grand artiste, il faut s'attendre à des résultats étranges sur le plan humain et à rien de fameux sur le plan créatif. Banksy démontre brillamment que le sentier est étroit entre la création originale et le n'importe quoi qui fait les délices du marché de l'art et des collectionneurs richissimes. Son film, mené à un rythme de rock endiablé, nous ouvre sur une réflexion d'un grand intérêt à propos de l'art, de la célébrité, du marché et de sa contestation. IN SITU Depuis le début du mois nous avons mis en ligne une critique du roman américain « Un pays à l'aube » de Dennis Lehane qui vient d'être réédité en collection de poche, une critique du roman « Dolce Vita 1959-1979 » de Simonetta Greggio qui est en même temps une analyse politique et sociale de cette période en Italie, et enfin une critique du roman « L'immeuble Yacoubian » de l'écrivain égyptien Alaa El Aswany qui arrive dans une chaude actualité. Bien fraternellement à toutes et à tous Samuel Holder _______________________________________ Pour recevoir ou ne plus recevoir cette lettre, écrivez-nous: mél. : Culture.Revolution@free.fr http://culture.revolution.free.fr/ _______________________________________
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