Culture & Révolution

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Journal de notre bord

Lettre n° 124 (16 décembre 2010)

Voici venir Noël avec ses marchandises enchanteresses qui
nous sautent à la figure à la télévision, sur les prospectus
qui remplissent nos boîtes aux lettres et aux devantures des
magasins. Grâce aux colis et repas municipaux pour les
« anciens » et au dévouement des organisations caritatives,
on fera pendant quelques heures comme si personne n'était
pauvre, personne au chômage, personne dans la détresse.
Mais du vieillard au petit enfant, personne ne sera dupe.

Nous ne cherchons pas ici à assombrir le tableau festif
qu'on nous promet pour ces derniers jours de l'année.
La chaude affection familiale ou amicale, la magie de Noël,
l'attente fébrile et joyeuse des enfants qui provoque le
plaisir ému des parents, des grands-parents, des
arrière-grands-parents, des tantes et des oncles, tout cela
a été sérieusement écorné sous la pression des rapports
marchands et des effets de la crise.

Une émission de « Capital » sur M6 consacrée aux cadeaux
« tendance » disait sans ambages que le plus apprécié était
une certaine somme d'argent. La surprise (joie ou déception)
ne réside plus que dans le montant du cash. Certes les plus
jeunes enfants veulent encore qu'on leur offre des jouets.
Cela n'enlève rien à leur sagacité de consommateur avisé ;
comme ce bambin de trois ou quatre ans montrant d'un doigt
impérieux la panoplie qu'il préfère. Au désespoir de sa mère
ce n'était pas celle de Spider Man qui ne coûte que 30 euros
mais celle à 65 euros d'un héros de Star Wars. Voilà la
gamme des prix pour encourager les garçonnets à être dans la
peau et la toute puissance d'un héros de film ou de BD ou
les fillettes à s'identifier à des princesses ou à des Top
models.

Le pire reste à dire. Car il a bien fallu que des
prolétaires fabriquent ces panoplies, comme il en a bien
fallu pour produire ces tablettes tactiles qui font fureur.
Les capitalistes français qui occupent une grande part du
marché des panoplies pour enfants ont trouvé la main d'œuvre
adéquate à Madagascar, ancienne colonie française et un des
pays les plus pauvres de la planète. C'est un eldorado pour
eux car la panoplie de Spider Man (qui ne coûte que 30
euros) est cousue à une vitesse vertigineuse, sous la
surveillance aboyante des contremaîtresses, par des
ouvrières dont le salaire est... de 30 euros par mois.
Si ça ne leur plaît pas, elles peuvent quitter l'usine
pour littéralement mourir de faim avec leur famille.

Dans ces conditions nos dynamiques exploiteurs français
doivent se féliciter de ne pas être allés au Vietnam où des
salaires aussi misérables ont provoqué des grèves massives
ou au Bangladesh où s'est développé un mouvement de grève de
trois millions de salariés du textile, essentiellement des
ouvrières, qui a été réprimé dans le sang. Les conditions de
sécurité sont tellement lamentables qu'un incendie dans une
usine a provoqué la mort de vingt-cinq personnes il y a
quelques jours.

Il n'est pas hasardeux de prévoir qu'il y aura des grèves et
des révoltes aussi à Madagascar, comme il y en a déjà en
Chine, au Cambodge, au Bangladesh et bien d'autres pays où
nos grands médias sont avares d'informations. Le vent de la
colère commence à se lever à large échelle chez les
sans-abri et les travailleurs précaires de Buenos Aires, en
dépit des assassinats perpétrés ces jours et ces semaines
dernières par des nervis ou des flics. A Athènes, Rome,
Londres ou Dublin, les signaux récents envoyés par les
manifestants dans la foulée du mouvement en France sont
assez clairs. Le grand refus collectif d'un système inhumain
focalisé sur les marchandises et les profits prend des
contours plus larges et plus déterminés.
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Mouvement de printemps, mouvement d'automne
Voir le subversif dans le réel
Le texte Japon
La vie en sourdine
John Cassavetes
Albert Ayler
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MOUVEMENT DE PRINTEMPS, MOUVEMENT D'AUTOMNE
On se souvient qu'après le mouvement victorieux des jeunes
et des salariés qui les soutenaient pour annuler le CPE au
printemps 2006, les médias aux ordres avaient illico lancé
la campagne présidentielle avec un an d'avance, en
fabriquant de toutes pièces une candidature du Parti
socialiste, celle de Ségolène Royal, avant même que les gens
de ce parti n'aient eu le temps de dire ouf. Il fallait
selon eux faire dans le nouveau, « redonner du sens à
l'opposition Gauche-Droite », opposer à Sarkozy quelqu'un
d'un peu crédible mais pas trop difficile à battre au
deuxième tour. Il fallait faire oublier au plus vite le
revers essuyé par le gouvernement Chirac-Villepin. Il
fallait surtout faire oublier l'espoir porté par le
mouvement anti-CPE de mener une lutte pour une éducation qui
ne soit pas au service du patronat, une lutte pour une autre
société sans précarité ni chômage.

Eh bien nous avons droit depuis six semaines à un remake de
cette opération d'enfumage électoraliste des esprits. Vite,
il faut faire oublier les affaires
Bettencourt-Woerth-Sarkozy, Karachi-Balladur-Sarkozy, etc !
Mais surtout il fallait vite faire oublier le mouvement de
trois à quatre millions de salariés pendant deux mois, un
mouvement qui lui aussi a été, dans la rue et devant les
entreprises, une vaste école de formation politique contre
le gouvernement et contre les capitalistes.

Les chaînes de télé, les radios et les appareils des grands
partis ne pouvaient pas laisser vagabonder nos esprits, nous
laisser tranquillement tirer les leçons de ce mouvement pour
préparer ceux à venir. Bref, interdit de rêver et de
réfléchir plus longtemps aux façons de changer notre sort.
Donc lancer la campagne des élections présidentielles
dix-huit mois à l'avance. Un record !

Tout est bon pour saturer les ondes et les écrans, les
insanités du FN, celles de l'UMP, les bredouillis des ténors
et des sopranos du PS, les silences de DSK, et ainsi de
suite. Tout ce que ce pays compte de gens attachés aux
institutions bureaucratiques, autoritaires et très
faiblement démocratiques de la cinquième république, de
façon avouée ou non avouée, va donc s'employer à casser
l'espoir timidement renaissant en nous poussant, tel un
troupeau fatigué ou récalcitrant, entre les barrières bien
balisées de l'électoralisme et du présidentialisme créé par
De Gaulle et perpétué par ses successeurs. L'opération sera
alimentée et pimentée chaque jour par une kyrielle de faits
divers navrants, sordides ou tragiques pour orienter les
votes en 2012.


VOIR LE SUBVERSIF DANS LE RÉEL
Pour celles et ceux qui ne veulent pas se faire voler aussi
impunément les acquis de l'expérience du mouvement de cet
automne, la lecture du dernier numéro de la revue « Carré
rouge » (n° 44) aura un effet stimulant et même roboratif.
Quatre regards croisés et différents sur ce mouvement sont
en effet proposés.

Bernard Friot fait pour sa part un bilan d'étape très
encourageant de ses multiples échanges des derniers mois sur
la question des retraites. Même si on peut être
éventuellement en désaccord ou s'interroger parfois sur son
argumentaire, on ne peut que souscrire à l'une de ses
remarques importantes : « L'enjeu majeur est de voir le
subversif dans le réel ».

D'autres articles abordent également des problèmes de fond,
notamment sur la situation économique des États-Unis par
Louis Gill et celui de François Chesnais sur la question
névralgique de la dette publique pour la lutte des classes
en Europe.

Ce numéro se conclut par des notes de lectures précieuses
sur les révoltes des canuts lyonnais (avec des extraits de
lettres de la poétesse Marceline Desbordes-Valmore sur
l'insurrection de 1831), et sur un entretien avec Charles
Liblau, auteur du livre, « Les Kapos d'Auschwitz » (éd
Syllepse, 2005).

Pour commander ce numéro ou s'abonner, consulter le site
http://www.carre-rouge.org


LE TEXTE JAPON
« Le Texte Japon » de Maurice Pinguet (1929-1991) regroupe
des textes d'un grand connaisseur du Japon qui a enseigné
pendant douze ans à Tôkyô. Il donna à son ami Roland Barthes
l'envie de découvrir le Japon et d'écrire à son retour
« L'Empire des signes » (éd Skira). Il fut l'ami du philosophe
Michel Foucault dont il évoque les années de jeunesse. Il
connut de près le psychanalyste Jacques Lacan dont il évoque
la figure énigmatique avec fascination et un soupçon de
distance ironique.

Maurice Pinguet lui-même avait une réputation internationale
grâce à son livre « La Mort volontaire au Japon ». Ses
autres textes étaient facilement disponibles au Japon en
japonais mais non en français ! Ils se trouvaient dispersés
dans des revues rares ou introuvables. Ainsi va le monde
étrange de l'édition française avec ses oublis et ses
rejets.

Le style de Pinguet indique en lui-même son propos. Il écrit
une phrase comme un tireur à l'arc laisse partir une flèche,
après une longue concentration et un travail d'une érudition
infinie qu'il dissimule savamment. Son style précis, élagué,
nous fait pénétrer avec discrétion et une jubilation retenue
dans la nature et la culture de l'archipel japonais.

Il se plait à comparer des auteurs ou des pratiques
culturelles qui n'ont au premier abord peu ou rien à voir :
Paul Claudel et le Japon, Albert Camus, Dostoïevski, Mishima
et Sade, le cinéaste Ozu et Marcel Proust. Il nous conduit
vers des aperçus étonnants, mûrement réfléchis, qu'on ne
partage pas nécessairement mais qu'on est bien content
d'avoir découverts grâce à lui.

Si on ne devait lire qu'un texte de Maurice Pinguet, ce
serait peut-être celui sur le film d'Ozu, « Voyage à Tokyo »,
qui est un petit chef-d'œuvre de pénétration
psychologique et culturelle.


LA VIE EN SOURDINE
Pour celles et ceux qui ne sont pas très friands des fêtes
de fin d'année, la lecture du roman anglais de David Lodge,
« La vie en sourdine » (Rivages Poche, 461 pages, mai 2010)
peut être un antidote plaisamment ironique. Le récit n'est
pas entièrement centré sur ces journées-là qui occupent
cependant plusieurs chapitres.

Le héros Desmond Bates est un professeur de linguistique à
la retraite, plutôt de gauche, qui a de sérieux problèmes
d'ouïe. Tout le monde sait qu'il est incorrect de dire que
quelqu'un est sourd. Donc Desmond est mal entendant. Par
contre il est socialement admis de se moquer ou d'être
irrité par la surdité de quelqu'un. Sur ce terrain et bien
d'autres, le narrateur est un expert en autodérision. Il est
confronté à tous les problèmes psychologiques et techniques
qui affectent le malentendant en société. Les « petites
merveilles de technologie » censées surmonter ce handicap ne
sont pas toujours faciles à maîtriser.

En situation conviviale, faire semblant de comprendre ou
parler en abondance pour ne pas laisser l'interlocuteur vous
adresser des propos inaudibles peut entraîner des
désagréments qui viennent s'ajouter à ceux de l'état amorti
d'universitaire retraité, éventuellement flatté et
manipulable par une séduisante et problématique étudiante
américaine.

À la soixantaine bien frappée, on a beau vivre dans des
conditions matérielles très confortables, avoir fait un
remariage plutôt réussi et ne pas être détesté par ses
enfants, d'autres soucis graves peuvent vous atteindre.

David Lodge nous amuse souvent et nous fait rire par ses
tableaux grinçants (notamment sa description impayable d'un
séjour dans un Center Park). Mais, sans aucun
sentimentalisme, il sait aussi nous émouvoir en particulier
dans la dernière partie du roman.


JOHN CASSAVETES
Si vous ne trouvez rien d'acceptable dans les programmes
télévisés à venir d'ici l'an prochain, pourquoi ne pas
découvrir ou revoir une « comédie américaine » qui sort
vraiment de l'ordinaire, à savoir « Minnie and Moskowitz »
de John Cassavetes, avec deux grands acteurs, Gena Rowlands
et Seymour Cassel. Ce film sorti en 1971 a été réédité en un
double DVD par MK2 éditions. Il est accompagné par un
formidable portrait du réalisateur tourné en 1965 et en 1968
par André S. Labarthe et Hubert Knapp dans le cadre de la
série « Cinéma, de notre temps ».

On a tout intérêt à visionner d'abord ce documentaire sur
John Cassavetes, un acteur et un réalisateur singulier et
d'une admirable indépendance d'esprit. Il y a un côté
franc-tireur à la Orson Welles chez lui, quelqu'un de bien
décidé à ne pas céder aux injonctions de l'industrie
cinématographique.

Caméra à l'épaule, Labarthe et Knapp ont saisi Cassavetes au
volant en Californie ou en plein travail de montage dans sa
maison et son garage. Au cours de l'interview, il avoue ne
pas s'intéresser au cinéma mais d'abord aux gens. Celles et
ceux qui travaillaient en équipe technique avec lui (souvent
bénévolement) sont pour la plupart les mêmes qu'il montre en
action dans ses films. La passion de Cassavetes était de
montrer des Américains « ordinaires » et donc très originaux
par rapport aux poncifs des studios d'Hollywood.

Dans tous les films de Cassavetes les émotions positives ou
négatives jaillissent à flots continus. Ce passionné de jazz
(il a sollicité Charles Mingus pour la musique de son film
« Shadows ») a toujours un tempo très soutenu en tête, au
risque d'épuiser le spectateur, comme dans « Faces », mais
jamais de l'ennuyer.

Quelques mots sur les deux principaux protagonistes de cette
« comédie ». Seymour Moskovitz est un beatnik de New York un
peu vieillissant mais bourré d'énergie chaotique. Il a
décidé de changer d'air et se retrouve à garer les voitures
dans un parking de Los Angeles. Minnie Moore travaille au
musée de cette ville. Elle noie sa solitude dans le vin
rouge avec une collègue plus âgée.

Dans « Minnie et Moskovitz », les personnages passent du fou
rire aux larmes, de la confrontation violente à la tendresse
la plus délicate sans prévenir car eux-mêmes sont un peu et
même beaucoup paumés. Ils sont comme ça les Américains de
Cassavetes, pas tranquilles, hystériques, prostrés, bavards,
horripilants, drôles et attachants. Quand on les croit
assagis ou épuisés, ils redoublent d'énergie, marchent sur
les mains et repartent à l'assaut, dans une soif éperdue
d'aimer et d'être aimés.


ALBERT AYLER
Le saxophoniste noir américain John Coltrane a écrit à
propos de son confrère Albert Ayler : « C'est peut-être là
où je me suis arrêté qu'il commence, il a rempli un espace
que je n'avais pas encore touché. » Ces propos sont extraits
d'un livre réalisé par Franck Médioni sur ce musicien
lyrique, étrange et explosif : « Albert Ayler, Témoignages
sur un holy ghost » avec une préface d'Archie Shepp (éd Le
Mot et le Reste, 334 pages). Né à Cleveland en 1936, Albert
Ayler a été retrouvé mort dans l'East River à New York.
Suicide, assassinat ? La question reste controversée mais ce
qui importe c'est avant tout sa vie, sa personnalité et sa
musique. On trouvera dans ce livre plus de cent témoignages
(Bobby Few, Steve Lacy, Cecil Taylor...) ou textes d'analyse
qui par leur variété tracent le portrait d'une époque
d'intenses combats, innovations et interrogations.

Ayler qui était profondément mystique considérait la musique
comme « la force guérissante de l'univers » (Music is the
Healing Force of the Universe). Tout était brassé par ce
saxophoniste, le blues, les hymnes, les marches, les
improvisations les plus inouïes…La musicienne Joëlle Léandre
dit qu'il « jouait comme une brûlure », le compositeur
Pascal Dusapin de « la pure expression de l'énergie » et
l'écrivain Michel Le Bris de « son affirmation rayonnante »
et de son « innocence poétique ».

Cet homme hors normes ne voulait pas être marginalisé mais
l'a été sans le vouloir comme le soulignait le cinéaste
Alain Corneau. Parmi les nombreux témoignages captivants en
particulier de ses concerts, on retiendra tout
particulièrement celui de Yoyo Maeght évoquant les deux
soirées où Albert Ayler a joué au milieu des œuvres de Miro
et Giacometti, sous le ciel étoilé de la Provence, en
juillet 1970.

Passez de bons et beaux moments.

Bien fraternellement à toutes et à tous

Samuel Holder
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