Journal de notre bordLettre n°113 (12 janvier 2010)Bonsoir à toutes et à tous, Et c'est reparti pour une nouvelle année que nous vous souhaitons offensive et passionnante car les temps ne se prêtent plus guère à souhaiter une année heureuse ou joyeuse puisque l'on sait tous qu'elle a peu de chance de l'être sauf par intermittence. Nous souhaitons tous bien sûr qu'il y ait de grandes luttes se déployant sur tous les terrains vitaux de l'emploi, du pouvoir d'achat, des services publics et de l'environnement. Encore faudrait-il que ces luttes ne soient pas disjointes, émiettées, dévoyées, livrées à l'isolement comme ce fut largement le cas l'année dernière. 2009 aura été une année de luttes importantes et nombreuses que ce soit en Guadeloupe et en Martinique mais aussi en France métropolitaine où des grèves et des actions longues et tenaces se sont produites dans de nombreux secteurs et sur de nombreux sites. Les salariés du secteur privé dont depuis des années les syndicalistes et militants de gauche combatifs déploraient l'absence dans les manifestations et mobilisations sont revenus en force sur le terrain de la lutte. Cela fut patent au cours des manifestations de janvier et mars 2009. Cela fut confirmé à l'évidence au cours des centaines de grèves locales pour sauver les emplois et à défaut pour obtenir des indemnités de licenciement les plus importantes possibles. Les incantations à la grève générale ne changeront rien. Il est plus utile de créer dès maintenant des liens directs entre les acteurs des luttes. Mais même cela ne prendra corps que si la combativité et le volontarisme s'accompagnent d'une lucidité commune sur les obstacles, sur l'état d'ensemble de la société et sur une aspiration à d'autres rapports économiques et sociaux. Là est la difficulté fondamentale à surmonter individuellement et collectivement. C'est un enjeu de civilisation ou si l'on préfère politique, à condition de ne pas donner à ce mot une acception mesquine, desséchée et manipulatoire. Nous savons tous que l'air pur se raréfie de même que l'eau potable. Mais on a parfois aussi la désagréable impression que l'espace et le temps de réflexion sont en train de s'atrophier, de se lézarder sous les coups de boutoirs gouvernementaux et marchands qui détruisent le contenu même de l'enseignement, de la recherche et de la culture. Ne pas lâcher prise sur ce terrain-là, vivifier notre curiosité et notre esprit critique en toute occasion et par tous les moyens possibles, c'est un beau programme à notre portée, non ? ______________________________________ En route pour l'enfer Sur le fil de la vie Camus l'irrécupérable Le temps d'en rire Cantora ______________________________________ EN ROUTE POUR L'ENFER En 1904 dans une lettre à un ami, le jeune Kafka exprimait sa haute conception de la littérature : « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. » Kafka est resté jusqu'au bout fidèle à cette haute exigence. Il mériterait d'être enfin lu et pas seulement invoqué à propos de situations absurdes (« C'est kafkaïen », « Bonjour chez Kafka »...). Le roman du japonais Kobayashi Takiji, « Le Bateau-usine » est de cet ordre, comme écrit à la hache avec une précision implacable (éditions Yago, octobre 2009, paru au Japon pour la première fois en 1929). Il est un de ces récits qui se gravent définitivement dans notre mémoire à l'instar de « La Jungle » d'Upton Sinclair sur l'exploitation dans les abattoirs de Chicago (1905) ou « La Révolte des pendus » de B.Traven sur l'exploitations des Indiens du Mexique dans les plantations de caoutchouc (1936). Kobayashi Takiji est absolument sans pitié avec le lecteur pour lui faire sentir jusqu'à la nausée ce qu'était l'exploitation sur un bateau-usine dans l'entre-deux guerres où les travailleurs embarqués pêchent et conditionnent les crabes entre le nord du Japon et les côtes de la Russie soviétique. La lecture fait monter chez le lecteur un sentiment de révolte irrépressible. Au détour de l'évocation du parcours antérieur de ces damnés de la mer, on en apprend beaucoup sur les conditions de travail dans les mines, sur les ports et dans les campagnes du Japon capitaliste. Rien n'est enjolivé ou édulcoré. Il n'y a pas de ces héros exemplaires qui fleuriront plus tard dans les romans staliniens. La postface de la traductrice Évelyne Lesigne-Audoly apporte des éléments très importants à la fois sur ce roman et sur son jeune auteur très lié au mouvement communiste de son pays et qui est mort torturé par la police en 1933 à l'âge de 29 ans. Après avoir été diffusé clandestinement jusqu'à la fin de la Seconde guerre mondiale, « Le Bateau-usine » connut ensuite un succès d'estime et fut considéré comme une œuvre phare du courant de la littérature prolétarienne illustré en France par des écrivains comme Louis Guilloux et Henry Poulaille. L'histoire aurait pu en rester là mais ce roman connaît depuis 2008 un succès fulgurant au Japon dans le contexte de la crise sociale qui frappe également ce pays. Des versions en bande-dessinée de ce roman ont atteint également des records de vente. Le phénomène n'a rien de superficiel. Ce sont avant tout des jeunes et en particulier des jeunes précaires d'aujourd'hui qui se sont emparés de ce roman et en ont débattu. Telle est la force d'une œuvre qui ayant frappé juste en son temps a gardé toute son actualité. SUR LE FIL DE LA VIE L'écrivain d'origine irlandaise Colum McCann avait déjà écrit en 1998 un roman situé à New York « Les Saisons de la nuit » qui était un coup de maître, une traversée du XXe siècle dans cette ville où des travailleurs creusaient le métro ou bâtissaient des gratte-ciel dans des conditions infernales et où d'autres quelques décennies plus tard se retrouvaient sans-abri dans cette même ville. Avec le roman « Et que le vaste monde poursuive sa course folle » (éd Belfond), Colum McCann nous replonge dans New York, cette fois au cours des années soixante-dix. Une journée particulière constitue le pivot de la narration. Le 7 août 1974 un jeune funambule français, Philippe Petit, a marché, sautillé, dansé sur un câble entre les deux tours du World Trade Center. Cet exploit d'un panache inouï a sidéré et émerveillé tous ceux qui en dessous partaient à leur travail. Bien que le romancier n'y fasse pas du tout allusion, il est évidemment impossible de ne pas songer à un autre événement sidérant, au même endroit, mais celui-ci barbare, survenu le 11 septembre 2001. L'intelligence de Colum McCann est de montrer un New York des années soixante-dix qui n'a rien d'idyllique par rapport à celui d'aujourd'hui. Il est autre et semblable. La tentation de l'effet de nostalgie est réduite d'emblée à néant. 1974 semble clore une période où les mouvements divers de contestation et d'innovation ouvraient un horizon meilleur. La guerre du Vietnam bat son plein. Un groupe de mères dont les fils sont morts dans cette guerre se retrouvent pour se soutenir le moral. Certains quartiers du Bronx ou de Harlem sombrent dans la drogue et la prostitution. Un jeune prêtre irlandais en déshérence atterri dans un cloaque infernal du Bronx tandis qu'à un autre bout de la ville une infirmière guatémaltèque travaille d'arrache-pied pour éduquer ses deux filles. En s'engageant dans la lecture de ce roman reposant sur une documentation considérable sans être apparente, on n'est pas sûr d'avoir le courage et la motivation d'aller jusqu'au bout en s'enfonçant dans une réalité sociale sordide et des itinéraires personnels douloureux. Mais Colum McCam fait partie de ces grands écrivains qui pénètrent avec une aisance confondante dans la logique et le langage de chacun de ses personnages. Le récit est à l'opposé de tout misérabilisme. Il n'est pas « bien ficelé », il est à l'image des existences qui sont mal ficelées, inattendues et très attachantes. L'humanité des personnages émerge par la grâce d'un style à la fois vivant et retenu, avec une forme de décontraction très new-yorkaise. CAMUS L'IRRÉCUPÉRABLE L'écrivain Albert Camus fera-t-il son entrée au Panthéon comme icône des valeurs républicaines ? Parmi les invités de l'émission la Grande librairie de François Busnel sur France 5 jeudi dernier, il n'y avait que le philosophe libertaire Michel Onfray qui y était clairement favorable. Il n'est pas nécessaire de mettre des guillemets à libertaire qui est devenu un mot inoffensif d'une élasticité formidable et une référence confortable pour tous ceux qui veulent se donner à peu de frais un supplément d'âme politique ou morale. Revenons à Albert Camus que Michel Onfray a caractérisé comme libertaire au cours de cette émission. Pourquoi pas ? Camus a été brièvement membre du Parti communiste algérien dont il a été exclu au moment du traité entre Pierre Laval et Staline. Il avait de fortes sympathies pour les anarcho-syndicalistes notamment espagnols. Michel Onfray l'a souligné avec raison. Dans sa jeunesse l'écrivain a écrit une pièce de théâtre immédiatement interdite intitulée « Révolte aux Asturies » sur l'insurrection des travailleurs d'Oviedo. Il est vain cependant de vouloir enrôler quelqu'un à l'esprit critique et indépendant comme Albert Camus dans une catégorie précise. Ce n'est pas lui rendre justice ni lire utilement ses écrits que de vouloir en faire un maître à penser ayant eu raison en toutes circonstances. D'autres, surtout de son vivant, ont voulu le ranger dans la catégorie des petits-bourgeois pacifistes ou des sociaux-démocrates moralistes. Quelques pages d'Albert Camus parmi d'autres dérangent encore un peu plus toutes ces tentatives d'étiquetage. En 1953 un livre d'Alfred Rosmer est publié sous le titre « Moscou sous Lénine » aux éditions Pierre Horay. Le titre véritable était en fait « Moscou au temps de Lénine ». Camus en a fait la préface qui commence par cette phrase superbe de justesse : « C'est un des paradoxes de ce temps sans mémoire qu'il me faille aujourd'hui présenter Alfred Rosmer alors que le contraire serait plus décent. » Rosmer était un de ces rares syndicalistes révolutionnaires restés fermement internationalistes pendant la Première guerre mondiale et qui ont répondu à l'appel de la Révolution d'Octobre. Il a exercé des responsabilités dans l'Internationale communiste et à la direction du Parti communiste français jusqu'en mars 1924. Il séjourna à plusieurs reprises en Russie soviétique de 1920 à 1924. Ce sont ses souvenirs qu'il raconte dans ce livre qu'il faut découvrir ou relire pour échapper aux caricatures laudatives ou dépréciatives de la révolution russe et des premières années de l'Internationale communiste et pour réfléchir sur le destin de cette révolution. Albert Camus a la plus haute estime pour Alfred Rosmer qui fut par ailleurs un des animateurs de l'Opposition de gauche en France défendant les positions et les analyses de Trotsky. Camus considère irremplaçable l'expérience d'hommes comme Rosmer préservant « pendant des années, dans la lutte de tous les jours, la chance fragile d'une renaissance ». Dans son style précis et éblouissant, Camus explore en même temps ce qu'est pour lui le sens d'une révolution, un moyen qui peut être trahi, qui peut être jugé mais qu'il n'est jamais question de renier. Il dit les points sur lesquels l'argumentation de Rosmer sur les décisions des Bolcheviks ne le convainc pas, en particulier à propos de la dissolution de l'Assemblée constituante et de l'écrasement de Cronstadt. Il le fait avec prudence et scrupule, justement pas comme un petit moraliste sûr de soi expédiant une grande tentative révolutionnaire dans les poubelles de l'histoire. En fait s'il est hors de propos de qualifier Albert Camus de révolutionnaire, il se situe clairement avec Alfred Rosmer dans le camp fort peu nombreux en 1953 de ceux qui dénoncent le régime stalinien, non pas écrit-il « parce qu'il hérite d'une révolution où la propriété bourgeoise a été détruite, mais au contraire parce qu'il renforce, par ses folies, la société bourgeoise. » LE TEMPS D'EN RIRE Pour rire de bon cœur et sans retenue, les quatre courts métrages des « Contes de l'âge d'or (partie 1) » (1h 18) sont une bonne option en ce début d'année réfrigérant. Décidément les cinéastes roumains tiennent toujours la grande forme, que ce soit pour passer au vitriol l'ancien régime de Ceausescu comme ici que pour dénoncer les ridicules et les tares du régime actuel. Dans ces « contes » ils se moquent de gens de pouvoir évidemment corrompus et imbus d'eux-mêmes et des attitudes serviles des citoyens de base. Ils le font avec cette bonhomie assassine qu'on trouve chez Jaroslav Hašek, l'auteur du « Brave Soldat Chvéïk ». Tout pouvoir bureaucratique engendre une peur permanente diffuse qui provoque avec une efficacité redoutable la destruction de toute forme de bon sens. Un ordre du Parti ne tolère ni délai dans son exécution ni exception. Comment rectifier la photo officielle du chef suprême avant que les rotatives ne tournent ? Comment alphabétiser tout un village en quelques semaines ? À cela s'ajoute la difficulté d'interpréter les désirs des chefs pour ne pas se faire taper sur les doigts. D'où un chaos sans fin dans la marche quotidienne d'une société roumaine qui n'était déjà pas très vaillante. Sauf pour un flic qui a tout de même pour souci de tuer un cochon en douce dans son appartement. On espère que la partie 2 de ces « légendes urbaines » sera aussi divertissante. CANTORA En octobre dernier la chanteuse argentine Mercedes Sosa est décédée à l'âge de 74 ans après une longue maladie. Six mois auparavant elle avait réussi à terminer un album intitulé « Cantora » qui vient de sortir (Sony Music). Le CD est accompagné d'un émouvant DVD centré sur les rencontres qui ont présidé à la réalisation de cet album avec de jeunes ou moins jeunes chanteurs et chanteuses d'Amérique latine tels que Caetano Veloso, Shakira, Charly Garcia, Daniela Mercury, ou Luis Alberto Spinetta. La plupart de ces artistes ont proposé une de leurs chansons en sorte que l'ensemble n'est pas une répétition du répertoire déjà connu de Mercedes Sosa. Son corps est manifestement très éprouvé. Dans certaines ballades sa voix a de légères défaillances dans la ligne de chant mais le timbre est toujours aussi beau et émouvant. Un courant d'énergie passe particulièrement dans ses duos avec les jeunes chanteuses. Sa voix grave fait aussi un joli contraste avec celle des chanteurs qui est en général plus aiguë, à l'exception du duo très prenant avec un jeune chanteur de rap, René Perez de Calle 13. Pour qui ne connaît pas Mercedes Sosa, chanteuse issue d'une famille pauvre de Tucuman près des contreforts andins et fidèle jusqu'au bout à ce qu'elle appelle fièrement son idéologie (communiste), nous recommandons plus particulièrement une compilation à nouveau disponible où l'on retrouve sa voix dans toute sa plénitude, « The best of Mercedes Sosa » (CD Polygram 1997). Son interprétation la plus poignante est certainement « Gracias a la vida » chantée en public en 1982 quelques mois avant la chute de la dictature militaire dans son pays : « Merci à la vie, qui m'a tant donné, m'a donné deux yeux de lumière et quand je les ouvre, je distingue parfaitement le noir du blanc. » « Gracias a la vida » de la chilienne Violetta Para est une chanson qu'on aura toujours envie d'entendre ou de chanter comme ce fut le cas d'une chanteuse amie de Mercedes Sosa, Joan Baez qui contribua à la faire largement connaître. ****** Nous adressons toute notre sympathie aux proches et aux camarades de Daniel Bensaïd dont nous venons d'apprendre le décès ce matin. Tous ses lecteurs attentifs dont nous étions, même lorsque nous étions en désaccord avec lui, seront affectés par sa disparition. Bien fraternellement à toutes et à tous, Samuel Holder _______________________________________ Pour recevoir ou ne plus recevoir cette lettre, écrivez-nous: mél : Culture.Revolution@free.fr http://culture.revolution.free.fr/ _______________________________________
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