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Journal de notre bord

Lettre n°102 (le 13 février 2009)

Bonsoir à toutes et à tous,

Les points chauds (et chaleureux) se multiplient au cours de
cet hiver. Diverses mobilisations se poursuivent en Grèce,
des manifestations de colère importantes ont eu lieu en
Islande, en Bulgarie, en Lituanie... La grève générale en
Guadeloupe qui a commencé le 20 janvier se poursuit avec
force, animée par le collectif " Liyannaj kont pwofitasyon "
(Alliance contre l'exploitation outrancière) qui ne met pas
seulement en avant un ensemble de revendications vitales
mais aussi des exigences de dignité et d'émancipation. La
grève a gagné la Martinique depuis une semaine. Il faut
aussi mentionner dans l'hexagone le succès de la grève du 29
janvier et le dynamisme du mouvement dans les universités.
Nous ne tenterons pas  de donner une liste complète des
mobilisations importantes de jeunes et de salariés de par le
monde mais nous suggérons qu'elles se multiplient et ne vont
plus s'arrêter.

Il en va de même des répressions étatiques, notamment avec
la guerre contre le peuple palestinien ou encore la
répression para-étatique odieuse en Russie avec il y a
quelques jours  l'assassinat de plusieurs opposants de
gauche actifs notamment l'avocat Stanislav Markelov et la
journaliste Anastassia Babourova. Ajoutons que dans l'empire
de Poutine, un harcèlement impitoyable et fréquemment
violent des homosexuels se donne libre cours depuis des
années sans être seulement dénoncé.

On peut aussi percevoir des symptômes inquiétants de
xénophobie comme celles émanant de certains syndicats
britanniques organisant des grèves contre l'embauche de
travailleurs " étrangers ".

On doit avant tout percevoir la crise comme une crise
humaine multiforme, à la fois nous tirant en arrière et
nous portant en avant. Cette crise est provoquée par une
gigantesque opération de prédation par les dispositifs du
capital sur les ressources de l'humanité qui travaille (ou
voudrait travailler), et sur la nature, laquelle à sa façon
se révolte en envoyant en permanence des signes alarmants.
De ce point de vue humain, gardons en mémoire que les
premières manifestations significatives de cette crise
globale ont commencé au début de ce siècle avec le
soulèvement du peuple argentin en décembre 2001 et se sont
internationalisées il y a un an avec les multiples émeutes
de la faim notamment en Egypte, dans plusieurs pays
d'Afrique noire et en Haïti. Ceci pour dire que ce ne sont
pas les financiers, les banquiers, les industriels et leurs
" cire pompes " politiques et médiatiques qui déterminent
fatalement notre avenir. Le mot d'ordre du peuple argentin
va reprendre des couleurs un peu partout : Que se vayan
todos !  " Qu'ils s'en aillent tous ! ", cela devient à
force une question de vie ou de mort.
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Propositions concrètes
En Palestine
Jazz et philosophie
In situ
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PROPOSITIONS CONCRÈTES
Les centaines de milliers de véhicules qui encombrent les
parkings de PSA, de Renault, de Volkswagen, de Fiat et
autres marques n'ont aucune chance d'être vendus dans le
contexte actuel. Il serait dommage que les salariés se
soient donnés la peine de les fabriquer pour rien. Au lieu
de rouiller en pure perte, ils devraient donc être mis à la
disposition des associations et personnes qui en ont grand
besoin, handicapés, chômeurs en recherche d'emploi, salariés
précaires, etc. Il faudrait en même temps en fournir
gratuitement aux populations du Maghreb, d'Afrique noire, du
Cambodge, de Cuba, etc, qui sont obligées, même pour des
démarches vitales consistant à atteindre un dispensaire, une
école ou un marché, de se déplacer à pied ou dans des
véhicules inconfortables, dangereux et polluants.


On peut compter sur l'esprit de solidarité des syndicalistes
et militants de gauche et d'extrême gauche pour proposer aux
salariés de l'automobile lors d'assemblées et dans le cadre
de commissions ad hoc d'organiser les opérations de
répartition et d'acheminement de ces véhicules en liaison
avec les travailleurs du secteur des transports et des
installations portuaires.

Tout cela demandera une mobilisation dans les usines sur le
temps de travail nécessitant de réembaucher urgemment les
ouvriers licenciés, notamment les intérimaires.

Quelle durée du travail adopter ? Les patrons nous
démontrent eux-mêmes qu'une durée de 25h par semaine est
tout à fait possible puisque c'est ce qu'ils imposent en
gros actuellement et de plus en plus fréquemment à des
milliers de salariés du secteur auto avec les journées de
chômage technique. Donc continuons comme ça mais avec un
salaire à 100% augmenté de 300 euros; ce qui sera couvert
sans problème par les sommes du fameux "  plan de relance "
gouvernemental pour les " fabricants automobiles ". Or les
vrais fabricants, ce sont les ouvriers, les techniciens et
les ingénieurs, donc cet argent leur revient comme salaires
et pour leur permettre de reprendre le secteur en mains sur
des bases intelligentes.

Le problème des stocks étant réglé, il faudra s'atteler à la
fabrication de véhicules individuels et collectifs non
polluants, dans des proportions raisonnables répondant à des
besoins réels et non au désir de " nouveauté " et d'épate de
riches clients.

Dès qu'on fait une croix sur les critères de concurrence, de
compétitivité et de profit, l'horizon se dégage. Des
solutions concrètes, humainement tenables, émergent. Celles
esquissées ci-dessus peuvent aisément se décliner dans tous
les secteurs d'activité et éliminer la plaie du chômage. Il
s'agit d'inventer et de mettre en oeuvre un plan de
production, non pas de marchandises, mais de nouvelles
relations sociales.


EN PALESTINE
La guerre atroce que vient de subir encore la population
palestinienne à Gaza nous est arrivée par le truchement
d'images télévisées et de reportages qui ne peuvent pas
rendre compte de toutes les dimensions humaines de
l'événement. L'actualité médiatisée relègue déjà cette
guerre à l'arrière plan en attendant la prochaine. Pour
échapper aux effets d'indifférence rapide comme aux effets
de sidération qu'engendrent les images, les paroles et les
hurlements insoutenables au coeur d'une guerre, le recours à
la création romanesque s'impose pour comprendre.

" Un printemps très chaud " de la romancière palestinienne
Sahar Khalifa (éd du Seuil, 2008, 305 pages) se situe en
Cisjordanie en 2002 après la deuxième Intifada. Le camp
palestinien de Ayn el-Morjân est séparé de la colonie
israélienne de Kiryat Sheiba par une clôture métallique. On
suit le parcours de deux frères palestiniens qui au temps de
l'adolescence ne sont guère portés vers l'engagement
politique. Tout commence comme une chronique légère avec ses
moments de poésie et de drôlerie. Ahmad est un garçon
timide, bon élève, rêveur et bègue. Malid, l'aîné, avec son
physique de jeune premier frimeur et son talent de chanteur
rêve de devenir une star internationale. Le père journaliste
engagé depuis les années 60 dans le combat pour
l'indépendance de la Palestine se désespère d'avoir un cadet
aussi timide et un aîné aussi peu concerné par la cause. La
mère adore ses fils et les protège des colères paternelles
qui ne vont d'ailleurs jamais bien loin.

L'histoire va brusquement happer tout le monde dans un sens
parfaitement inattendu. On comprend de l'intérieur et de
façon nuancée ce que peut signifier vivre et mourir en
Palestine, selon les situations sociales et personnelles et
selon les générations. Il y a une rage communicative chez
Sahar Khalifa à l'égard du gâchis infernal provoqué par
l'Etat israélien mais elle est aussi sans concession à
l'égard des islamistes et des notables de l'Autorité
palestinienne. Elle trace de très beaux portraits de femmes
de différentes générations aux prises avec la misogynie
fortement incrustée dans la société palestinienne.

Comme Sahar Khalifa n'est pas encore assez connue bien
qu'elle ait déjà toute une oeuvre romanesque derrière elle
depuis " Chronique du figuier barbare " (Gallimard, 1978),
il est nécessaire d'éclairer sa personnalité et son dernier
roman par les propos qu'elle a eu l'occasion de tenir, elle
qui habite à Naplouse : " La patrie est pénible... la guerre,
les ruines. Celui qui habite la patrie, comme nous, sait
combien nous l'aimons et la haïssons à la fois. Je hais
l'ignorance, les esprits bornés, les régimes au pouvoir, je
hais le fait d'être assiégée au sein de la famille. Je
déteste le regard que la société porte sur moi en tant que
femme, c'est-à-dire créature faible et épuisée, je déteste
les lois civiles et les législations. Je hais tout cela et
je ne peux pas le changer. Mais j'aime mon pays. J'aime les
gens, la nature, l'ancienne Naplouse ravagée aujourd'hui par
les Israéliens, son architecture et ses voûtes, j'aime aller
à Jérusalem et regarder de loin le magnifique dôme au moment
du coucher du soleil. Croiser au lever du jour les paysans,
chargeant leurs montures de figues et de lait... "


JAZZ ET PHILOSOPHIE
On connaît le jazz et la java de Claude Nougaro mais le
rapport entre le jazz et la philosophie ne semble pas couler
de source. Christian Béthune est un des rares chercheurs à
avoir entrepris un travail philosophique sur le jazz
(" Adorno et le jazz ", éd Klincksieck, 2003) mais aussi sur
le rap (" Le rap, une esthétique hors la loi ", éd Autrement,
2003, et " Pour une esthétique du rap ", éd Klincsieck,
2004).

Les amateurs de jazz peuvent-ils se passionner pour une
approche philosophique de la musique qu'ils adorent ? Les
amateurs de philosophie peuvent-ils se passionner pour une
musique qu'ils ne connaissent ou n'aiment guère ? Si la
réponse est oui dans les deux cas, le dernier livre de
Christian Béthune, " Le Jazz et l'Occident " (éd
Klincksieck, mai 2008) va trouver de fervents lecteurs.
D'autant plus s'il y a des curieux qui, sans être
particulièrement familiarisés avec le jazz et la
philosophie, ont envie de faire des découvertes étonnantes
sur l'histoire des Afro-américains depuis la période
esclavagiste jusqu'à aujourd'hui et sur leurs relations
complexes avec les critères esthétiques et sociaux de
l'Occident aux USA et en Europe. Le jazz est une musique à
part en ce qu'elle ne s'est jamais revendiquée comme
l'expression exclusive de la communauté noire. Elle est
" une expression ouverte sur l'altérité " écrit Christian
Béthune.

On apprend beaucoup de choses sur la façon dont le jazz a
émergé et a pris son envol au travers de jeux d'échanges
culturels. On ne s'ennuie pas une minute en découvrant aussi
bien un développement de Jean-Jacques Rousseau sur le bruit
que les paroles scabreuses d'un blues. De grandes pointures
du jazz et de la pensée occidentale sont convoquées de façon
éclairante, de Bessie Smith à Archie Shepp en passant par
Duke Ellington et Charlie Parker, de Platon et Aristote à
Walter Benjamin, Adorno et Gilles Deleuze en passant par
Leibniz, Kant et Hegel.

Un chapitre consacré aux rapports entre jazz et cinéma se
conclue brillamment sur le " Shadows " de John Cassavetes
dont la musique était de Charles Mingus.


IN SITU
Depuis la dernière lettre nous avons annoncé dans la page
d'accueil de notre site la parution du numéro 12 de la revue
" Variations " téléchargeable gratuitement sur
www.theoriecritique.com. Un ami m'a dit " qu'on sentait que
c'était du solide " et j'ajouterais tout aussi sobrement que
cette revue nous sort radicalement des sentiers battus.

Nous avons aussi annoncé un concert du pianiste Bobby Few à
Nîmes qui a subjugué l'auditoire. Que nos lecteurs
méditerranéens ou cévenols restent attentifs aux prochains
concerts organisés par lejazz.estla@laposte.net et n'hésite
pas à rejoindre cette association.

Nous avons mis en ligne un article sur la société chinoise
qui était déjà sur le site de Carré rouge et qui a été
actualisé le 5 janvier suite au procès de patrons ayant fait
fabriquer du lait contaminé pour enfant, suite aux vagues de
licenciements des travailleurs migrants et à la menace de
chômage pour de nombreux étudiants sortant des universités.
Des photos illustrant ce texte suivront dans quelques jours.

Côté cinéma, nous avons mis un texte fortement incitatif à
aller voir le film " Louise-Michel " avec Yolande Moreau.
N'écoutons pas les grincheux qui prétendent que ce film est
méprisant pour les ouvriers. Ce qui est méprisant et
méprisable à l'égard des ouvriers, c'est le misérabilisme,
le lamento insipide et convenu des " avocats " de la classe
ouvrière, qu'ils se donnent des alibis esthétiques,
syndicaux ou politiques. " Louise-Michel ", en dehors de son
côté déjanté plein pot, est irrévérencieux à souhait, ce qui
participe de la lutte. Les spectateurs qui partent avant la
fin du générique ont tout faux car il est suivi d'une ultime
scène particulièrement désopilante.

Bien fraternellement à toutes et à tous,

Samuel Holder

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