Journal de notre bordLettre n°98 (16 octobre 2008)Bonsoir à toutes et à tous, Le monde marchand global dans lequel nous sommes plongés est en crise pour longtemps. Ce qui nous donne une certaine latitude, stimulation et pour tout dire obligation à nous poser ces questions : Comment nous en échapper ? Comment commencer dès maintenant à en finir avec ce monde où prédominent les valeurs d'échange au détriment des valeurs d'usage, les besoins des riches aux dépens des besoins des pauvres ? Comment liquider l'économie des profits pour faire émerger une économie humaine ? Comment parvenir individuellement et collectivement à " vivre à propos " comme disait Montaigne ? Un point important est acquis depuis un mois qui facilite notre perception : le capitalisme existe ! Tout le monde en parle et l'appelle par son nom. Exit la terminologie plus ou moins édulcorée. Fini les " États industriels ", les " États du Nord ", les " élites ", les "États de droit ", " l'Empire "... Le capitalisme réel, à visage inhumain et globalement négatif est nu. Beaucoup de gens commencent à percevoir comment il fonctionne. Ils se demandent qui paiera l'endettement abyssal des États ainsi que celui des grosses entreprises industrielles et financières. Ils se demandent de quelle ampleur sera la vague de chômage qui va frapper tous les pays. Et ils commencent à comprendre pourquoi les humains et leur environnement naturel ne pourront pas cohabiter encore longtemps avec le capitalisme. Sous nos latitudes, le monde enchanteur de la frime et de la consommation de marchandises est en train de s'effacer progressivement, comme la banquise de l'Arctique est en train de fondre à un rythme accéléré. Ici, depuis vingt ans, en dépit du chômage et de la progression de la pauvreté, de la dégradation des conditions de travail et d'existence, nous ne percevions pas le système comme aussi anarchique qu'il l'était déjà. La crise avait touché impitoyablement des contrées lointaines en Afrique, en Asie, en Russie et en Amérique latine. A partir du moment où la crise a vraiment frappé à notre porte, nous ne pouvons que nous sentir solidaires de tous les peuples et ne plus obturer notre vision aux frontières de l'hexagone. Nous devons considérer comme légitimes et comme vitales toutes les luttes modestes ou larges, les nôtres comme celles des autres, contre l'emprise et la propriété des puissances privées ou étatiques qui servent le système. Près d'un milliard d'être humains sur six souffrent de la faim pour des raisons qui n'ont rien de naturel. Avec la spéculation sur les denrées alimentaires au cours des premiers mois de l'année, des émeutes de la faim ont déjà eu lieu. D'autres beaucoup plus importantes auront lieu. Les peuples ne se laisseront pas exploiter à mort et éjecter de leur travail sans réagir. Ils ne se laisseront pas assassiner à petits feux par la faim pour relancer la City, Wall Street et tout le système financier mondial. Ils vont nous faire subir une crise terrible en permanence. Ils récolteront une révolution en permanence. __________________________________________ Confiance La fin des " modèles " Lire pour comprendre la crise Précarité Femmes au Japon Entre les murs Séraphine de Senlis In situ __________________________________________ CONFIANCE Les contorsions pour nous expliquer que, finalement, les phénomènes économiques sont avant tout psychologiques ne manquent pas d'agrément. Ainsi tout reposerait sur la confiance. Ce qui appelle naturellement cette question : sur quoi repose la confiance ? Réponse évidente, sur la confiance, qui repose donc sur elle-même ! On est en plein cercle vicieux. Les idéologues du système ne brillent pas par leur imagination en nous saoulant littéralement avec leur discours en boucle sur la confiance et la nécessité de combattre " les excès ", " les abus " de la finance et de réintroduire la " morale " dans les affaires. Aveu d'impuissance et de grande inquiétude de leur part. Ils n'ont pas confiance dans la fiabilité et la résilience de leur système de domination et d'exploitation. S'ils déploient déjà leurs CRS face à une manifestation de retraités, comme aujourd'hui à Marseille, c'est vraiment qu'ils sont persuadés qu'ils vont être confrontés dans un avenir plus ou moins proche à des réactions sociales multiples et massives. LA FIN DES " MODÈLES " Il fut un temps, il y a un an ou deux, où les gouvernants français nous faisaient honte en nous montrant en exemple les " modèles " économiques des autres pays. " Regardez le capitalisme rhénan, productif, exportateur et raisonnable ! " Qu'en pense actuellement la population allemande de ce modèle rhénan ? " Regardez le modèle scandinave ! " Oups, qu'en pense la population islandaise alors que le pays est en faillite et que leur État cherche secours auprès de capitaux russes ? " Regardez le taux de chômage très faible aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Irlande ! ". Glops, qu'en pensent les centaines de milliers de salariés de ces trois pays qui viennent ou vont sous peu se faire licencier et des plus de trois millions d'habitants qui se sont fait expulser de leur maison ? Évidemment il n'est pas vraiment de saison pour le pétaradant Sarkozy de vanter un " modèle français " ni de trop célébrer la solidité des banques françaises au moment où il vient de lancer un plan de renflouement de 360 milliards d'euros, de quoi endetter les générations à venir jusqu'à la fin du vingt-deuxième siècle. Ce qui n'aura pas lieu. Soit entre temps, le système aura entraîné l'humanité dans un déferlement de misère et de barbarie et dans la phase ultime du désastre écologique. Soit nous aurons annulé toutes ces dettes et nous serons passés à une autre économie basée sur d'autres rapports sociaux. LIRE POUR COMPRENDRE LA CRISE La dénonciation du capitalisme et de ses effets ne suffit pas et ne peut se substituer à des efforts d'analyses consistants. Les " think tanks " contestataires de l'ordre établi commencent à se multiplier et à monter en pression, comme à l'époque de la campagne pour le non au Traité constitutionnel européen. Un des effets notables de la crise en cours est d'avoir suscité un besoin de plus en plus fort d'en comprendre les origines, les mécanismes et ses développements futurs. Pour cela les quelques pages de Karl Marx dans le livre III du Capital dont nous avons déjà parlé le mois dernier, s'avèrent précieuses pour comprendre le rôle du crédit dans la reproduction du capital et pour comprendre ce qu'est le capital fictif qui est actuellement sous les feux de la rampe. Citons brièvement un passage, juste pour donner l'envie d'y aller voir : " Tous ces papiers ne représentent en effet que des droits accumulés, des titres juridiques sur la production à venir. La majeure partie du capital de banque est donc purement fictive et se compose de créances (traites), de valeurs d'État (représentatives de capital disparu), et d'actions (billets à ordre valables sur un capital futur). Avec le développement du capital productif d'intérêt et du crédit, tout capital paraît donc doublé ou même, parfois, triplé, les créances et les titres de propriété, qui ne représentent jamais que le même capital, adoptant différentes formes et se trouvant entre les mains de personnes différentes. La majeure partie de ce " capital- argent " est purement fictive. Les astuces des financiers contemporains ont multiplié ce capital-argent dans des proportions exponentielles. On trouvera une explication à la fois brève et claire du système du crédit dans la première partie de la brochure de Rosa Luxemburg " Réforme sociale ou révolution ? ". Signalons que l'émergence du capital financier et d'une couche de rentiers de la finance a été analysée de près dès leur apparition au début du XXe siècle par Rudolf Hilferding (" Le Capital financier ") et par Lénine (" L'impérialisme, stade ultime du capitalisme "). Faisons un grand saut jusqu'à la période contemporaine pour conseiller la lecture des ouvrages de François Chesnais " La mondialisation du capital " (éd Syros, 1997) et celui qu'il a coordonné en 2004, " La finance mondialisée " (éd La Découverte). On trouvera sur le site www.carre-rouge.org ses " Notes sur la portée et le cheminement de la crise financière " rédigées il y a un an et dont la pertinence est assez flagrante à la relecture aujourd'hui. Un compte-rendu de l'exposé que François Chesnais a fait la semaine dernière à Paris sur les derniers développements de la crise se trouve également sur le site de Carré rouge à la page d'accueil. Nos lecteurs hispanisant peuvent lire très utilement son texte Como la crisis del 29, o más... Un nuevo contexto mundial - sur le site argentin http://www.herramienta.com.ar/ . PRÉCARITÉ La présidente du Medef, Florence Parisot, nous avait prévenus. Tout est précaire en ce bas monde : la santé, l'amour, le logement, le travail... Il manquait un élément à sa liste qui fait l'actualité, le capitalisme. Cette machine infernale exhibe sa précarité et nous la démontre chaque jour par toutes ses cabrioles. Du coup on peut ajouter que même le patrimoine et les richesses personnelles de Florence Parisot sont précaires et peuvent être un jour réquisitionnées dans un but d'utilité sociale. Sa luxueuse résidence des Caraïbes à Saint-Barthélemy, île des plus gros milliardaires du globe où on ne paye pas d'impôts, sera peut- être un jour occupée par des boat-people haïtiens fuyant la terrifiante misère de leur pays. FEMMES AU JAPON Comment vivent les femmes dans le Japon actuel ? Une enquête très détaillée d'Anne Garrigue en donnait un tableau vivant et surprenant, " Japonaises, la révolution douce " (éd Picquier poche, octobre 2000, 343 pages). Ce livre se recommande vivement à toutes celles et ceux qui portent un intérêt à la façon dont les femmes se battent au quotidien pour affirmer leur personnalité et leur droit au bonheur, dans une société bien triste et pleine d'embûches. Le roman " Celle de l'autre rive " de Mitsuyo Kakuta, née en 1967 au sud de Tokyo donne également un très bon aperçu de ces aspirations féminines (éd Actes Sud, 287 pages). Sayoko est une femme mariée qui a une enfant de trois ans. Elle ne supporte plus le vide de son existence de femme au foyer. Son mari est indifférent et sa belle-mère la désavoue constamment. Elle veut à toute force retravailler, quitte à accepter un travail éreintant de femme de ménage dans des endroits infects. En parallèle de son histoire, le lecteur découvre la vie d'une adolescente, Aoi, qui deviendra responsable d'une agence de voyage plutôt précaire. Il y a une limpidité poétique dans ce roman poignant centré sur les difficultés identitaires de deux adolescentes et sur la vie d'un groupe de femmes dans leur travail, avec leurs rivalités, leurs attentions et leurs problèmes familiaux. ENTRE LES MURS Fiction ou documentaire ? Le film de Laurent Cantet, " Entre les murs " est une fiction très bien documentée. Il y est question des relations élèves - professeurs entre les murs d'un collège et le plus souvent, entre les murs d'une salle de classe. Une relation enfermée qui tourne facilement à l'affrontement élève contre élève, élève contre professeur, et vice versa. Sans parler des relations complexes entre enseignants où se mêlent solidarité et désaveu d'un collègue. Ce film touche des cordes sensibles chez les enseignants puisqu'il suscite en gros trois types de réactions. " Bah, j'en bave assez comme cela dans ce métier, je ne vais pas en plus me faire du mal en allant voir ce film qui, soit est réaliste (et je ne vais rien apprendre), soit est démago et cela va m'énerver inutilement. " Autre réaction cette fois d'ordre corporatiste : " Les élèves dans le film, c'est tout à fait cela, insupportables ! Mais le prof qui est montré à l'écran ne fait pas honneur à la profession. Il s'adapte trop à eux. Moi, je tiens ma classe ! " Restent les enseignants qui ont vu ce film et l'ont trouvé excellent. Ils y ont vu une évocation véridique, chaleureuse et sans complaisance des situations et des réactions des jeunes et des enseignants, avec les incompréhensions croisées, les complicités parfois, les souffrances des uns et des autres en arrière plan, les moments cocasses aussi. Le cadre scolaire génère lui-même inévitablement des souffrances et des violences par ses exigences de résultats. Il est aussi le réceptacle de celles qui existent à l'extérieur. Comment vivre ensemble un certain nombre d'heures dans ce lieu qu'est une classe et pourquoi ? Quel sens ça a d'apprendre si on est a priori des recalés de l'existence ? Que peut-on faire dans ce cadre institutionnel, qui refoule ou " gère " à son corps défendant bien des souffrances sociales ? Le film soulève inévitablement ces réflexions. La balle est dans le camp de tout le monde, pour faire tomber les murs, tous les murs, pour qu'on passe des rapports de forces aux rapports humains. SÉRAPHINE DE SENLIS Le film " Séraphine " de Martin Provost est l'histoire d'une rencontre exceptionnelle qui s'est produite avant le déclenchement de la guerre en 1914. Le collectionneur allemand Wilhelm Uhde a été un des premiers acheteurs de toiles de Picasso et du Douanier Rousseau. Il décide de louer une maison à Senlis pour écrire loin de l'effervescence parisienne. Sa femme de ménage est Séraphine Louis qui n'est plus toute jeune. Udhe découvre un jour que Séraphine peint des tableaux de motifs végétaux qui lui plaisent infiniment. Pourquoi cette femme de ménage est-elle aussi artiste peintre ? La vierge Marie lui en a donné l'ordre et elle va en quelque sorte faire équipe avec elle pour surmonter les humiliations, les méchancetés et le souvenir d'un amour malheureux. Séraphine est en symbiose avec la nature, les arbres, les ruisseaux, le vent. Le paradoxe assez consternant est qu'il faut aller voir ce film pour sentir ce que pouvait être encore la campagne il y a quelques décennies, avant qu'elle ne soit emmaillotée et lacérée par diverses constructions, ronds points, voies rapides, lotissements, pylônes et à présent les éoliennes qui devraient parachever le tableau. Pour autant ce film ne joue pas sur le registre de la nostalgie mais plutôt sur celui des menaces sourdes en arrière plan et dont nous ne sommes pas quittes : guerre, xénophobie, crise. On a un petit pincement au coeur quand un personnage coupe la radio qui donne des informations sur le krach de Wall Street en 1929. L'actrice Yolande Moreau interprète avec retenue et délicatesse ce personnage très original connu de quelques amateurs d'un art qu'on a appelé naïf, primitif ou brut. Ulrich Tukur est tout aussi remarquable dans le rôle d'Udhe, un homme cultivé et sensible qui ne maîtrise pas les conséquences de la vocation qu'il a encouragée. Parallèlement à la sortie de ce film, une quarantaine de tableaux de Séraphine de Senlis est actuellement exposée au musée Maillol/Dina Vierny à Paris jusqu'au 30 décembre. IN SITU Depuis la dernière lettre nous avons mis en ligne un texte sur la révolution européenne de 1848. Bien fraternellement à toutes et à tous, Samuel Holder _______________________________________ Pour recevoir ou ne plus recevoir cette lettre, écrivez-nous: mèl : Culture.Revolution@free.fr http://culture.revolution.free.fr/ _______________________________________
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