Journal de notre bordLettre n°18 (7 février 2002)Bonsoir à toutes et à tous, La disparition du sociologue Pierre Bourdieu est un très mauvais coup du sort. Particulièrement pour tous ceux qui associent culture(s) et révolution(s). Bourdieu avait encore beaucoup à dire pour élargir notre compréhension de la société et nous aider dans nos combats. Ceci est dit sans aucune dévotion à son égard mais avec la conviction qu'il faut lire ses ouvrages, avec un esprit critique. Lui-même analysait et critiquait les positions, les discours et les écrits des autres, sans démagogie ni complaisance. On peut ne pas être en accord avec Bourdieu sur un certain nombre de questions. On ne peut pas nier son honnêteté ni le sérieux du travail considérable qu'il a accompli, le plus souvent en équipe. Il y aurait une étude sociologique intéressante et amusante à faire sur la réception de la mort de Pierre Bourdieu dans le monde des médias et des politiciens. Faute de mieux nous voulons ici seulement indiquer quelques comptes rendus et témoignages sur lui qui nous ont semblé intéressants : les textes de Sylvain Gourmeau et de Jacques Bouveresse dans les Inrockuptibles et ceux de Didier Eribon et de Loïc Wacquant dans le Nouvel Observateur. Dans ce même numéro du Nouvel Obs on peut lire, par contre, la prose fielleuse et réductrice de Françoise Giroud, Jean Daniel et Jacques Julliard. Bourdieu et son oeuvre dérangent les dominants, lesquels détestent cette distinction entre dominants et dominés. Pour ces gens " distingués ", un homme qui était à la fois un intellectuel et un militant dans le camp des dominés est un mauvais exemple pour la jeunesse. Raison de plus pour lire Bourdieu. __________________________________________________ État de classe Investissement Fracture sociale L'homme qui prenait un bretzel pour ses lunettes Mission Porto Alegre 2 Un autre monde est possible L'espoir en argentine Corruption À lire " Stoppez les machines " Violon enchanté Le carillonneur In situ __________________________________________________ ÉTAT DE CLASSE La condamnation en appel de José Bové à trois mois de prison est scandaleuse et il a eu bien raison de dénoncer dans la foulée " cette justice à deux vitesses qui emprisonne dare- dare les syndicalistes mais traîne les pieds dès qu'il s'agit d'affaires politico-financières. " Ces derniers jours les forces de police, qui, elles aussi, fonctionnent à deux vitesses, ont agressé brutalement les salariés de la santé qui manifestaient à Paris. On se souvient qu'un pompier qui manifestait à Lille avec ses camarades a eu la main arrachée par une grenade lancée par les forces de répression. Vous additionnez tous les actes de l'appareil policier et judiciaire contre des syndicalistes, des militants et des travailleurs en lutte et vous obtenez le portrait en pied de l'État de classe à l'état brut, celui des gros patrons, des gros rentiers et des gros actionnaires. Par nos luttes, nous pouvons arracher quelques concessions à cet Etat et le contraindre à quelques reculades. Mais nous ne pouvons pas le changer. Sa nature profonde est de préserver les intérêts des grands possédants qu'ils s'appellent Mc Do, Dassault, Danone ou Totalfinaelf. Il n'y a pas de quoi s'en attrister. Le monde du travail a la force de détruire cet Etat, (ce cerveau et ce bras armé de la bourgeoisie), pour prendre en mains les destinées de la société. INVESTISSEMENT Nous sommes en pleine campagne électorale. En effet les prochaines élections législatives auront lieu en novembre prochain et les présidentielles en 2004... aux États-Unis. Dans ces élections, il est douteux qu'une fois de plus, le suffrage universel puisse avoir la seule utilité que Marx et Engels lui concédaient, à savoir être un thermomètre indiquant la température sociale. Les travailleurs en général et les quarante millions d'Américains en particulier qui ne bénéficient d'aucune assurance maladie ne vont pas être très motivés pour choisir entre les Républicains et les Démocrates. Le géant de l'énergie Enron par contre a toujours choisi...les deux côtés. Comme d'autres, cette entreprise citoyenne investit depuis longtemps dans la vie politique. Depuis 1990 elle aurait versé 5,8 milliards de dollars aux candidats des deux partis démocrate et républicain, avec une préférence pour ce dernier qui a reçu les trois quarts de cette somme. Le parti de Tony Blair a été aussi arrosé par Enron. Pour ses campagnes, Bush junior aurait reçu 623 000 dollars d'Enron depuis 1993 ; ce qui l'a convaincu de faire passer toutes les mesures de déréglementation sur l'énergie conformément aux souhaits d'Enron. A présent Enron est en faillite. Des milliers de travailleurs sont licenciés et ruinés. Les valeurs de leur fonds de pension et de leurs actions (qu'ils n'avaient pas le droit de revendre) ne valent plus un clou. Le PDG du Crédit Lyonnais qui avait acheté du Enron, a avoué sur LCI qu'il y aurait des pertes sur ce coup là. L'État bouchera le trou une fois de plus si nécessaire aux dépens de la Santé et de l'Éducation. On voit que cet Enrongate, avec dettes cachées, sociétés écrans, cabinet d'audit détruisant les documents comptables et autres fariboles a entraîné une onde de choc dont les effets sont loin d'être terminés. Les grandes entreprises ne jouent plus au casino mais à la roulette russe, en braquant le canon sur la tempe de milliers de travailleurs et de petits épargnants. FRACTURE SOCIALE Que reproche-t-on au juste à Didier Schuller ? Croyant être agréable à son parti le RPR, il s'est dévoué sans compter pendant sept ans pour étudier la fracture sociale à Saint- Domingue. Il a commencé par examiner un des pôles du problème, le microcosme des milliardaires. Il a bien été obligé d'adopter leur mode de vie pour comprendre leur fonctionnement de l'intérieur. C'est un choix méthodologique qui se discute. Mais son programme de recherche ultérieur ne comprenait certainement pas le partage du sort des ouvriers agricoles surexploitées en République dominicaine. Dans les Hauts-de-Seine, Didier Schuller s'était déjà passionné à sa manière pour la fracture sociale au niveau des Habitations à Loyers Modérés. A fond la caisse. Jusqu'au fond de la caisse. En leur temps, Chirac et Tibéri, ses chers compagnons du RPR, ont apporté une attention soutenue à la gestion des HLM de Paris. Si d'aventure, Schuller avait des ennuis avec la justice, il serait bien avisé de prendre pour avocat un expert tel que Dominique Strauss-Kahn. Ce serait un choix conforme à la cohabitation, parfois orageuse certes, entre les bourgeois de gauche et les bourgeois de droite. Il y a bien un autre avocat socialiste encore plus brillant que DSK et non moins sensible à la fracture sociale, à savoir Roland Dumas. Il est malheureusement indisponible. L'HOMME QUI PRENAIT UN BRETZEL POUR SES LUNETTES Le docteur S a décrit un cas pathologique original associant plusieurs troubles. Il concerne un de ses patients, G.W.B. (Par souci déontologique, nous préservons leur anonymat) : Ayant chaussé son nez d'un bretzel grand format pour voir le match Miami-Baltimore, G.W.B a ensuite commencé à mâcher ses lunettes. Les ecchymoses sur son visage ont été provoquées par les gros grains de sel incrustés dans son bretzel. G.W.B s'en veut beaucoup de ne pas avoir suffisamment mastiqué ses montures de lunettes. Au reste dans sa famille, la lignée masculine a des difficultés pour ingurgiter. Lorsque son père occupait ses fonctions, il avait vomi en abondance sur le Premier ministre japonais au cours d'un dîner officiel. Depuis l'économie japonaise se porte mal. Selon notre éminent neurologue, un des problèmes avec G.W.B.junior, est qu'il voit " l'Empire du Mal " partout. Il détermine les pays qu'il considère comme les plus démoniaques en lançant des fléchettes sur une planisphère. Au cours de sa dernière partie, elles se sont fichées sur l'Iran, l'Irak et la Corée du Nord. La mythomanie de G.W.B jr, qui se prend pour le président des USA, remonte à une mémorable bataille de confettis en Floride qu'il prétend avoir gagnée, contre toute évidence. Concernant l'incident du bretzel, son prédécesseur aurait simplement déclaré : " Il ne l'a pas mâché. Moi, je ne l'ai pas inhalé. " MISSION PORTO ALEGRE 2 Le cinéma français se porte bien. Un téléfilm diffusé sur toutes les chaînes a été tourné au Brésil avec certains acteurs français qui avaient besoin d'accroître leur crédit en capital symbolique (comme aurait dit Bourdieu). Chevènementix avait déjà joué dans l'épisode de l'an dernier. Celui qui réprimait les sans-papiers et qui est un grand ami du dictateur tunisien Ben Ali, a voulu reprendre de la potion magique " démocratique et de gauche " à Porto Alegre. Il veut décrocher le premier rôle dans la prochaine superproduction franco-française, " 2002 l'odyssée de l'Élysée ". La maison de production Jospinus et compagnie a réussi à placer dans le casting de " Mission Porto Alegre 2 " un grand nombre de ses acteurs fétiches (six ministres, le secrétaire du PS, le maire de Paris, plus une flopée de figurants). Concurrence oblige, Chiracus and co se devait d'avoir au moins un acteur à Porto Alegre. La plupart de ces comédiens, jouant à merveille la compassion à l'égard des pauvres, ont ensuite rejoint au plus vite la fin du tournage à New York de " Davos, le sommet du fric au ground zero ". Ce film catastrophe est produit, comme d'habitude, par ceux qui provoquent la misère et ravagent la planète. Pour nos acteurs politiciens susnommés, l'Élysée et le Palais Bourbon valaient bien deux messes, une à Porto Alegre pour abuser les jeunes électeurs et quelques autres, et une au forum des capitalistes à New York pour plaire au Medef. UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE Un grand nombre des participants au Forum social mondial de Porto Alegre n'étaient pas là pour se donner en spectacle, pour prendre un air grave et une pose avantageuse sur fond de favela. Ils venaient échanger leurs expériences de lutte et débattre des mesures à prendre pour mettre en place une économie humaine. Dénoncer les effets de l'économie de marché et lutter pour une autre économie à l'échelle mondiale sont des préoccupations très importantes, que nous partageons. Reste à débattre des réponses à apporter à ces questions. Il est évident qu'aucun problème important ne peut être résolu à l'échelle de la France ni même de l'union européenne. Reste à préciser quelle autre économie et quels nouveaux rapports politiques et sociaux nous voulons bâtir. Une économie sociale, solidaire ? C'est bien vague. Veut-on entendre par là qu'un secteur d'économie solidaire peut se développer en cohabitant avec l'économie capitaliste ? Ceux qui ont cette vision nous proposent soit un bricolage qui ne supprimera pas la misère actuelle ni ses causes, soit une utopie réformiste sans avenir, si ce n'est de fourvoyer ceux qui auraient la candeur d'y croire. Affirmer que le monde n'est pas une marchandise et qu'un autre monde est possible est profondément juste et nécessaire. Reste à donner un contenu à ces affirmations pour qu'elles ne soient pas du vent comme le slogan du PS en 1981 " changer la vie ". Une économie humaine ne peut être que socialiste, à l'échelle du monde. C'est-à-dire sans les capitalistes, sans leur marché, leur propriété et leurs profits. L'ESPOIR EN ARGENTINE L'Argentine continue de connaître une situation à la fois catastrophique au niveau de la population et explosive de par la mobilisation qui se maintient à un très haut niveau. L'espoir réside dans le développement d'une démocratie à la base qui s'exprime dans les assemblées populaires. Une politique audacieuse peut y être défendue ne prenant en compte que les intérêts des travailleurs, des chômeurs et des classes moyennes ruinées. Parmi d'autres contributions, le dernier numéro de Carré Rouge (n°20) présente un dossier de trois articles sur l'Argentine depuis le soulèvement de décembre dernier dont la lecture s'impose. CORRUPTION Nous sommes saturés de considérations sur la " sécurité ", " la corruption ", " la décadence ", " le respect " et ainsi de suite. A ce propos nous avons relevé une citation d'un intellectuel du passé qui nous a bien plu : " La corruption des moeurs naît de l'inégalité d'état et de fortune et non point du luxe ; elle n'existe que parce qu'un individu de l'espèce humaine peut acheter ou soumettre un autre." Nous vous proposons d'en deviner l'auteur ou tout du moins son époque. Résultat dans une semaine, dans la page d'accueil de notre site. À LIRE Les éditions et les rééditions actuelles indiquent un regain d'intérêt pour le marxisme révolutionnaire. Deux ouvrages parus aux éditions Page deux, Lausanne, nous invitent à lire ou à relire Marx de façon très stimulante : " Un autre Marx " de Jean-Marie Vincent et " La reproduction du capital " de Alain Bihr. Nous avions signalé le mois dernier le recueil de textes indispensables à lire de Victor Serge (collection Bouquins/Laffont). Aujourd'hui un ami nous a appris la réédition d'un document exceptionnel à la fois sur le plan humain, politique et historique : la correspondance entre Rosa Luxemburg et Leo Joguichès (1884-1914) chez Denoël. " STOPPEZ LES MACHINES " Pierre Vandevoorde nous recommande la lecture de " Stoppez les machines " de François Muratet (collection serpent noir au Serpent à plumes), un " roman noir presque trop rouge " en raison des flots d'hémoglobine versés par l'auteur : " La Métallique, une usine de sous-traitance automobile aux carnets de commande rebondis, suscite bien des appétits. Le patron, qui s'efforce d'éviter toute prise de contrôle par de plus gros requins que lui, est content de son coup : il vient de négocier avec FO et CFDT un accord de 35H. Aides de l'Etat, salaires bloqués pendant un an ; en intégrant le temps de pause dans le temps de travail, il suffit d'enlever 1h30 le vendredi et le tour est joué Facile, maintenant que les irresponsables de la CGT ont été virés ou encouragés à partir...Et pourtant, ça dérape. Nous voilà embarqués dans une folle aventure, à la fois invraisemblable et réaliste. "[...] VIOLON ENCHANTÉ Depuis de nombreuses années quelques mélomanes gardaient précieusement leurs disques noirs d'un violoniste oublié, Christian Ferras. Nombre d'entre eux le préféraient par exemple à Yehudi Menuhin. Ceci dit, non pour établir une hiérarchie dénuée de sens, mais pour dire à quel niveau se situait ce violoniste qui a commencé à enregistrer en 1953 et a mis fin à ses jours en 1982 à l'âge de quarante neuf ans. Son jeu sur son stradivarius était à la fois raffiné et chargé d'émotion. Les compagnies EMI et Decca se décident enfin à rééditer en CD plusieurs de ses nombreux enregistrements. Christian Ferras constituait un beau duo avec le pianiste Pierre Barbizet dans les sonates de Beethoven, Brahms, Debussy ou Fauré. Mais il a aussi joué tous les grands concertos du répertoire classique et aussi des oeuvres contemporaines. LE CARILLONNEUR Le pianiste de jazz Phineas Newborn n'a décidément pas de chance. Prenez le dernier numéro de Jazz Magazine où les collaborateurs de cette revue présentent trente-cinq pianistes à emporter sur une île déserte. Phineas n'est pas du voyage ni Mary Lou Williams. Question de goût, bien sûr, et nous ne voudrions pas chasser pour autant aucun des musiciens sélectionnés dans cette pianothèque de base. Revenons à Phineas Newborn, Jr. Son oeuvre n'encombre pas les bacs mais vous avez des chances raisonnables de trouver " Fabulous Phineas " (CD RCAVictor) enregistré en 1958 en compagnie de son frère Calvin à la guitare, de George Joyner à la basse et de Denzil Best à la batterie. Un bijou. Etant entendu que les albums intitulés " Phineas'Rainbow " (BMG) et " A World of Piano ! " (Carrere) sont également des bijoux. Jacques Réda a écrit un texte délicat et imaginatif sur ce pianiste, intitulé " Phineas le carillonneur " (page 317 dans L'improviste, éditions folio/essais). Si l'expression n'était autant galvaudée, il faudrait dire que Phineas Newborn est au sens noble " d'une fraîcheur enfantine ". Disons-le sans hésitation. Il est primesautier, rhapsodique et virtuose comme Art Tatum, Erroll Garner ou Bud Powell. Mais Phineas a une personnalité à part, avec un toucher unique et sa propre conception de la romance et du blues. Sans rancune, voici le site de Jazz Magazine qui offre un CD chaque mois à ses lecteurs : http://www.jazzmagazine.com/ IN SITU Depuis la dernière lettre nous avons mis en ligne un article sur l'expérience du budget participatif au Brésil, des éléments sur l'histoire de l'Afghanistan au XXe siècle, une note de lecture sur le roman " Mon oncle Benjamin " de Claude Tillier et une critique du film de Ken Loach, " The Navigators ". Bien fraternellement à toutes et à tous Samuel Holder _______________________________________ Pour recevoir ou ne plus recevoir cette lettre, écrivez-nous: mél : Culture.Revolution@free.fr http://culture.revolution.free.fr/ _______________________________________
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