Culture & Révolution

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Journal de notre bord

Lettre n°9 (11 mai 2001)

Bonjour à toutes et à tous

La place des travailleurs sur la scène sociale et culturelle
est plus importante que jamais. Ceux qui parlaient de la
déshérence ou de la disparition de la classe ouvrière vont
avoir des surprises. Il y a d'abord tous ceux qui contre-
attaquent face aux plans de licenciements. Cela prend la
forme de manifestations, d'occupation d'entreprises, de
boycott de produits. Il n'y a pas que les entreprises dont
les luttes ont été couvertes par les médias où les salariés
menacés de licenciement se battent. Un exemple parmi
d'autres. Dans l'Aude le groupe Lacoste avait cédé deux de
ses ateliers à un repreneur, Pacreau, qui avait au passage
empoché 6 millions de francs au cours de la transaction.
Maintenant il veut fermer ces ateliers. Les employés
occupent les sites jour et nuit et ont menacé de " tout
casser " si le 25 mai ils n'ont pas obtenu satisfaction.
Il y a d'autres signes d'une détermination profonde qui ne
trompent pas. Au cours de la manifestation des salariés de
Péchiney à Mérignac le 9 mai, une ouvrière portait
tranquillement une pancarte avec " Rodier au panier, le
pouvoir aux salariés ".

Plusieurs manifestations vont avoir lieu dans les jours
prochains contre les licencieurs. Car pour qu'il y ait des
licenciements, il faut que des capitalistes en chair et en
os le décident et que des gouvernants complices accompagnent
la manoeuvre. Il est donc important que la manifestation
nationale du 9 juin à Paris, à l'initiative notamment des
syndicats de LU-Danone de Ris Orangis, de Marks et Spencer,
d'AOM et d'Air-Liberté, soit un franc succès et mette un
premier coup d'arrêt aux plans de suppressions d'emploi.
Interdisons les licenciements, partout et tout de suite.

Du côté des diverses entreprises militantes d'analyses du
capitalisme et des problèmes concernant le monde du travail,
signalons la parution du numéro 17 de la revue Carré rouge.
Avec notamment des articles sur le résultat des élections
municipales, " partage des richesses " ou " expropriation du
capital ", le harcèlement psy au travail, des contributions
sur l'enjeu de la question démocratique, des articles sur
les États-Unis et leur doctrine militaire de domination
impérialiste, sur les effets de la mondialisation et
privatisation des massacres en Afrique et sur Porto Alegre.
Pour se procurer Carré rouge, vous pouvez vous reporter à
notre rubrique " Liens ".

Nous saluons la parution d'une nouvelle revue que nous
n'avons pas encore pu nous procurer : " ContreTemps "
(éditions Textuel) avec des contributions notamment de
Daniel Bensaïd, Samuel Joshua, Stéphane Beaud et Philippe
Corcuff. Ce premier numéro est consacré au " retour de la
critique sociale, Marx et les nouvelles sociologies ".

Des réalisateurs de différents pays mettent en scène avec un
regard juste des travailleurs d'aujourd'hui ou du passé.
Citons parmi les films récemment sortis Liam, Beijing
Bicycle et Little Senegal. Arte a repassé opportunément
" Charbons ardents " sur des mineurs du Pays de galles qui
ont exploité une mine en coopérative après la grande grève
de 1984 brisée par Thatcher.

En littérature Russell Banks est un des écrivains actuels
qui parle le mieux de la vie des travailleurs américains.
Plusieurs personnes nous ont recommandé chaudement son
dernier recueil de nouvelles intitulées "L'Ange sur le toit"
(éditions Actes Sud, 206 pages). Une amie nous écrit :
" Très humain, très sensible, très intelligent, comme
toujours. Sur les malentendus de la vie, des relations
affectives, il cerne le moment où les choses se révèlent, la
vérité d'une relation, ou d'une vie. L'introduction touche
particulièrement, il parle de lui ce qui est assez rare,
mais pour finalement, au delà de la mort de son père et des
anecdotes que son père ou sa mère pouvaient lui raconter,
s'interroger sur ce que c'est "raconter des histoires" et la
signification de cet acte. Au lieu de faire de l'art du
romancier une activité complètement à part pour laquelle il
y aurait quelques élus prédestinés (...) écrire devient au
contraire un acte universel de la vie, le simple et
fondamental besoin de raconter des histoires, parce qu'on
veut être aimé "sans raisons particulières" et que
l'histoire racontée est jetée à cet ange sur le toit qui est
le titre du recueil. Et toujours cette formidable empathie
qui nous réconcilie avec l'univers entier, hommes, femmes,
et tous détails de la vie compris. "
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Révolte en Algérie
Minimalisme
On achève bien les chevaux
Vandalisme d'État
DICO ADO, bravo
Labyrinthes
Panoramique
Sinfonietta
In situ
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RÉVOLTE EN ALGÉRIE
Le mois dernier, la répression du soulèvement des jeunes en
Kabylie a fait 60 morts et des centaines de blessés.
Personne, y compris les partis de notables en Kabylie tels
que le FFS ou le RCD, n'a pu prétendre que ce mouvement
n'était que l'affirmation d'une revendication culturelle
berbère. Les jeunes ont exprimé leur rejet de la misère,
leur revendication à un emploi et un logement, leur volonté
de voir balayé le pouvoir assassin qui est en place. De
nombreux comités de village et de quartier indépendants
semblent s'être mis en place depuis. Le pouvoir des
militaires et de Bouteflika bénéficie de l'appui discret
mais incontestable du gouvernement français et d'un certain
nombre de groupes capitalistes français qui continuent
tranquillement à piller les richesses de l'Algérie. Ils font
de bonnes affaires avec les généraux sanguinaires algériens
qui se servent largement au passage et qui ont intérêt à
maintenir un climat de terreur dans le pays.

Mais une partie de la jeunesse s'est redressée en Kabylie et
à Alger. Elle ne rentrera pas dans le rang. Elle exprime les
préoccupations et aspirations de toute la population
algérienne. Des voix algériennes courageuses se font
entendre. Elles révèlent les crimes et les coups montés de
la hiérarchie militaire comme Habib Souaïdia dans " La sale
guerre " (éditions La Découverte). D'autres révèlent la
corruption du régime et les mécanismes de pillage de la
France et du FMI comme Djillali Hadjadj dans son livre qui
vient d'être réédité et actualisé : " Corruption et
démocratie en Algérie " (éditions La Dispute).


MINIMALISME
Il y a un dogme chez les politologues français : les
élections présidentielles se gagneraient au centre. Il est
vrai que Mitterrand avait gagné les élections de 1981 en
attirant une partie de l'électorat de droite tout en
séduisant (et trompant) l'électorat de gauche. Additionnez
le tout et le résultat de l'équation est ce fameux triangle
des Bermudes qu'on appelle le centre. Les conseillers de
l'Élysée ont visiblement suggéré à Chirac de commencer sa
campagne au centre gauche. Ils ont dû lui dire : " Jacques,
tu nous la joues minimaliste, franchouillard tranquille et
compassionnel. Il sera toujours temps plus tard de bétonner
sur des thèmes de droite musclés. " Effets immédiats, tout
le monde à cheval. Madame rend visite aux inondés de la
Somme. Monsieur réconforte quelques agriculteurs ruinés.
Dans la tonalité festive, Monsieur et Madame se rendent au
mariage de David Douillet, plus crédible que Depardieu dans
le rôle du brave Obélix. A noter que le Président y boit de
la bière et non du champagne. Certains diront qu'il avait
pris le pli avec Helmut Kohl. Je pense plutôt que ses
conseillers lui ont fait lire " Une gorgée de bière " de
Delerm.

Dans la foulée Chirac se lance dans des déclarations en
faveur de l'écologie et de l'économie solidaire. Il va
bientôt nous sortir un plaidoyer en faveur de la taxe Tobin.
Il doublerait Lionel sur sa gauche, d'autant plus que le
laïus de Jospin au Brésil sur la mondialisation à visage
humain (!) a fait plouf.

Toujours sur la brèche, les conseillers de l'Élysée ont
voulu pour les mois à venir que Chirac s'imprègne d'une
figure emblématique, chère au coeur de nombreux Français.
C'est ainsi qu'il a été invité à visionner en séance privée,
non pas " Trafic " ou " Manipulations " (vous imaginez la
manchette du " Monde ") mais " le fabuleux destin d'Amélie
Poulain " qui fait un tabac actuellement. L'actrice Audrey
Tautou qui interprète Amélie Poulain a l'air bien
sympathique. Ce serait dommage pour elle que Chirac en fasse
trop dans l'humanisme à visage Poulain.

ON ACHÈVE BIEN LES CHEVAUX
Horace Mc Coy a écrit un roman intitulé " On achève bien les
chevaux " où l'on voyait des couples de jeunes américains
participer à des concours de danse pendant les années de la
grande dépression qui a suivi le krach de 1929. Pour gagner
quelques dollars, il fallait tenir plus longtemps que les
autres sur la piste, tandis que les autres s'écroulaient
d'épuisement. C'est en gros le principe de l'émission Loft
Story. En pire bien sûr car la société du fric moderne a
introduit de nouveaux raffinements en matière de perversité
qui va finir par la ramener au même niveau que celle qui
organisait les combats de gladiateurs. M6 a copié un
"concept" qui fait déjà fureur en Amérique et dans plusieurs
pays européens. Pendant dix semaines, 24 heures sur 24, on
peut tout voir de ce qui se passe dans un lieu qui tient à
la fois de la maison close et du quartier de haute sécurité.
Espace où ces jeunes prolétaires précaires doivent pratiquer
en continu la vente de leur personne pour une rémunération
dérisoire. Deux crapules se prétendant psychiatre et
psychologue commentent ce match sordide. Les annonceurs
publicitaires sont contents.

Il y a trente ans, un romancier voulant inventer une
métaphore monstrueuse sur une société où l'on vend tout, y
compris l'intimité, les émotions, la sensibilité d'un être
humain, aurait pu difficilement imaginer pire. Comme tout
peut se vendre, dans le sillage du succès de M6, certains
journaux ont aussi vendu de l'indignation frelatée sur Loft
Story.

Et ce n'est qu'un début car la concurrence entre chaînes,
véritable guerre des gangs médiatiques pour des parts de
marché, va nous valoir dans peu de temps sur TF1 une
émission de type " Survivor " intitulé Robinson. En Suède un
jeune s'est suicidé après avoir participé à une émission
Robinson ce qui n'a pas interrompu son succès. Faut-il
encore insister sur le fait que le capitalisme, c'est la
barbarie ?

VANDALISME D'ÉTAT
Dans le numéro de mai de Pour la Science, André Langaney,
professeur d'Anthropologie au Musée de l'homme et à
l'Université de Genève, dénonce la menace qui pèse sur les
collections de quatre musées nationaux localisés à Paris. Il
avait déjà sonné l'alarme à une émission de FR3, " Faut pas
rêver " qui s'était déroulé au Musée de l'homme. Il précise
que ce musée est " la seule institution combinant la
recherche, l'enseignement et la communication scientifique
sur les thèmes des origines de l'homme, de la diversité
biologique et culturelle des humains et de leur adaptation à
l'environnement ". Cela risque d'être démantelé. Le grand
herbier du Muséum constitué depuis trois siècles pourrait
être mis à mal parmi d'autres choses. L'article vise le
gouvernement, le président de la république et certains
marchands.

Il y a urgence car le projet de loi " Musées de France "
vient d'être déposé par le gouvernement et doit être bientôt
examiné par le Parlement. André Langaney craint à juste
titre que les collections soient dispersées, déménagées ou
stockées inutilement pendant des années, dans des conditions
qui n'assureraient pas leur bonne conservation, qui
briseraient leur cohérence et qui ne les rendraient plus
accessibles aux chercheurs et au public. Langaney entre dans
le détail des risques encourus par ces collections et c'est
consternant.

DICO ADO, BRAVO
Le livre " DICO ADO les mots de la vie " (Gallimard Jeunesse
Giboulées) a été conçu par Catherine Dolto et une équipe de
médecins, psychologues, pédopsychiatres, gynécologues,
psychanalystes et nutritionnistes. Il vise à répondre aux
interrogations des adolescents sur toutes sortes de sujets
concernant leur vie et leur santé. Il y réussit très bien.
Si vous n'êtes plus jeune, voilà le livre que vous auriez
aimé avoir en mains lorsque vous étiez ado. Si vous êtes
ado, il va falloir vous débrouiller pour vous le faire
offrir ou alors économiser pour vous l'offrir. Ca se
présente comme un gros guide touristique attrayant et facile
à lire, avec de belles photos et des dessins amusants. Ca
peut aider à faire face à la vie et à l'aimer.

Au fait, si vous n'êtes plus ado, vous apprendrez quand même
une foule de choses dans ce livre. L'âge ingrat, c'est celui
de l'ignorance. Il n'y a pas d'âge pour en rester à ce stade
et il n'y a pas d'âge pour le dépasser.

LABYRINTHES
Le centenaire de la mort du philosophe, philologue, poète et
à ses heures musicien, Friedrich Nietzsche a donné lieu à la
parution de plusieurs ouvrages sur lui et à de nouvelles
éditions de ses oeuvres. Comment aborder Nietzsche ? Dans son
livre " Nietzsche, biographie d'une pensée " (Solin Actes
Sud), Rüdiger Safranski met en exergue une citation du
philosophe extraite d'une lettre qui renvoie dos à dos les
nietzschéens et les anti-nietzschéens : " Il n'est nullement
nécessaire, pas même souhaitable, de prendre parti pour moi :
au contraire, une dose de curiosité, comme devant une
plante étrange, avec une résistance ironique, me semblerait
une manière incomparablement plus intelligente de m'aborder."

Ni rejet, ni vénération donc. Nietzsche secoue son lecteur,
ébranle des dogmes, casse des idoles, piétine des
superstitions et aspire à des joies fortes. Pour commencer à
le découvrir sans se ruiner, on peut lire " Deuxième
considération intempestive " (éditions Mille et une nuits,
10 francs). Dès les premières pages de cette réflexion sur
l'histoire, on se rend compte que Nietzsche est un grand
psychologue dans le prolongement de Spinoza et annonçant
Freud. Toujours chez le même éditeur, " Ecce Homo " est une
petite autobiographie intellectuelle où il nous présente ses
livres et ce qui a présidé à leur écriture. Il est
nécessaire d'attirer l'attention sur un petit recueil de
textes peu connu de Nietzsche intitulé " Le livre du
philosophe " (GF Flammarion) où se trouve un essai court et
passionnant datant de 1873, " Sur la vérité et le mensonge
au sens extra-moral ".

Il faut enfin saluer la réédition d'un essai sur Nietzsche,
d'Angèle Kremer Marietti (qui a également présenté et
traduit " Le livre du philosophe "), " L'homme et ses
labyrinthes " (éditions L'Harmattan).

PANORAMIQUE
Le numéro de mai des Cahiers du cinéma consacre un dossier
intéressant à l'état du cinéma mondial. Cinquante cinéastes
de différents pays ont été interrogés. Ken Loach est un peu
trop laconique. Comme dans bien d'autres domaines, le
continent dont le cinéma est dans un état catastrophique est
l'Afrique.

Un article fait le point sur le réveil du syndicalisme aux
États-Unis et la menace de grève à Hollywood des acteurs et
des scénaristes qui finalement n'a pas éclatée. A signaler
aussi trois interviews de réalisateurs présents au festival
de Cannes : Nanni Moretti, Jean-Luc Godard et Francis Ford
Coppola.

SINFONIETTA
La réédition de la Sinfonietta de Janacek dans
l'interprétation de Gennadi Rozhestvenski à la tête de
l'Orchestre Radio Symphonique d'URSS et des Cuivres du
Bolchoï est la bienvenue (CD RCA Red seal BMG, série
Classiques autour du monde, prix modique).

Qui est ce Janacek, prénom Leos ? Un des grands compositeurs
tchèques venant à la suite de Smetana. Vous avez peut-être
eu la chance de découvrir à l'école primaire ou au collège
la Moldau de Smetana et la symphonie du Nouveau Monde de
Dvorak. Ce sont des choses qui pouvaient se produire dans la
deuxième moitié du vingtième siècle. Qu'importe. Aujourd'hui
nous sommes mûrs pour découvrir le troisième grand
compositeur tchèque, Leos Janacek (1854-1928) qui s'est
nourri de la musique populaire de son pays.

Pourquoi ne pas commencer en fanfare, c'est le cas de le
dire, par cette Sinfonietta éclatante comme un soleil
printanier et sombre comme une forêt de Bohème habitée par
des chants d'oiseaux ? C'est une musique originale, fruitée,
aux rythmes constamment changeants, composée par un jeune
homme de 72 ans en 1926.

Pour compléter le programme de ce disque, se trouvent la
suite symphonique extraite de son opéra " La petite Renarde
rusée ", et " Taras Bulba ", une rhapsodie pour orchestre
inspirée par un roman de Gogol.

IN SITU
Depuis la précédente lettre, nous avons mis en ligne des
points de vue sur un roman "L'histoire inachevée et sa fin"
de Volker Braun, un recueil de nouvelles " Grandeur et
décadence d'un parc d'attractions " de George Saunders et
sur deux films, " Little Senegal " et " Beijing Bicycle ".

Bien fraternellement à toutes et à tous

Samuel Holder
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