Culture & Révolution

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Journal de notre bord

Lettre n°6 (15 février 2001)

Bonjour à toutes et à tous,

Il est indéniable que la lecture permet de vivre une
deuxième vie comme l'a rappelé Pierre Dumayet. Nos amis et
correspondants nous ont fait part de quelques lectures qui
ont enrichi leur deuxième vie et aussi certainement par
osmose leur première vie.

Tout d'abord la plupart de ceux d'entre nous, engagés dans
les luttes du monde du travail et du mouvement social, ne
manquerons pas de lire " Au Pays de la Cloche Fêlée "
(éditions l'Insomniaque), le témoignage que vient de publier
Ngo Van sur sa vie de révolutionnaire trotskiste à l'époque
de l'Indochine coloniale.

Dans notre courrier, on nous recommande: " un roman iranien
de Fariba Hachtroudi, " Iran, les rives du sang ", éditions
du Seuil, mars 2000. C'est une écrivaine proche des
Fedayins, qui a dénoncé très tôt le régime de Khomeyni. Son
roman se situe dans les années 90, à Téhéran : un policier
enquête sur la mort d'une femme, dont la fille est réfugiée
politique à Paris. Le flic (dont le personnage fait penser
au Pereira de Tabucchi) va rencontrer toutes les femmes de
la famille et de l'entourage de la vieille dame... C'est
avant tout par ces vies et ses confessions de femmes,
jeunes, riches, pauvres, vieilles, que l'on pénètre au cœur
de la société iranienne. C'est plein de révolte, et plein
d'humour aussi.
Ensuite un roman turc de Ahmet Atlan " Comme une blessure de
sabre ", éditions Actes Sud, 2000. Istanbul, tout début du
XXe siècle, les destins croisés d'un fils de pacha et d'un
officier jeune-turc et de leur entourage. C'est une belle
fresque et en même temps, la décomposition de l'empire
ottoman est très bien décrite. C'est bien vu aussi sur le
nationalisme jeune turc, ses assises sociales, ses aspects
progressistes. Et pour les amoureux d'Istanbul, la ville de
l'époque vit sous nos yeux."

Des lecteurs qui ont vécu dans leurs jeunes années la
période de l'occupation, ont beaucoup apprécié " Déposition :
journal 1940-1944 " (éditions Viviane Hamy) de Léon Werth,
écrivain juif réfugié dans ces années-là dans un village du
Jura.

Enfin on nous recommande très chaudement " Berthe Morisot,
Le secret de la femme en noir " (éditions Grasset) de
Dominique Bona, une biographie vivante de cette artiste,
fondée sur une documentation très solide. C'est aussi un
portrait juste du groupe des Impressionnistes et de la
société bourgeoise à l'époque du Second empire, de la
Commune de Paris et de l'Affaire Dreyfus.
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Trou d'air
Sirvain ou Sirveine ?
De gré ou de force
Voyez-vous cet œuf ?
Imposteurs et profiteurs
Comprendre la génétique et ses enjeux
Science et littérature (suite)
Cahiers du Jazz, le retour
Samba e Amor
In situ
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TROU D'AIR
Fabius vient d'annoncer qu'il y aurait peut-être un petit
trou d'air dans le plan de vol de l'économie française. Pas
possible ? ! Nous qui n'entendions parler que de "cagnotte",
de "bonne tenue" de la dite économie française, de
"ménages" heureux dont "la consommation est bien orientée",
de " fruits de la croissance " à partager.

Nous aurait-on raconté des histoires ? Il se peut. Depuis
six semaines la presse économique anglo-saxonne est remplie
d'articles s'inquiétant des risques de récession mondiale
que pourrait entraîner un ralentissement de la croissance de
l'économie des États-Unis (où il y a eu 133 000
licenciements rien qu'au mois de décembre). La Banque
centrale américaine (la Fed) est intervenue en urgence sur
les taux d'intérêt pour ne pas ébranler la confiance des
milieux d'affaires ni celle " des ménages " (riches et hyper
endettés)... Mais ici le gouvernement, le patronat et la
plupart des médias jouaient toujours les ravis de la crèche
devant " la bonne santé " de l'économie française.

Mais les actions de France Télécom et de sa filiale Orange
viennent de se ramasser de gros plombs dans l'aile,
entraînant dans leur chute d'autres valeurs boursières
européennes. 930 milliards de francs envolés en fumée que
vont payer les petits porteurs et l'État (disons plutôt les
petits contribuables). Les " fruits de la croissance " sont
en train de se ratatiner. " Circulez, y a plus rien à
cueillir " vont bientôt nous dire le baron Seillière et le
marquis Jospin. D'accord, ils n'avaient de toute façon pas
envie de lâcher quoi ce soit aux manants d'aujourd'hui que
sont les salariés et les chômeurs. Maintenant ils vont
mettre le turbo contre notre pouvoir d'achat, nos retraites
et nos conditions de vie. Une retraite de misère à 70 ans
pour les uns, la galère à perpète pour les jeunes et
beaucoup de désespoir pour toutes les générations. Voilà le
programme commun des gens de la haute qui décident de notre
sort. Bientôt ce sera encore plus clairement, la Bourse ou
notre vie ! Le choix se tranchera sur les lieux de travail
et dans la rue.

SIRVAIN OU SIRVEINE ?
Nous avons tous remarqué que le nom de l'ex numéro 2 du
groupe Elf, Alfred Sirven, se prononce Sirvain ou Sirveine
selon les commentateurs. Les deux prononciations se
défendent, selon que l'on veuille insister sur la vanité du
personnage ou sur le fait qu'il a eu beaucoup de veine.
Quelqu'un qui détient beaucoup d'argent a nécessairement
beaucoup de relations utiles, des clients à sa botte au sens
commercial et au sens où l'entendait Jules César. L'argent
et les relations, ça aide à se sortir de tous les mauvais
pas. Sirven s'en sortira. Comme Fabius s'en est sorti de
l'affaire du sang contaminé, DSK de l'affaire de la Mnef,
Bernard Tapie de l'affaire du Crédit Lyonnais, Charles
Pasqua et Jean-Christophe Papa-m'a-dit de leurs affaires
africaines et Chirac des affaires de la Méry de Paris. Bon
sang, il y a tout de même une justice dans ce pays ! Une
justice qui est parfois obligée d'organiser des spectacles
appelés procès, mettant sous les feux de la rampe quelques
gros bonnets, sans pour autant briser leur carrière.

DE GRÉ OU DE FORCE
La soirée du jeudi 22 février sur Arte est consacrée au
harcèlement moral au travail appelé mobbing dans les pays
anglo-saxons. Cette méthode d'exploitation des salariés a le
grand avantage pour le patronat de faire encaisser des
contraintes intolérables, coinçant tout le monde entre peur
et honte. Comme méthode d'élimination de salariés
indésirables, elle est économique car elle pousse les
salariés à prendre leur compte ou à se suicider. En plus le
harcèlement moral ne laisse en général pas de traces
apparentes mettant en cause les employeurs. Il permet aussi
d'affaiblir tous les salariés, témoins souvent impuissants
de ces procédés et susceptibles d'en être à leur tour les
victimes.

Tout ce qui contribue à ouvrir ce dossier ne peut que
renforcer les travailleurs et leur permettre de trouver les
parades individuelles et surtout collectives, comme l'ont
fait certains, y compris par la grève.

Deux livres consacrés à ce sujet valent la peine d'être lu :
Le Harcèlement moral de Marie-France Hirigoyen (Press
Pocket) et Souffrance en France, la banalisation de
l'injustice sociale de Christophe Dejours (Points Seuil).

VOYEZ-VOUS CET ŒUF ?
" Voyez-vous cet œuf ? C'est avec cela qu'on renverse toutes
les écoles de théologie et tous les temples de la terre. "
Ainsi s'exprime Diderot, avec son formidable optimisme
matérialiste, dans son Entretien avec d'Alembert. On
adorerait que la grande avancée dans le décryptage du génome
humain confonde également la bêtise de tous les
spiritualistes, théologiens et irrationalistes de notre
temps. Mais ces gens-là se réfugient toujours avec des airs
triomphants dans la zone obscure de ce qui reste inconnu ou
inexpliqué par les sciences. Le journal La Croix n'a vu dans
la publication des travaux sur le génome qu'un recul des
limites du " mystère humain ". Pour les religieux, le
"mystère humain" (quèsaco ?) reste entier par définition,
donc leur fond de commerce toujours intact en dépit des
progrès flagrants de la science et des victoires du
matérialisme moderne. Il est vrai que les avancées de
l'astrophysique n'ont pas ruiné non plus les boutiquiers de
l'astrologie. Il nous faudra compter avant tout sur les
avancées des luttes sociales (et aussi celles des sciences
sociales) pour saper radicalement les bases de toutes les
formes de charlatanisme.

IMPOSTEURS ET PROFITEURS
Le décalage entre les progrès permis par la rationalité
scientifique et le caractère abyssal de l'irrationalité de
l'organisation économique et sociale est fascinant. La
logique du profit percute la logique du vivant. Les discours
sur l'éthique, qu'ils soient sincères ou hypocrites, ne
permettront pas au génome humain de s'en sortir indemne. Il
ne suffira pas de clamer que le génome n'est pas une
marchandise. La santé, l'école, la culture, la force de
travail ne devraient pas non plus être des marchandises.
D'ailleurs rien de ce qui existe dans la nature ou est créé
par l'humanité ne mérite d'avoir ce statut infamant et
stupide d'être une marchandise. Par conséquent le
capitalisme fera du génome une marchandise extrêmement
rentable. Que cela s'accompagne d'aberrations ou de
manipulations sordides n'y changera rien. Le caractère
mortel de l'amiante est connu depuis près d'un siècle, ce
qui n'a pas empêché les patrons d'y exposer des centaines de
milliers d'ouvriers de par le monde sans aucun complexe.

Le génome avec ses trois milliards de bases qui cachent
encore bien des secrets comprend un nombre de gènes dont le
nombre est encore incertain même s'il tourne autour de 30
000. Peu importe leur nombre, les plus rentables seront
brevetés. La commission européenne a déjà donné son feu vert
alors le gouvernement français peut toujours faire semblant
de réfléchir.

Le directeur de Geron Bio-Med, Simon Best, a expliqué en
termes crus l'enjeu financier du clonage : " Le marché
pharmaceutique mondial représente environ 250 milliards de
dollars. Pour nos laboratoires, l'opportunité commerciale de
la médecine régénératrice (thérapie cellulaire) pourrait
représenter quelque 60 milliards de dollars au cours des
vingt prochaines années. " La messe est dite. De même pour
les compagnies d'assurances et les employeurs qui ne nous
demanderont pas seulement notre identité, notre domicile ou
un cv mais aussi la carte de notre génome pour savoir à
quelle sauce nous accommoder.

La génétique n'y est pour rien et ne pose pas de problèmes
éthiques en elle-même. Pas plus qu'un couteau ne pose un
problème éthique en lui-même parce qu'un criminel s'en sert
pour égorger quelqu'un. Le décryptage et le séquençage du
système capitaliste sont terminés. Nous pouvons en conclure
qu'il faut nous en débarrasser au plus vite. Cette tâche est
complexe. Elle demande le concours de très nombreuses
équipes d'hommes et de femmes au plan international. Il va
sans dire que la concurrence stérile entre ces équipes nous
ferait perdre un temps précieux et contrecarrerait le succès
de notre objectif commun.

COMPRENDRE LA GÉNÉTIQUE ET SES ENJEUX
Il est parfois difficile de s'y retrouver dans les
informations et les considérations que nous livrent les
médias sur la génétique. Pour ceux qui veulent reprendre le
problème depuis les origines de cette science, la lecture du
livre de François Jacob, " La logique du vivant, une
histoire de l'hérédité " (Tel, Gallimard) et celui de
François Gros, " Les secrets du gène " (Points Seuil)
apportera beaucoup de connaissances. Pour une séance de
rattrapage en urgence sur les progrès explosifs et
problématiques de la génétique depuis 10 ans, il faut lire
" Les imposteurs  de la génétique " de Bertrand Jordan paru
l'an dernier (170 pages, éditions du Seuil). La revue " Pour
la Science " avait déjà consacré un dossier intéressant sur
le génome dans son numéro de septembre 2000.

Les débats méthodologiques s'annoncent de plus en plus
passionnants dans ce secteur de la recherche. Nous n'avons
pas encore lu le livre de Jean-Jacques Kupiec et Pierre
Sonigo, " Ni Dieu ni gène " (éditions du Seuil) mais on a
déjà envie d'être d'accord avec le titre.

SCIENCE ET LITTÉRATURE (suite)
Le mois dernier nous vous proposions de deviner l'auteur de
cette citation :

" les poètes et les romanciers sont de précieux alliés, et
leur témoignage doit être estimé très haut, car ils
connaissent, entre ciel et terre, bien des choses que notre
sagesse scolaire ne saurait encore rêver. Ils sont, dans la
connaissance de l'âme, nos maîtres à nous, hommes du commun,
car ils s'abreuvent à des sources que nous n'avons pas
encore rendues accessibles à la science. "

Certains ont suggéré Darwin. Mais la plupart de ceux qui ont
joué se sont répartis en deux groupes égaux proposant soit
Trotsky, soit Einstein. Nous sommes au regret d'annoncer que
personne n'a gagné. La bonne réponse était Sigmund Freud.
Compte tenu de l'intérêt de Trotsky pour les travaux de
Freud, ceux qui ont proposé Trotsky n'ont pas complètement
perdu.

La citation est tirée de " Délire et rêves dans la "Gravida"
de Jensen " (Gallimard, Idées) et nous étions tombés
dessus en lisant " La Névrose de classe, Trajectoire sociale
et conflits d'identité " (Hommes et groupes éditeurs) de
Vincent de Gaulejac, livre réédité en 1999.

CAHIERS DU JAZZ, LE RETOUR
Les Cahiers du Jazz sont de retour. Cette revue
trimestrielle avait fait son apparition au début des années
soixante mais sa carrière s'était interrompue par deux fois.
C'est reparti en janvier 2001 sous les meilleurs auspices.
La chanteuse Billie Holiday, la dame aux gardénias, est en
couverture. Avec André Clergeat et Jean-Louis Chautemps,
Lucien Malson est toujours à la tête (philosophique) de ce
fameux Jazz band de critiques musicaux rejoints par de
jeunes collègues.

Alain Gerber, André Hodeir, Jacques Réda et bien d'autres
prennent de bons solos. A signaler aussi la brève mais
touchante contribution de Michel-Claude Jalard et l'étude de
Philippe Coulangeon, " Jazz et sociologie : un bilan
critique ".

Ces cahiers gorgés de souvenirs et d'études parfois très
érudites savent aussi être drôles ou corrosifs.

SAMBA E AMOR
La jeune chanteuse Bebel Gilberto dont les parents sont des
musiciens célèbres au Brésil est tombée toute petite dans le
chaudron de la samba et de la bossa nova. Mais elle vit
aujourd'hui à New York où d'autres rythmes et harmonies
battent au cœur de cette ville. Bebel Gilberto a composé des
chansons et repris quelques unes de ses prédécesseurs
prestigieux, Baden Powel, Gilberto Gil ou Chico Buarque. Les
arrangements sont variés et raffinés. Le disque s'appelle
"Tanto Tempo". Reste la voix de Bebel, à savoir l'essentiel,
que nous avons aimée.

IN SITU
Depuis notre dernière lettre nous avons mis en ligne des
points de vue sur le film Chicken Run, sur un livre
historique "L'honneur de Saint-Arnaud" et sur des
nouvelles et romans, "Le Pingouin", "Un Matin de Virginie"
et "Allah n'est pas obligé".

Bien fraternellement à toutes et à tous

Samuel Holder
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