Une poussée du FN, vraiment ?


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Marine Le Pen se frotte les mains : le fonds de commerce transmis par Papa est de plus en plus prospère. Depuis les années 80, il servait d'arbitre aux deux grands magasins politiques et à leurs succursales, habilement dénoncés en bloc comme un unique trust, l’« UMPS ». Depuis les années 2000, il leur fait très sérieusement de l'ombre. La marque FN se vend de mieux en mieux, et, dans cet entre-deux-tours d'élections municipales, on nous explique une fois de plus que c’est un effet de la crise. Crise économique, crise sociale, crise de défiance envers les partis « traditionnels ».

Ma génération née dans cette crise en a les oreilles rebattues, et commence à se méfier des causes qui ressemblent à des conséquences et des contingences qui ressemblent à des nécessités. En toute rigueur, une crise qui dure quarante ans sans que se produise une rupture ou un effondrement n'est pas une crise. L'Académie Française prévient dans son dictionnaire : « Le mot crise est souvent employé abusivement. Il devrait être réservé à des phénomènes précis et à des évènements limités dans le temps ». Il y a donc fort à parier que la phase proclamée critique que nous traversons soit plutôt un moment d'un processus systémique dont le FN est un rouage et non une porte de sortie.

La gauche, c'est la Révolution

Historiquement la sémantique « gauche » et « droite » naît de la réunion de l'Assemblée nationale du 28 août 1789, lors de laquelle 673 députés favorables à la primauté du pouvoir de la représentation sur celui du roi se groupèrent à la gauche du président de séance, tandis que prenaient place à sa droite les 325 députés partisans d'une monarchie constitutionnelle. Par la suite, l'habitude d'illustrer physiquement la séparation idéologique s'installa, et au XIXème siècle, les appellations « gauche » et « droite » distinguent clairement, en tant que groupes politiques à l'intérieur desquels des tendances voire des partis sont identifiables, les continuateurs de la Révolution d'une part, et les partisans du retour à l'Ancien Régime d'autre part. Ce qui différencie la gauche de la droite, c'est la Révolution elle-même.

Pour savoir s'il existe encore des partis révolutionnaires, il faut donc d'abord se demander ce que serait, dans le contexte historique d'aujourd'hui, la Révolution.

En première analyse marxienne, au fondement de la critique révolutionnaire se trouve le mouvement du capital s'élargissant : l'accumulation de valeurs issues de l'exploitation de la terre et de la force de travail ; y être opposé ou pas déterminait le caractère révolutionnaire ou non d'une théorie. Ceci posé, si la question de la jouissance de ces valeurs accumulées a déjà porté bien des révolutions, la question de la légitimité de la production elle-même fut rarement interrogée et n'a pas été accompagnée de mouvement révolutionnaire pratique. On peut penser à Paul Lafargue et son « Droit à la paresse » dès l'époque de Marx, puis, lorsque émerge la société de consommation, aux David Riesman, Simone Weil, Herbert Marcuse, Jean Baudrillard, Guy Debord, et d'autres. Mais ces pensées-là, qui portaient un questionnement si juste, n'avaient pas la même force d'entraînement pratique que le puissant moteur dialectique marxiste, et n'ont renversé aucun gouvernement (encore qu'elles en furent bien près en 1968). La reproduction élargie n'a nulle part été abolie, ni bien sûr dans les pays d'économie libérale, ni dans les capitalismes étatiques de l'ancien Bloc de l'Est, de la Chine et d'un certain nombre de pays « socialistes ». Partout on la souhaite plus rapide et plus ample, et dès qu'elle est en panne elle est l'objet de ferventes incantations à son retour pour le plus grand bien du peuple.

On peut donc conjecturer qu'aujourd'hui la théorie critique de la reproduction élargie reste la vraie théorie révolutionnaire, et par conséquent que la « gauche » devrait la porter.

Y a-t-il encore une gauche ?

Or dans le paysage politique « de gauche », que voit-on ? Le parti majoritaire, ses satellites et ses circonstanciels alliés d' « extrême-gauche » n'ont que le mot de croissance à la bouche. À les entendre elle serait, avec sa compagne la technique triomphante, la condition nécessaire de l'emploi et de la juste répartition des richesses. Dans ce schéma, le politique n'a plus pour rôle qu'animer, avec les syndicats et des ONG auxiliaires, l'affaire de spécialistes nommée « débat public » qui arrête la distribution des produits de l'accumulation, sans que soit jamais interrogé le sens de l'accumulation elle-même. Encore plus à gauche, les très petits partis qui parlent encore de Révolution, s'ils sont bien plus radicaux sur le droit du peuple à disposer directement des richesses, quitte à en dépouiller les puissants, n'interrogent pas plus ce sens. Leur critique s'est égarée dans le positivisme contre lequel on peut éventuellement reprocher à Marx lui-même de ne pas avoir suffisamment protégé sa pensée : une téléologie révolutionnaire dont la technique, la production et l'accumulation apparaissent comme les moyens alors qu'ils sont les causes à combattre.

Aux sens que nous avons reconnus aux mots « révolutionnaire », « gauche » et « droite », les partis de gauche sont donc aujourd'hui violemment contre-révolutionnaires, c'est à dire… de droite ! Et au delà cette facilité sémantique, je suis prêt à défendre l'idée choquante pour beaucoup qu'il n'y a plus entre les partis de l'offre politique officielle de vraie différence de nature, mais plus que des différences de degré, puisque tous les partis médiatiquement visibles de l'extrême-gauche à la droite réactionnaire sont sur une ligne techniciste et accumulatrice dont ils se disputent les moyens et pas la raison d'être.

Dans ce contexte, la soi-disant poussée du FN n'est que la phase aujourd'hui sous les feux de l'actualité du processus qui déporte mécaniquement vers la droite les moyens politiques de l'accumulation à mesure que le processus auto-destructeur de la reproduction du capital rencontre plus de peine à se maintenir en mouvement. Même si en ce moment l'étendard est porté par le PS, tous les partis à la gauche du FN sont responsables de cette « poussée », car tous, à grand renfort de harangues productivistes, nous mènent à lui à marche forcée, au bas de la longue vallée de larmes du progrès.

Le FN ne « pousse » pas, il laisse venir. Et quand il fait mine de s'intégrer au jeu politique dit démocratique, ce à quoi s'emploient avec succès la si banale-et-normale-Madame-Le-Pen et sa clique de néo-fascistes bien peignés, tellement présentables, c'est qu'il est lui-même pris au piège, et qu'il libère à sa droite, en attendant un effondrement majeur du système, de nouveaux espaces sur lesquels campent déjà les Bloc Identitaire et autres remugles médiatiquement amplifiés de la haine de l'autre.

J'ai bien conscience de m'aventurer sur des lignes de crête dangereuses. Que ce soit donc bien clair, je n'utilise pas contre Marine Le Pen sa propre rhétorique où tout se vaut. Il faut encore savoir faire la différence entre un trotskiste, un socialiste, un social-démocrate, un libéral, et circonstanciellement savoir voter pour celui qui fera le moins de dégâts. Je dis cependant que du point de vue de la vraie critique révolutionnaire, laquelle porte sur la légitimité de la croissance, tous sont conservateurs et qu'il ne faut pas être dupe avec eux du mouvement politique réel. Je dis aussi que Marine Le Pen reprend à l'envi le vieux refrain cher à son père, « Bonnet blanc, blanc bonnet », son propre chef couvert du même bonnet blanc.

Il faut être aussi conscient qu'il y a dans les partis de gauche nombre de gens sincères et au fait de la question de l'accumulation comme problème révolutionnaire, et qu'on en trouvera d'autant plus qu'on ira plus à gauche. Peut-être même n'y en a-t-il jamais eu autant ; le peu clairvoyant auteur de ces lignes avait lui-même brièvement conçu quelque espoir et mouillé la chemise pour un certain programme unitaire présenté à la dernière élection présidentielle… Mais depuis, il s'est rangé à l'évidence qu'il n'y a que vanité et non-sens dialectique à défendre une théorie radicale au sein d'une organisation dont la pratique est in fine anti-radicale.

Où est la Révolution ?

Alors, si les partis l'ont plus ou moins consciemment abandonnée, où est aujourd'hui la Révolution ? Toujours en bonne analyse marxienne, elle est nécessairement d'abord là où elle se pratique. C'est à dire dans la société même, chez ceux, toujours plus nombreux, dont la relative inappétence pour la complexité théorique le cède à la persévérance à trouer la molle chape capitaliste pour y aménager des espaces de vraie liberté où on ne paie pas ce qui se donne : la nature et l'humain.

Ces révolutionnaires sont ceux qui offrent un café à leur voisin, qui regardent le ciel plutôt que les panneaux publicitaires, qui sourient à leur boulanger… Ils retournent contre le capitalisme l'arme la plus mortelle : l'indifférence à ce qui se monnaye, et « changent le monde sans prendre le pouvoir » pour paraphraser John Holloway. Or dans un système qui ne tolère pas la gratuité, et dont l'appareil répressif n'a jamais eu autant de moyens (du plus doux au plus odieux), cette pratique-là est tout aussi exigeante et courageuse que la construction théorique. D'ailleurs, Mesdames et Messieurs les champions de la pensée marxiste, n'est-ce pas justement cela, « remettre la dialectique sur ses pieds » : construire la critique d'abord sur la pratique pour la porter vers le théorique ?

Si les pensées antiproductivistes que j'ai citées n'avaient pas la force de renverser le système, c'est qu'elles précédaient leur pratique. Aujourd'hui, la pratique s'exerce en premier lieu, ce qui donne quelque espoir de voir un jour finir le capitalisme. Avec un peu de chance, s'il ne conduit pas à un effondrement fatal, il mourra dans l'indifférence.

Alors, au lieu de pousser les habituels, bien-pensants et lassants cris d'orfraie anti-FN, combattons-le par les bons moyens, c'est à dire en dédaignant l'accumulation partout, y compris dans les partis, et contre eux puisqu'il le faut. Désinvestissons la fausse politique, réinvestissons la vraie : la vie.

Paris, le 26 mars 2014

Étienne Revelo

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