Le journaliste Guillem Martínez forgea le concept « Culture de la
Transition » (CT) pour nommer la culture qui a été hégémonique en
Espagne durant les trente dernières années, celle qui naît avec la
défaite des mouvements radicaux des années soixante-dix (mouvement ouvrier autonome,
contre-culture, etc.)
La CT est une culture caractérisée essentiellement par le consensus, mais pas dans le
sens où elle arriverait à des accords moyennant le dialogue des désaccords,
sinon dans le sens où elle imposerait d'emblée les limites du possible : la
démocratie-marché est le seul cadre admissible du vivre ensemble et de l'organisation
du commun, point final. La CT se consacre depuis trente ans à mettre ce point final, coup
après coup : « Cela n'est pas discutable », « Je ne sais pas de quoi tu me
parles », « Il n'y a pas d'alternative », « Soit moi, soit le chaos
», « Ce qu'il y a est ce qu'il y a », etc.
La CT est une culture profondément caractérisée par la
déproblématisation : on ne peut pas poser des questions sur les formes qui organisent
la vie en commun en dehors du possible autorisé. Les conflits et les problèmes sont
des fissures potentielles dans le statu quo et dans son partage des lieux, des tâches et des
pouvoirs, lequel désigne qui peut parler et qui ne peut pas, qui peut décider et qui
doit se contenter d'obéir, quelle parole a de la valeur et laquelle est réduite
à simple bruit, etc. Par conséquent, elle est une culture profondément
caractérisée par la dépolitisation, car la politique consiste justement
à poser des questions sur les modes d'être ensemble.
Caractérisée par le consensus, la déproblématisation et la
dépolitisation, la CT a assuré durant trois décennies le contrôle de la
réalité grâce au monopole des paroles, des thèmes et de la
mémoire. Comment doivent circuler les paroles et quel doit être le sens de chacune
d'elles. Autour de quoi doit s'articuler notre pensée et avec quels termes. De quoi
devons-nous nous souvenir et en fonction de quel présent devons-nous le faire. Des
années durant, ce monopole du sens a été particulièrement exercé
à travers un système d'information centralisé et unidirectionnel accessible
uniquement pour les voix médiatiques, tandis que le public jouait un rôle d'audience
passive et qu'existaient des thèmes intouchables.
Dans la CT, le consensus sur les questions politiques et économiques est absolu : le
système de partis et le marché ne font pas l'objet discussion, ni ne peuvent le
faire. Nonobstant, un conflit permanent se met en scène, nous invitant à y prendre
parti : PSOE ou PP[2], gauche ou
droite, capitalisme illustré ou capitalisme troglodyte, « las dos
Españas[3] ». Cette
polarisation organise notre carte du possible. On peut parler du nationalisme, de la langue ou du
laïcisme, mais pas de la précarité, des expulsions de logement ou des
hypothèques. On peut discuter sur le tabac, sur les limites de vitesse et les taureaux, mais
pas questionner la représentation politique. La droite extrême charge agressivement
l'avortement, le mariage homosexuel et la matière scolaire Educación para la
Ciudadanía[4]. La gauche
progressiste répond poliment avec des gestes symboliques sur le crucifix dans les
écoles, le multiculturalisme ou le féminisme. Mais aussi bien dans un cas comme dans
l'autre, la CT assure toujours le monopole des thèmes et des points de vue.
L'objectif de la CT, son obsession, est la « cohésion ». Son idée de la
cohésion est de nous faire accepter à tous et à chacun l'identification avec
le rôle qui nous a été assigné : la politique est une affaire de
politiciens; la culture est le patrimoine des « grand créateurs »; la parole
autorisée est un privilège d'intellectuels et d'experts; les mouvements sociaux se
chargent en tout cas d'alternatives marginales; et, finalement, la guerre de tous contre tous est
la loi secrète de la société. La CT s'autojustifie comme un arbitre
nécessaire à cette guerre sociale.
Maurice Blanchot appelait « mort politique » la situation où nous
déléguons toutes nos capacités (de pensée, d'expression, de
décision) à un « pouvoir de sauvetage ». La CT est ce pouvoir de
sauvetage, la cohésion est sa forme de mort politique et la gestion de la peur est à
la base de son autorité pour classifier et distribuer les rôles sociaux.
Avec le temps, le pouvoir de la CT s'est progressivement vidé. D'un côté, les
moyens que la CT administrait ou instrumentalisait en tant que « pouvoir de sauvetage »
ont progressivement disparu ou diminué : coup d'État, terrorisme d'ETA, rupture de
l'Espagne, pouvoir absolu de l'Église, etc. Il s'est produit parallèlement une perte
progressive des droits collectifs associés à l'État-providence (à cause
des privatisations, des mesures d'austérité, de la précarisation
généralisée) compris aussi dans le consensus. La CT est perçue de moins
en moins comme une protection et de plus en plus comme la source même des dangers
contemporains. D'un autre côté, les nouvelles dynamiques sociales et culturelles
érodent la légitimité de la CT : les jeunes consomment de moins en moins CT et
de plus en plus une simple culture de marché, le Réseau Internet permet un
débordement du monopole de la parole qui était entre les mains des intellectuels et
des experts de la CT, etc. En somme, le nouveau contexte de globalisation
capitaliste-néolibéral explique en grande partie que la CT se soit vidée de
pouvoir.
Cette désaffection à l'égard de la culture consensuelle, qui a un long
parcours et s'est exprimée sous mille formes différentes tout au long des
années (depuis le phénomène de l'abstention électorale jusqu'aux
mouvements sociaux), s'est exprimée dans le 15-M comme un fait massif et complètement
central (plus du tout marginal) de la société. Tout en évitant soigneusement
les débats identitaires qui nous emprisonnent dans l'échiquier de la
politique-spectacle, le 15-M a visé le plus grand tabou de la CT en exigeant «
Democracia real ya[5] ».
C'est-à-dire, en affirmant que c'est le peuple qui doit commander et non pas les politiciens
ou l'argent.
Le 15-M est la plus grande brèche que nous ayons vue apparaître dans
le mur de la CT, mais elle a des antécédents. Le mouvement des objecteurs de
conscience et celui du rétablissement de la mémoire historique -contre ces lois de
point final qui nous sont propres- comptent parmi ceux qui ont profondément sapé les
figures et les portraits de la CT. Mais je pense que le 15-M s'agence plus directement sur le plan
subjectif avec ces autres mouvements récents où nous avons crié massivement :
« Ils ne nous représentent pas » et « Ils appellent cela démocratie, mais ce ne l'est
pas ». Je veux faire référence, par exemple, au « Non à la guerre » de 2003,
à la réaction sociale provoquée par les attentats terroristes du 11-M en 2004
et à la gestion mensongère de ceux-ci menée par le PP[6], au mouvement V de Vivienda[7] en 2006 ou aux mobilisations contre la Ley antidescargas (ou Ley
Sinde)[8] à partir de 2009. Tous
ces mouvements entretiennent des rapports, sous différentes formes, avec la nouvelle
époque globale et la perte de souveraineté de l'État-providence (en tant que
pouvoir autonome de décision et de configuration de la réalité).
Chacun de ces mouvements a exprimé une forte charge critique de manière très
intelligente pour esquiver la criminalisation, pour interpeller le social sans avantager les
politiciens, pour échapper aux ghettos et aux identifications castrantes (identitaires,
idéologiques, etc.). Qui était ce nous du « Non à la guerre », du 13-M[9], de la V de Vivienda ou de la lutte contre
la Ley Sinde? Tous et personne, quiconque, des affectations diverses ont pu se rencontrer dans des
espaces ouverts pour élaborer politiquement des problèmes communs.
Les modes de politisation inaugurés par ces mouvements ne correspondent plus à ceux
des mouvements sociaux : ni anciens, ni nouveaux. Ils ne sont ni convoqués, ni
incarnés, ni dirigés par des militants ou des activistes, tel que cela arrivait dans
la mouvance squat, l'insoumission ou l'anti-globalisation, mais surtout par des gens sans
expérience politique préalable; ils ne puisent pas leur force d'un programme ou d'une
idéologie, mais d'une affectation sensible et à la première personne face
à quelque chose qui arrive; ils ne s'identifient pas avec la gauche ou la droite, mais
échappent à cette alternative en proposant un nous non identitaire, ouvert e
inclusive où il y a de la place pour quiconque ; ils no cherchent pas à
détruire ce monde pour en construire un autre, mais plutôt à défendre et
à recréer le seul monde qu'il y a contre ceux qui l'abîment, sans un programme
utopique ni une alternative globale de société.
Des mouvements sociaux qui ne sont pas des mouvements sociaux, on pourrait presque dire des Objets
Volants Non Identifiés. Difficilement perceptibles par les radars de la pensée
critique traditionnelle en raison du manque de pureté dans ce qu'ils disent et ce qu'ils
font, de la difficulté pour les additionner aux mouvements sociaux alternatifs et/ou
anti-système. Avec quelques amis, nous les appelons « des espaces d'anonymat »
et nous les poursuivons depuis des années, suivant un puissant mouvement d'abduction. Il
n'est pas facile : tel qu'ils arrivent, ils partent, tel qu'ils apparaissent, ils disparaissent.
Mais ils ne se répètent pas, ils s'actualisent plutôt coup après coup,
dans une sorte de spirale.
Le 15-M est aussi bien une force politique qu'anti-politique. C'est-à-dire,
il pose des questions radicales sur les formes d'organiser la vie en commun qui n'ont pas de place
sur l'échiquier politique, tout en le dérangeant.
« Democracia real ya » est un énoncé qui bouleverse totalement le
monopole des paroles et des thèmes exercé dans le quotidien par la CT. D'un
côté, il implique un rejet défiant, explicite et sonore de la politique de
(tous) les politiciens. Aujourd'hui, plus personne n'ignore que la politique des politiciens se
consacre uniquement à la gestion des besoins de l'économie mondiale
présentée comme un « destin ». Que la politique n'est pas au service des
personnes, sinon de la logique du bénéfice. Le 15-M place cette question au coeur de
toutes les villes et au coeur de tous les débats publics. En ce sens, il pourrait être
considéré comme un mouvement « anti-politique ». Mais quoique le rejet
nous unisse, nous sommes plus qu'un rejet. Des intellectuels de l'envergure de Zygmunt Bauman ne
voient pas cette réalité, mais elle est évidente pour quiconque s'étant
rendu aux places des différentes villes : quelques jours suffirent pour voir que nous
n'étions pas là-bas seulement pour crier notre indignation contre qui que ce soit,
mais pour la beauté et la puissance d'être ensemble, prenant en charge collectivement
un espace de vie et testant de nouveaux modes de participation commune aux choses communes. Par
conséquent, redéfinissant et réinventant le politique.
Reprenant les paroles de quelqu'un qui s'était rendu dans une assemblée, les places
furent « des ateliers de démocratie en plein air ». Les luttes de pouvoir
propres à la CT furent remplacées par l'écoute active, l'élaboration
d'une pensée collective, la considération de ce que nous bâtissons tous
ensemble, la très généreuse confiance en l'intelligence de cet autre qui nous
est inconnu, le rejet des blocs majoritaires et minoritaires, la recherche patiente des
vérités inclusives, le questionnement et le requestionnement constant des
décisions prises, le privilège du débat et le processus sur
l'efficacité des résultats, etc. Si le consensus de la CT fonctionne, comme nous
l'avons signalé initialement, en prescrivant les limites du possible, pour le mouvement 15-M
le consensus à un sens tout autre : les accords se bâtissent grâce aux dialogues
des désaccords dans les assemblées publiques, où quiconque peut parler en son
nom propre, où les factions-partis n'existent pas.
Une des plus grandes puissances éthiques et politiques du 15-M est la question et la préoccupation constantes de l'autre, de celui qui n'est pas là, parmi nous. Ceux qui campaient eurent toujours conscience que leur force était en dehors des campements. Ou plutôt : dans le lien vif avec ce qu'un ami appelle « la partie posée du mouvement », c'est-à-dire, la population touchée et affectée par le 15-M bien qu'elle ne participe pas directement à la partie organisée. Le campement de Plaza del Sol n'a jamais cherché la séparation. C'est pourquoi il a suscité autant de flux de solidarité dedans/dehors (au troisième jour s'est imposé un appel pour que les voisins de Madrid cessent d'amener de la nourriture, n'ayant plus de place pour la stocker). Il ne fut pas envisagé comme une tranchée ou un dehors utopique, mais comme une invitation faite à cet autre qui nous est inconnu pour nous trouver, nous organiser et penser ensemble sur le pied de l'égalité. Inviter n'est pas une simpleaffaire : il faut faire confiance à celui qui nous est inconnu, savoir accueillir et avoir quelque chose à offrir, éviter les enfermements identitaires, être prêt à se laisser bouleverser par ce que l'autre doit amener, permettre à l'autre de se réapproprier de l'espace et de le reconfigurer à son gré, etc. Cette pratique fut nommée par le mouvement « inclusivité ». Cette question et cette préoccupation à l'égard de l'autre véhiculaient une partie importante de la tension créative des campements. La consigne de « respect » qui circulait avec autant de force nommait l'exigence et le défi d'élaborer un vivre ensemble entre ceux qui sont différents et inconnus, en mettant toujours en avant ce qui unit et non pas ce qui sépare (sigles, violences, langages et comportements exclusifs). Ce qui se révèle aujourd'hui comme étant le plus difficile, car l'autre apparaît avec insistance comme un obstacle ou une menace.
Les pouvoirs opèrent toujours par dé-limitation : ils
établissent les frontières, assignent les identités,
stéréotypent la réalité. Leur objectif à l'égard du 15-M
était de distinguer entre les gens qui protestent et les gens normaux, qualifiant les
indignés comme « des marginaux anti-système », « des violents
» ou des « perroflautas[10] ».
Diviser en utilisant des stéréotypes imprégnés de peur, tracer une
ligne claire entre ce qui est normal et ce qui est suspect (trouble et violent). Briser le commun.
Mais le 15-M a inventé mille nouvelles formes pour crever les stéréotypes,
depuis l'humour qui ridiculise et vide les images de peur jusqu'à l'invitation faite en
permanence à quiconque à voir de ses propres yeux la réalité que nous
étions en train de bâtir dans les places, réalité qui était sans
cesse proposée elle-même comme un espace à quiconque, tout en affirmant que
dans ces conditions le plus normal est de protester. « Nous ne sommes pas anti-système, le
système est anti-nous ». Sa force se trouvait et se trouve là : prendre toujours
à contre-pied les façons de faire et de dire dominantes.
Face aux stéréotypes qui divisent, le 15-M a proposé des noms de quiconque ou
d'identités non identitaires. Par exemple, « indignés ». Tout au début, ce nom
fonctionna plutôt comme une étiquette médiatique et personne ne s'identifiait
avec elle dans les campements, mais plus tard les gens du 15-M se sont réapproprié ce
terme. Indignés dispose un nous très ouvert. Il ne renvoie pas à une
identité sociologique ou idéologique (« ceux-ci » ou « ceux-là »), mais
à une décision subjective, potentiellement accessible à quiconque. Quiconque
peut se sentir indigné, quiconque peut refuser d'être une marchandise entre les mains
des politiciens et des banquiers, quiconque peut percevoir l'intolérable état des
choses. Indignés nous permit à ceux qui sommes différents de nous rencontrer «
en tant que » quelque chose de commun et d'inclusif et non pas « en tant que » quelque chose
d'exclusif et d'opposé (gauche ou droite, monarchiques ou républicains, etc.). Et il
en fut ainsi pour d'autres noms de quiconque du 15-M, comme « personas » [Des personnes], « Somos
el 99 % » [Nous sommes les 99 %] et y compris la Plaza de Sol elle-même,
assumée comme un personnage collectif.
Après un mois dans les places, le 15-M s'est déplacé aux
quartiers. Une des lignes d'action qui s'est développée avec le plus de force est
celle qui s'est consacrée aux expulsions de logement. Les chiffres d'expulsions de logement
en Espagne n'ont pas cessé de s'accroître depuis l'éclatement de la crise en
2008. On estime que 500 délogements sont effectuées chaque jour. Il s'agit de
personnes qui ne peuvent pas assumer le paiement des hypothèques accordées en son
temps et sont expulsées de leurs maisons (ce qui ne les exempte pas de l'obligation de payer
l'hypothèque restante). Les expulsions de logement sont l'image la plus précise du
capitalisme actuel. Déloger, expulser, déposséder, déraciner,
précariser, fragiliser, chasser en exposant aux intempéries et aux incertitudes...
Pour les marchés financiers qui dirigent notre monde, nous sommes tous de la matière
jetable, superflue, dont on peut se passer. Personne n'est à l'abri du grand
délogement capitaliste. L'altération de tout est la norme et la stabilité de
quelque chose devient l'exception. La peur de rester dehors est l'aiguillon de fond qui nous pousse
tous à jouer des coudes au jour le jour.
Jusqu'à présent aucune expulsion de logement n'avait fait la une des journaux. Les
expulsions de logement ne peuvent être le « sujet » d'aucune voix de la CT, presque par
définition. Mais maintenant on en parle. Ces expulsions apparaissent dans la presse et dans
la télévision. Pourquoi? Tout simplement parce que quelques personnes ont
décidé d'interrompre ce mécanisme qui nous était présenté
comme une sorte de fatalité « naturelle », en montrant qu'il s'agit d'un problème
politique. L'empêchement d'une expulsion de logement est un geste qui perce la culture
consensuelle de la CT : il rend visible ce qu'on voulait cacher, problématise et politise ce
qu'on voulait « naturaliser », évite tous les pièges identitaires et nous interpelle
tous. Mais en même temps, les mois ont défilé et les assemblées et les
espaces organisés du 15-M se sont progressivement vidés de gens. Le mois de
décembre a vu émerger un intense débat à ce sujet. Où sont
toutes les personnes qui peuplèrent les places et les assemblées au printemps? Ne se
sentent-elles plus affectées par le 15-M, sont-elles incapables d'un engagement durable, se
sont-elles résignées à leur sort? Je ne le pense pas, je pense que les gens
d'une manière générale sont revenus à leur vie d'avant. Se pose ici un
problème crucial : la relation entre la vie et la politique. Les semaines de campement
à Sol furent un temps exceptionnel, mais il est très compliqué d'habiter une
exception. Ou ne peuvent le faire que ceux qui ne vivent pas de vie ordinaires : par exemple, les
activistes, ceux qui placent au centre de leur existence la politique et disposent de tout leur
temps pour elle. Mais les façons de faire des activistes accueillent et convoquent surtout
d'autres activistes. La professionnalisation de la politique (activiste aussi) vide les espaces
communs. Le problème ici est l'énorme difficulté que nous avons à
inventer des formes de faire de la politique qui soient à la hauteur des personnes et non
pas à l'inverse. Une politique habitable pour les 99 %, pas seulement pour les activistes.
Le personnel se dissocie du collectif lorsque nous ne sommes pas capables d'inventer des liens
entre les modes de vie et les modes de lutte. C'est ainsi que le politique se vide et meurt.
Mais « revenir à sa vie d'avant » n'est pas une bonne expression. Car
après être passé par les places, on n'y revient pas pareil et, par
conséquent, on ne revient pas à la même vie. Paradoxalement, nous revenons
à une nouvelle vie : touchée, traversée, affectée par le 15-M. Le
regard, la pratique et l'être dans le monde des milliers de personnes ont été
bouleversés suite à la rencontre du 15-M. C'est pourquoi il est possible de dire que
maintenant le 15-M n'est pas qu'une structure organisatrice composée d'assemblées et
de commissions, mais surtout un autre état mental et une autre disposition collective envers
la réalité, porteuse de l'empreinte de l'expérience revigorante des places.
Prolifèrent les initiatives à l'esprit 15-M qui ne sont plus issues de ce mouvement.
Et les façons de faire du 15-M contagionnent et imprègnent d'autres mouvements qui
sont arrivés après.
Le 15-M a créé un nouveau climat social, où d'autres choses deviennent
possibles. Le système de partis n'est plus un tabou, et presque personne ne considère
plus l'identification entre démocratie et capitalisme comme une évidence. Il est
possible de penser et de faire de la politique sans être affilié à un parti,
sans être même pas militant d'un mouvement social. Des milliers de personnes utilisent
le Réseau Internet pour bâtir collectivement un autre point de vue sur
l'actualité. Nous avons appris que cet autre qui nous est inconnu n'est pas qu'un ennemi ou
un objet indifférent, mais qu'il peut être même un complice. Nous avons
découvert que nous sommes capables de faire des choses que nous n'imaginions même pas.
Nous avons questionné ensemble ce poids asphyxiant de la réalité officielle
qui dit : ce qu'il y a est ce qu'il y a. La situation macro reste la même, mais nous la
voyons maintenant sous un nouvel angle. Entre elle et nous s'ouvre un espace où il est
possible de respirer.
Le climat se répand à travers toutes ces personnes affectées par le 15-M, mais
qui ne font pas partie de la structure organisée en assemblées et commissions de
travail. Il traverse toute la société comme un courant discontinu dans le temps et
l'espace, complexe et divers, imprévisible. Parfois souterrain, incarné par des
milliers d'initiatives formelles et informelles qui sont enracinées dans le quotidien.
Parfois très visible, s'exprimant sous forme d'essaims et de marées qui s'emparent
massivement de la rue. Nous savions à peu près comment s'organise un mouvement
social, mais comment s'(auto)organise un climat ?
Si le climat est cette réalité discontinue, complexe et
imprévisible, peut-être s'agit-il de penser l'organisation plutôt en termes de
circulation que de centralisation et d'adhésion. Comment favoriser la circulation des
choses? Entre amis, émerge l'idée du « dispositif inachevé ». Le dispositif
inachevé peut être un espace, un outil, une idée, une image, une proposition.
Il est inachevé parce qu'il est ouvert et laisse de l'espace à l'autre pour le
reconfigurer et le bouleverser, sans imposer des modes d'utilisation uniques ou de critères
d'appartenance rigides; parce qu'il est rétorquable et peut être
déplacé, traduit et recréé dans d'autres contextes et situations, sans
établir clairement un auteur-propriétaire. Le dispositif inachevé requiert
(c'est-à-dire, nécessite et sollicite) la participation active de l'autre pour
trouver un sens et un usage.
Penser en termes de dispositifs inachevés implique de renoncer au contrôle et de faire
confiance à l'intelligence et à l'autonomie des autres. Assumer avec gaité les
contradictions et les paradoxes des espaces vraiment pluriels et complexes. Abandonner le fantasme
du Plan Directeur et apporter ce que nous pouvons à un espace indéterminé sans
prétendre en maîtriser les effets. Apprendre à habiter l'incertitude et
à savoir faire avec le non-savoir. Le campement de Sol est un bon exemple de tout cela :
habitable et inclusif, en raison de son caractère ouvert et rappropriable, il se
répliqua à une vitesse vertigineuse dans toutes les villes d'Espagne. Peut-être
le mouvement global des places pourrait-il être pensé y compris ainsi : non pas comme
une identité ou un programme commun, mais comme un champ de résonances, de vibrations
et d'ondes de choc. Non pas comme un « nouveau sujet politique », mais comme une conversation
intermittente et fragile, pleine de malentendus et de traductions créatives. Entre Tahrir et
Sol, entre Sol et Syntagma, entre Syntagma et Zuccotti...
© Amador Fernández-Savater
Ce texte peut être copié et distribué librement, avec ou sans but lucratif, à condition de toujours inclure la présente note, même en cas d'utilisation partielle.![]()
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