Des manifestants par milliers et milliers qui déferlent dans les rues
partout en France, l'économie du pays menacée de paralysie parce que l'essence s'est
tarie dans les pompes, les travailleurs des raffineries s'étant mis en grève... cela
redonne évidemment le sourire ! On se demandait si les milliards donnés aux banques
il y a deux ans allaient enfin provoquer la colère des éternels perdants. Nous savons
maintenant que, au-delà de la question des retraites, le mouvement social que nous venons de
vivre a été une puissante vague de fond qui a cristallisé tous les sentiments
d'injustice, de ras le bol, de révolte accumulés depuis la crise financière de
2008, ravivés par la pitoyable mais ô combien révélatrice affaire
Bettencourt. Ce mouvement qui a pris des formes diverses va laisser des traces sans aucun
doute.
Le fait que la réforme ait été votée et promulguée va-t-il
être ressenti comme une défaite ? Pour l'instant, pas vraiment. Pas de sentiment de
victoire non plus. Plutôt comme si on restait en suspens. On allait manifester en sachant que
« tout était plié d'avance », comme on l'entendait dire, et seules les
directions syndicales avaient encore l'oeil fixé sur le calendrier institutionnel dont la
plupart d'entre nous se contrefichaient. Il y a là quelque chose de contradictoire dans ce
« tout est plié d'avance » parce que à la fois on se dit que nos
parlementaires ne représentent plus qu'eux-mêmes et qu'il n'y a rien à attendre
de leurs votes, à la limite donc pourquoi continuer à faire fonctionner des
institutions si peu démocratiques ? Cette prise de conscience collective du fossé qui
sépare le peuple du gouvernement censé le représenter est plutôt
positive. Mais d'un autre côté on se dit aussi que de toute façon le
système est plus fort que nous, que rien ne l'ébranlera, c'est consciemment ou non le
sentiment que « le capitalisme a gagné », et cela, c'est plutôt
négatif.
Bien sûr, il y a une nette radicalisation d'une large frange de manifestants, et le
système capitaliste a été nommé en tant que tel source de tous nos maux
; le slogan « je lutte de classe » a eu du succès. Pourtant nous ne sommes pas
vraiment sortis de la seule question de la réforme des retraites, c'est-à-dire que
nous sommes restés cantonnés à la défense d'acquis, au stade de «
réforme ou pas réforme » ! Ceux qui aujourd'hui nous proposent de signer une
pétition pour contraindre le président de la République à organiser un
référendum contribuent, à mon sens, à entretenir cette illusion que
nous pouvons encore faire plier ceux qui sont au pouvoir comme si des milliers de signatures
avaient la capacité de faire mieux que des millions de manifestants. Comme si un
référendum était la solution miracle : on a vu ce qui est advenu à
celui de 2005 sur le TCE !
Il y a donc encore du chemin à parcourir avant qu'émerge enfin, chez les
salariés, collectivement et à grande échelle, la conviction que le capitalisme
n'est pas une fatalité et qu'on n'est pas obligé de « faire avec ».
Voici un exemple concret pour comprendre l'ambiguïté dans laquelle se trouvent
plongés certains travailleurs. Cela se passe dans l'agglomération rouennaise. Dans le
même temps que se déroulaient les grandes manifestations contre la réforme des
retraites voulue par le gouvernement et le MEDEF, des travailleurs se mobilisaient pour la
défense de l'entreprise multinationale qui les emploie. Quelques explications.
À Rouen comme ailleurs se pose en ce moment la question de la gestion de l'eau :
régie publique ou entreprise privée à laquelle on confie une mission dite de
service public ? Certaines villes, comme Paris, ont déjà fait le choix du retour ou
du maintien en régie publique. C'est aussi le cas pour 70 % des habitants de
l'agglomération rouennaise, mais il reste encore de nombreuses communes desservies par le
groupe de la Lyonnaise des Eaux dont les contrats arrivent à échéance fin
2011. Des militants associatifs, regroupés dans le collectif Eau Publique, dénoncent
depuis des années les scandales et l'opacité de la gestion privée de l'eau.
Ils mettent en garde contre le leurre du partenariat public/privé, une entreprise
privée ne peut faire autrement que d'alourdir nos factures pour dégager des profits
et rémunérer ses actionnaires. Peu à peu, leurs voix se sont fait entendre
mais fin décembre il reste un choix décisif à faire par la CREA [ndlr :
Communauté d'agglomération Rouen-Elbeuf-Austreberthe], cette grande communauté
urbaine voulue et présidée par Laurent Fabius. Va-t-il être
décidé de privilégier l'intérêt général de 90 000
habitants de l'agglomération ou l'intérêt particulier d'une puissante
multinationale (La Lyonnaise des eaux ayant rejoint le groupe Suez depuis 1997) ?
Mais quelle ne fut pas la surprise des militants du collectif lorsqu'ils se sont trouvés,
dans leurs réunions, face aux salariés de la Lyonnaise venus pour défendre
leur entreprise et les accusant de vouloir leur faire perdre leur emploi. Désarroi
d'ailleurs partagé : les salariés de la Lyonnaise, pour beaucoup syndiqués
à la CFDT, se montrant tantôt agressifs, tantôt désarçonnés
par le fait qu'ils s'adressaient à des salariés, des syndiqués, des
manifestants tout comme eux ! Pourtant c'est avec leur directeur régional qu'ils ont choisi
de faire bloc. Voici de larges extraits du tract qu'ils nous ont distribué fin juin :
« Tous unis et solidaires face à la menace sur notre entreprise... Nous sommes les
acteurs de la notoriété de la lyonnaise des eaux, l'attaquer c'est
déprécier le travail de 10 000 salariés convaincus de leur utilité
auprès de la population. Nous sommes fiers de notre appartenance à cette
entreprise... Nous avons le sens du service public... L'eau qui coule aux robinets n'est pas un
bien commun gratuit, elle est captée, traitée, transportée et livrée
chez les consommateurs... Nous sommes convaincus de l'utilité de notre travail. Nous
méritons le respect !!!... Nous ne serons pas les otages de décisions dont les
motivations sont seulement politiques. Nous ne voulons pas être transférés
à la régie de l'eau. Défendons notre statut, mobilisons nous. »
Il y a dans ce qui est dit ci-dessus des choses qu'il faut entendre car elles traduisent une
demande tout à fait justifiée : le désir d'être respecté et
entendu dans son statut de travailleur qui fait bien un travail socialement utile. Cependant, ce
n'est pas la crainte de perdre leur emploi qui motive ces salariés : ils le savent, le code
du travail impose à la collectivité de reprendre les personnels de l'ancien
délégataire aux conditions équivalentes. Tout au plus peuvent-ils regretter
une mutuelle privée plus avantageuse. Non, ce qu'ils mettent en avant c'est « la
menace sur notre entreprise ». Nous dépassons là une
simple polémique entre quelques salariés et militants associatifs. La réaction
des travailleurs de la Lyonnaise de Maromme (ils sont une centaine) ouvre en fait un débat
extrêmement large car il déborde le cadre de l'emploi pour nous confronter à
des choix décisifs de société. Quelles questions pouvons-nous nous poser ?
Tout d'abord celle de l'entreprise vue comme une grande famille à laquelle on est fier de
faire partie. On mesure alors combien l'idéologie capitaliste a pénétré
profondément dans les consciences car l'exemple rouennais n'est sans doute pas unique en son
genre. On est bien loin du « je lutte de classe » ! La Lyonnaise des eaux/Suez n'est
certainement pas une entreprise philanthropique : elle a été prise la main dans le
sac par la ville de Bordeaux qui lui réclame 233 millions d'euros ; en 2005 c'est de Bolivie
qu'elle a été chassée après trois jours de soulèvement
populaire.
Celle ensuite de la défense du service public. Question de principe... car on ne peut
ignorer qu'un vrai service public ne peut avoir de sens et fonctionner convenablement dans un
État au service des classes dirigeantes et des milieux d'affaires. La question du service
public n'est pas dissociable de la question de l'État. Malgré tout, on le
défend face aux ravages des privatisations. C'est la seule garantie que nous n'allons pas
payer pour enrichir ces parasites que sont les actionnaires.
Celle, bien sûr, de l'eau, bien commun de l'humanité, bien si vital qu'on ne peut
envisager d'en priver les plus pauvres. Va-t-on un jour nous faire aussi payer l'air que nous
respirons ? Et pourtant dans certains quartiers pauvres l'eau ne coule déjà plus.
C'est ce que nous montrent Leslie Franke et Hermann Lorenz dans leur film documentaire, «
Water makes money ». Ils y analysent le fonctionnement et les stratégies de
développement des deux grandes multinationales de l'eau, Veolia et Suez.
Que ce soit sur la question des retraites, de l'emploi, de la régie publique de l'eau, etc.,
il n'y a donc plus à l'heure actuelle aucun combat qui ne soit porteur d'un choix collectif
de société et qui n'amène pas à la remise en cause du système
capitaliste en tant que système global.
Le 16 novembre 2010
Nadine Floury
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