Le cinéma : septième art ou art de marché ?
Ce que révèle la fermeture des salles Art et Essai…

Nous avons essayé, au travers de cet article, de rédiger un dossier le plus complet et explicatif possible, d'où notre utilisation de nombreux sigles qui désignent les diverses organisations qui ont été nos sites de références.

Lorsqu'on se penche sur la situation du cinéma en France, on se trouve confronté à deux constats : 2009 aurait été une année record avec plus de 200 millions d'entrées, certains films engrangeant des recettes faramineuses (c'est en 2010 déjà le cas pour le très médiatisé « Avatar »). Mais, par ailleurs, le cinéma qui bénéficie de l'appellation « Art et Essai » (50 millions de spectateurs, soit un quart des entrées) se retrouve de plus en plus dans la situation de parent pauvre et voit son existence menacée par la fermeture d'un grand nombre de ses salles. Qu'est-il donc arrivé au septième Art ? Lui qui, dès son origine jusqu'aux années d'après guerre, a été un art très populaire, n'a pas échappé aux lois du Marché érigé en principe suprême et fonctionne maintenant à deux vitesses, avec deux publics : un cinéma dit commercial, dont l'exploitation est aux mains de grands groupes financiers qui attire les foules et les bénéfices, et un cinéma qui se voit encore et avant tout comme un Art mais qui se trouve aussi catalogué, il ne faut pas se le cacher, comme un cinéma « d'intellos ».

De plus en plus de multiplexes, de moins en moins de « petits cinémas »

Les multiplexes poussent comme des champignons, avec à leur tête les UGC et les Pathé-Gaumont (réunis dans EuroPalaces). Point n'est besoin d'en dresser une liste, ils font désormais partie du paysage urbain, comme toutes les autres « grandes surfaces », les Carrefour, Ikéa, Castorama et cie…boîtes à vendre, lieux de consommation : ici on vend produits alimentaires et ménagers, là des meubles, là des spectacles. Nous sommes dans la même logique : il faut que ça rapporte. Même les plus irréductibles pourfendeurs du « Système » finissent un jour par y mettre les pieds : parce qu'on échappe à la galère de la recherche de la place où se garer (les parkings sont immenses), parce que les salles sont confortables et qu'on est sûr qu'on sera bien installé sans être gêné par la tête devant soi, parce que c'est aussi l'occasion de voir quelques bons films sur écrans géants. Décor moderne, bornes à cartes pour retirer ses billets, tapis rouges qui nous conduisent à une enfilade de salles, clinquant publicitaire, c'est partout pareil. Les nouveaux cinémas nous accueillent dans le même uniforme.

Les cinémas de quartier, les cinémas Art et Essai avaient quant à eux une certaine personnalité acquise au fil de plusieurs décennies et pour beaucoup un charme un peu rétro. Ils disparaissent les uns après les autres. Combien reste-t-il aujourd'hui de ces petits cinémas qui portaient toutes sortes de noms, Rex, Omnia, Coucou, Eden…? « C'était la dernière séance » disait déjà il y a plusieurs années Eddy Mitchell dans sa chanson.

Quant aux salles Art et Essai , malgré leur label qui sous-entend une certaine qualité, elles voient leurs existences de plus en plus compromises. Dans un article publié le 28 juin 2008 le quotidien Le Monde signalait que de nombreuse petites villes de moins de 20 000 habitants risquaient de se voir privées de films Art et Essai. Le mal s'est révélé plus profond puisque ce sont aussi les moyennes et grandes villes qui en sont victimes. Faisons un rapide, et sans doute incomplet, tour d'horizon :

Presque toujours les fermetures des salles ont un caractère brutal et provoquent l'inquiétude, l'indignation et la colère de leur personnel et de leurs habitués qui se regroupent en associations, proposent des pétitions, interpellent désespérément leurs élus et le ministère de la culture. Mais ce qui rend leur combat d'autant plus difficile, c'est qu'ils ne se trouvent pas confrontés à une situation particulière mais bel et bien à une politique d'ensemble.

Quelles raisons leur donne-t-on ?

Si la nécessité d'améliorer la sécurité et le confort de salles parfois vétustes est difficilement contestable, les déclarations d'intention des municipalités et autres collectivités locales de maintenir l'activité art et essai dans leur ville ou région ne suppriment pas les inquiétudes. (Brest a promis la réouverture du Mac Orlan en 2011, Rouen a pour projet la reprise de l'ancien Gaumont de centre ville, Le Havre a mis à l'étude un projet de pôle art et Essai). Elles les suppriment d'autant moins lorsque, comme à Rouen, le prétexte de la mauvaise gestion est subrepticement invoqué dénigrant ainsi le travail d'un professionnel qui a su gagner depuis de longues années la confiance de son public pour le mettre « en concurrence » avec des salles qu'un véritable projet culturel aurait consacré à d'autres formes de spectacles.

Prenons donc la distance vis-à-vis des discours de principe sur la volonté de maintenir une offre culturelle de qualité, qu'ils proviennent de « gauche » ou de « droite », pour nous pencher sur causes profondes de ce qui met en danger « l'Art et Essai » en en réduisant l'offre comme peau de chagrin .

Des cinémas indépendants mais fragiles

Rappelons d'abord que le cinéma, de la production à la projection en salles, reste une activité commerciale au sein d'une économie de marché, encadrée par le CNC (centre national de la cinématographie) qui gère le fonds de soutien. Ce fonds de soutien est alimenté par les taxes prélevées sur chaque billet vendu, sur la vidéo, et fonctionne donc sur le principe de la solidarité. Parfois salles municipales comme à Brest ou à Montreuil avec le Mélies, les cinémas indépendants rentrent en général dans le cadre de la petite entreprise privée mais dont l'objectif, c'est là où le bât blesse, n'est pas la rentabilité et le profit avant tout chose. On désigne par l'expression « cinéma indépendant » à la fois un cinéma produit hors des grands studios, sans gros budgets, ils ont leurs propres festivals comme celui de Sundance créé par Robert Redford ; et les salles dont l'exploitant choisit lui-même les films qu'il projette. Ces salles n'ont pas automatiquement le label art et essai, nous y reviendrons.

Comment fonctionne la filière cinématographique

Un film est d'abord produit par un producteur (celui qui finance) qui peut faire appel à des organismes pour trouver des financements (le CNC, TF1, Canal +, Arte, la fondation GAN sont quelques exemples de co-producteurs). Des noms célèbres sont associés à la production : la 20th Century Fox, la Columbia, Walt Disney…

Puis il est distribué en salle par un distributeur.

L'exploitation est la dernière étape, celle qui encaisse les recettes d'un film et qui, après déduction de la TSA, les partage avec le distributeur qui lui même les partage avec le producteur. Le directeur ou exploitant de salle a le choix de sa programmation, de la promotion locale, de l'accueil de ses spectateurs

À noter que les plus grands groupes cumulent les 3 fonctions de la filière.

Indépendants mais démunis face à la concurrence

Pour les grosses chaînes que nous avons déjà citées le cinéma est devenu avant tout une affaire commerciale, elles raisonnent donc en terme de management, de chiffres d'affaires, de bénéfices, et de stratégie… comme à la guerre ! Tous les moyens leur sont bons pour se mettre en situation de monopoles, mais le combat est inégal entre les grandes salles dites généralistes et les petites salles art et essai.

La mise en place de cartes illimitées : la guerre des prix

Les UGC puis les Pathé ont mis en circulation des cartes qui, moyennant une somme forfaitaire annuelle (environ 180 euros) permettent de se rendre autant de fois qu'on le souhaite au cinéma. Des exploitants indépendants ont saisi le conseil de la concurrence considérant que les prix des cartes étaient abusivement bas et que seules les grandes chaînes adossées à de puissants groupes financiers pouvaient se permettre de vendre à perte, mais ils ont été déboutés. On leur a rétorqué que rien ne les empêchait de mettre en place le même système et que tant que le prix de la place dépassait les 3,05 euros il n'y avait pas de concurrence déloyale (ils se sont basés sur une étude qui montre qu'un spectateur « à cartes » allait en moyenne 46 fois par an au cinéma, sa place revient donc à environ 4 euros). Ce système, vu comme un moyen de payer moins cher, a entraîné une baisse de fréquentation désastreuse des petits cinémas. Certains d'entre eux ont tenté de s'adapter aux cartes mais ils ne récoltent que des miettes. Les grands circuits ont su en jouer pour diviser les rangs.

La mise en place des cartes illimitées a un autre effet pervers, elle crée un système particulièrement opaque car il supprime le lien direct entre ce que paie le spectateur et la remontée des recettes ; même si on ne va pas au cinéma, l'argent qu'on aura versé ira directement dans la poche des grands circuits qui ainsi peuvent réaliser plus de la moitié des recettes alors qu'ils représentent moins de 10% des établissements de cinéma.

Les multiplexes s'accaparent des films Art et Essai : la guerre des copies

Les multiplexes, pour remplir leurs nombreuses salles, n'ont pas eu d'autres choix que de jouer le jeu de l'offre et de la diversité. Ils se sont donc mis à programmer des films estampillés Art et Essai, en choisissant ceux porteurs en termes d'entrées, qui ont leur public et des réalisateurs connus : les Woody Allen, les Ken Loach…

Ce qui a mis les distributeurs en position d'arbitre : comment ne pas décevoir les cinémas indépendants où leur film fera des entrées sans se mettre à dos les grands circuits ? Se pose donc le problème des copies. Les distributeurs indépendants n'ont pas les moyens de financer les copies pour les petites villes. C'est une agence publique, l'ADRC, agence pour le développement régional du cinéma, qui a donc la charge de les financer. Jusque là elle finançait près de 1800 copies de 130 à 160 films, pour la plupart des longs métrages Art et Essai. Mais ses ressources, qui proviennent du CNC, ont diminué de 28% en 8 ans. Aujourd'hui la réduction de son budget la limite à 1600 copies. Sachant que chacune de ces copies circule pendant une semaine dans huit salles de huit villes, 200 copies en moins c'est donc 1600 salles qui en sont privées.

Créé par le ministère de la culture en 1983 l'ADRC est financé par le CNC. Sa mission est de maintenir ou créer des salles dans les petites et moyennes villes, de promouvoir l'Art et Essai, le patrimoine, les courts métrages.

L'espérance de vie d'un film dans les salles est de 2 semaines et demi en moyenne. Les très grosses productions, avec plus de 900 copies, peuvent tenir 3 mois. Le film documentaire, « le Cauchemar de Darwin », n'est sorti qu'avec 25 copies… rendu donc ainsi inaccessible au plus grand nombre.

Et dépendants des subventions

Or celles-ci ne cessent de diminuer. L'aide de l'Etat était pourtant déjà fort modeste (5 millions d'euros en 2007) mais les services du Ministère de la culture et de la communication et du CNC ont confirmé dès 2008 une forte baisse des crédits déconcentrés disponibles en DRAC (directions régionales des affaires culturelles). De son côté le Cnaca (collectif national de l'action cinématographique et audiovisuelle) se plaint lui aussi d'une amputation de 18% des crédits de l'Etat. Ce désengagement de l'Etat est dans la droite ligne des politiques d'austérité et de diminution des dépenses publiques réclamées par l'Union Européenne. La ministre, Christine Albanel, a beau multiplié les déclarations rassurantes, c'est bien encore une fois « la culture qui trinque ». La production de courts métrages, l'organisation de festivals sont mis en difficultés. Ainsi que tous les projets d'éducation à l'image, pourtant si importants pour faire des jeunes collégiens et lycéens des spectateurs avertis et critiques. Ce sont aussi les emplois générés par ces diverses activités qui sont menacés.

La réforme des collectivités locales en cours suscite bien des inquiétudes. D'un côté on leur demande d'assumer certaines charges dont l'Etat s'est désengagé, de l'autre on les prive de moyens financiers avec la suppression de la taxe professionnelle (qui représentait la moitié de leurs recettes), et la diminution des crédits alloués par l'Etat. Le gouvernement entend de plus retirer aux départements et régions la clause de compétence générale qui leur permettait jusque là d'agir, entre autres, sur le terrain culturel. L'alerte a été lancée le 19 décembre dernier en Seine Saint Denis par le président du conseil régional et 200 acteurs culturels du département. Le SYNDEAC (syndicat national des entreprises artistiques et culturelles)s'y est associé. Certains élus locaux ont déjà signalé aux divers responsables culturels qu'ils allaient être contraints de diminuer de manière drastique leurs aides à l'art et à la culture. Les exploitants des salles art et essai sont particulièrement concernés. Sans subventions publiques, ils seront contraints de fermer leurs portes. Pourtant à lire les divers journaux publiés par les régions et les départements, on a souvent l'impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, que l'art et la culture sont mis à l'honneur et favorisés par d'ambitieux projets : n'est-ce pas là surtout un contrecoup de ce satané principe de concurrence qui pousse à « vendre » le mieux possible sa région ?

Jusqu'à être accusés de concurrence déloyale

La loi Lang de 1982 avait été une tentative pour réguler le marché sauvage de l'activité cinématographique. La mise en place d'un médiateur devait tenter de « moraliser » les relations commerciales entre distributeurs et exploitants. Depuis, le marché a repris tous ses droits au nom de la sacro sainte « concurrence libre et non faussée ». Les subventions publiques sont donc considérées comme de la concurrence déloyale et certaines chaînes n'hésitent plus à attaquer en justice les petites salles municipales ou les cinémas privés indépendants lorsque ceux-ci se trouvent dans leur périmètre. C'est ce qui est arrivé au Comoedia de Lyon, au Mélies de Montreuil, au Jean Eustache (un cinéma associatif)à Pessac.

Une fois cependant, un petit cinéma Art et Essai l'a emporté ! L'El Dorado de Dijon en décembre 2007, après une plainte déposée en 2003, a réussi à faire condamner par le conseil de la concurrence, pour abus de position dominante, la chaîne Ciné-Alpes (ou circuit Davoine, du nom de son dirigeant, un homme d'affaires redoutable), 4ème circuit national de salles de cinéma, en situation de quasi monopole dans les stations de ski des Alpes du Nord et qui menait une politique de chantage à l'égard des distributeurs qui refusaient de lui accorder l'exclusivité de leurs films. Pour une fois donc, la morale a été sauve, mais nous n'en avons hélas pas d'autres exemples !>

Voire d'antisémitisme !

Eh ! oui ! C'est ce qui est arrivé au réseau Utopia (un réseau de cinémas Art et Essai dont nous parlerons plus loin) pour avoir fait une présentation du film d'Elia Suleiman, « Le temps qu'il reste » dans laquelle il était question, entre autres, des milices juives. Cela leur a valu un article de la part de Yann Moix, dans la chronique du Figaro le 10 août 2009 , article d'une violence extrême dans lequel avec hargne et mépris, le journaliste associe Utopia à des « bobos ultra gauchisants », à des « alter bobos mondialistes utopistes », qui « ne se déguisent plus en officiers allemands[…] mais portent des sandalettes et se parfument au patchouli » et dont le public est constitué de « babas cool cinéphiles et idiots ». L'association culturelle juive des Alpilles qui avait accusé Utopia d'incitation à la discrimination raciale vient d'être déboutée. Le procès d'Utopia contre le Figaro et Yann Moix doit avoir lieu prochainement. A suivre donc (on peut se rendre sur le site : www.cinemas-utopia.org/U-blog/avignon/)

Dernier obstacle : le passage au numérique

Pour les grands circuits, aucune inquiétude, ils ont les moyens de s'équiper ; il n'est pas sûr que ce sera le cas pour les plus petites salles. « Après la prolifération des multiplexes et l'installation des cartes illimitées, l'arrivée annoncée de la diffusion numérique peut se révéler une étape de plus dans les processus de concentration et de conquêtes de parts de marché »note le SCARE (Syndicat des Cinémas d'Art de Répertoire et d'Essai). En effet si le numérique offre une meilleure qualité d'image et un prix d'achat des copies moins élevé, les matériels qui sont proposés aujourd'hui aux exploitants restent trop chers et ne permettent pas de diffuser tout ce que le numérique peut offrir. C'est ce que regrettent nombre d'exploitants pour qui « un matériel plus adapté aux petites salles permettrait de surcroît un renouveau des salles de quartier et d'ainsi revitaliser le tissu social. Internet et le numérique ont libéré partout dans le monde des énergies créatrices extraordinaires. Il est essentiel de ne pas brider ces énergies[…] »( voir sur le site du ISF, association des salles de cinéma indépendantes)

Cinémas à deux vitesses ou deux conceptions du cinéma, voire deux publics ?

Le cinéma « fermé » n'est pas celui qu'on pense !

Si nous reprenons notre constat de départ nous avons donc d'un côté un cinéma dépendant de groupes tout puissants capables d'imposer leurs lois économiques et leur propre vision du monde, fonctionnant selon la logique des hypermarchés, qui, sous l'apparence de l'abondance et de la variété, poussent à une consommation irréfléchie. Ce sont les nouveaux cinémas, les « modernes ». De l'autre côté les cinémas Art et Essai peuvent faire figure « d'anciens » parce qu'ils occupent souvent de vieux établissements, avec de petites salles, devenus presque des anachronismes et en tous cas des « résistants » parce qu'ils essaient de poser « en principe qu'une œuvre ne saurait être considérée comme un simple produit de marché » et qu'ils s'inquiètent de ce qui risque d'arriver « le marché d'un côté, la culture de l'autre, sauf quand elle atteint un marché. Il y a là un véritable risque de retour à un cinéma à plusieurs vitesses, mettant en cause la tradition de diversité et le principe de solidarité qui fondent notre vie culturelle » (voir le site du SCARE).

Comment obtenir le label Art et Essai ? (décrets de 1991 repris en 2002)
Les Cinémas d'Art et d'Essai sont des salles de spectacles cinématographiques dont les programmes sont composés d'œuvres présentant l'une au moins des caractéristiques suivantes : Peuvent être exceptionnellement comprises dans les programmes cinématographiques d'Art et Essai : La recommandation des oeuvres "Art et essai" est établi par un collège de 100 membres (réalisateurs, producteurs, distributeurs) dans le cadre d'une convention entre l'AFCAE (association française des cinémas art et essai) et le CNC.
Pour être classé cinéma Art et Essai il faut une certaine proportion d'œuvres recommandées dans sa programmation. D'autres critères sont pris en compte, comme le contexte géographique et sociologique. C'est une commission du CNC qui définit le classement des salles. Selon leur programmation les cinémas peuvent obtenir les labels suivants : « Jeune public », « Répertoire », « Recherche et découverte ».
Une petite contribution financière est accordée aux cinémas qui ont obtenu le label Art et Essai, mais il est provisoire et soumis à examen périodique.

À la lecture des différents critères, à la fois un peu vagues et exigeants, on peut se dire que la catégorie Art et Essai n'est pas facile à appréhender pour les spectateurs et qu'elle peut être vue comme une catégorie fermée, un cinéma pour une élite, pour puristes, pour « intellos » comme nous le disions en introduction, en opposition avec un cinéma populaire dit grand public. Ce qui est bien dommage car l'Art et Essai est par définition une catégorie très ouverte ! Elle fouille à la recherche de tout ce qui se crée partout dans le monde, à la différence des cinémas généralistes qui donnent largement la priorité, il est difficile de le nier, aux films français et américains. C'est un cinéma en fait très curieux, qui donne sa chance aux auteurs talentueux mais méconnus, qui relate des expériences diverses et donne une vision du monde non formatée. L'image « d'intellos » qui pèse sur lui joue hélas sans doute pour beaucoup comme un effet repoussoir : certains peuvent imaginer qu'on ne va y voir que des films à thèse donc ennuyeux. Or, pas du tout : dans les cinémas Art et Essai, on y pense souvent, certes, mais on s'y émeut et on y rit très souvent aussi !

Autres manifestations de l'état d'esprit d'ouverture de ces cinémas, ce sont leurs actions en direction des scolaires pour l'éducation à l'image, les rencontres avec les réalisateurs, les débats organisés à la suite de certains films. Mais peut-être cela a-t-il aussi un effet pervers en accentuant l'idée que certains se font d'un cinéma trop didactique…

Quel public pour quel cinéma ?

Il y a donc de toute évidence une mutation du public. 40% des gens ne vont jamais au cinéma. Plusieurs raisons à cela : la concurrence de la télé ou d'internet, le téléchargement, le DVD, le prix parfois prohibitif des places et puis aussi un peu sans doute cette habitude très individualiste de rester chez soi. Les goûts tendent à se formater, la culture étant devenue une industrie et une « mise en condition » comme l'écrivain allemand Enzensberger l'analysait déjà en 1962. (Dans « Culture ou mise en condition ? » Collection 10 18). Les enseignants, qui jusque là étaient pourtant censés faire partie de la catégorie des intellectuels, sont de moins en moins nombreux à fréquenter les salles Art et Essai mais de plus en plus nombreux à se précipiter pour voir le film nouveau qu'un matraquage publicitaire nous dit qu'il ne faut pas rater.

Le public Art et Essai n'échappe pas à la mutation. « Sur 15 films qui sortent, en général seuls 2 vont marcher », nous dit un directeur de cinéma. Pourtant ce public est réputé pour être averti, fidèle et assidu. D'après une étude publiée par le SCARE, c'est un public plus féminin, plus âgé, plus urbain, de catégorie sociale supérieure. Volontariste(il faut s'organiser car les films passent en horaires limités et sur une plus courte période), exigeant (il préfère la version originale et lit les critiques)…et satisfait.

Alors que « l'accroc » aux multiplexes ne fera pas la démarche inverse, ou très rarement, le cinéphile quant à lui ne dédaigne pas se rendre à l'occasion dans les salles UGC et Pathé parce qu'on y passe aussi de « bons » films et que ses goûts sont bien plus larges qu'on ne croit. Il consomme lui aussi du DVD et de la vidéo mais reste disponible pour les débats collectifs et les festivals.

La loi Hadopi ou la stratégie de la rupture entre les créateurs et leur public

C'est à l'association des salles indépendantes ISF (indépendants, solidaires et fédérés) que nous devons cette mise en garde, nous en citons un large extrait : « Nous sommes opposés à cette loi car elle ne résoudra en rien les difficultés du secteur de la création, elle tend à opposer les créateurs et leur public et semble totalement ignorante des implications des mutations technologiques actuelles sur nos pratiques culturelles. Non contente d'être inefficace, la loi Hadopi aura pour conséquence directe de rémunérer non pas les artistes mais les différentes sociétés offrant des services payants permettant de télécharger anonymement (les fournisseurs d'accès...)[…] Dans un futur proche, les films sont amenés à être acheminés dans nos salles par le biais des fournisseurs d'accès. Or si ceux-ci deviennent fournisseurs de contenus, quelle liberté de programmation aura-t-on ? Si les fournisseurs d'accès deviennent fournisseurs de contenus, le filtrage des réseaux sera la prochaine étape, et ce sera la mort de la diversité culturelle. On veut nous transformer en télévision câblée, au même titre qu'on veut transformer Internet en un média comme un autre, c'est-à-dire contrôlable. Ne nous y trompons pas, la loi Hadopi n'est là que pour maintenir les pouvoirs en place et favoriser une concentration des médias encore plus grande ».

Les résistances

Elles peuvent prendre plusieurs formes. Nous avons déjà évoqué les pétitions et les associations de défense des cinémas menacés de fermeture. Il y a eu aussi constitution de groupes et sociétés consacrés à l'Art et Essai, création d'associations pour le cinéma indépendant. Nous tentons ci-dessous d'en dresser la liste sachant qu'elle est peut-être incomplète…

Les MK2... des résistants convertis !

Marin Karmitz en est à l'origine. Il a dans un premier temps créé sa propre maison de production consacrée aux courts métrages puis, des problèmes de diffusion se posant, il a décidé de devenir lui-même exploitant. Sa société a d'abord pris le nom de la première salle ouverte dans Paris, le 14 juillet-Bastille. Il s'est ensuite implanté dans des quartiers défavorisés pour y mener une politique d'ouverture à la culture. Le groupe qui a pris le nom de MK2 en 1998 s'est spécialisé dans les films type Art et Essai, films d'auteurs, films étrangers et produit maintenant aussi des documentaires pour la télévision. Avec 11 complexes cinématographiques, des restaurants, des cafés, des librairies, des boutiques, il est devenu le troisième réseau sur la région parisienne. Mais d'avoir accédé à la cour des grands n'a pas été sans conséquences. Alors que Marin Karmitz s'était jusque là toujours prononcé contre l'hégémonie des circuits et pour le pluralisme, la stratégie de son groupe a évolué dans le sens d'un rapprochement avec les autres grands circuits, par le biais d'accords parfois surprenants : avec les Europalaces, (accords sur les cartes rompus par la suite) et en 2007 avec les UGC pour attaquer le Georges-Mélies de Montreuil ! C'est vrai que lors de sa passation de pouvoir à son fils, Marin Karmitz ne parlait déjà plus dans un interviewe donné au Monde le 4 octobre 2005 que de « malentendus entre les soucis du marché et les soucis de la création » !

Les Utopia

Le réseau Utopia est un réseau français de cinémas indépendants, membres fondateurs de l'association « Indépendants Solidaires Fédérés ». Il est implanté à Avignon, Bordeaux, Montpellier, Saint-Ouen l'Aumône et Pontoise, Toulouse et Tournefeuille et ses cinémas sont dotés des trois labels Art et Essai. Ils se sont donnés pour objectifs non seulement d'échapper à la règle du profit, avec un faible budget publicitaire ils tentent de maintenir le prix de leurs places en dessous de 6 euros, mais aussi l'animation culturelle de quartier et le lien social. Ils collaborent avec les scolaires mais aussi avec des associations s'occupant d'autistes ou d'analphabètes. Avec « les séances-bébés », ils permettent aux jeunes parents de venir avec leurs nouveaux-nés : on baisse juste un peu le son !

La SECAE et Etoile cinémas

La société d'exploitation cinématographique d'Art et Essai possède 4 salles à Paris intra-muros, le Racine-Odéon, le Saint-Germain des Prés, le Balzac, la Pagode regroupées dans le réseau de salles indépendantes « Etoile cinémas » , le nom commun a été créé dans l'objectif de développement et de pérennisation des salles parisiennes . La société tente de se développer en périphérie et en province (participation dans 5 cinémas). Elle contrôle aussi 2 sociétés de distribution et une société de production de longs-métrages. Fondée par un ancien restaurateur devenu cinéphile, Jean Henochsberg, elle est maintenant le 4ème groupe d'exploitants de salles dans la capitale , après les UGC, Gaumont et MK2 et s'est vu confier le nouveau multiplexe de la porte des Lilas. « Attention, ce ne sera pas une usine à pop-corn ! » a prévenu son patriarche qui peut se targuer d'avoir fait découvrir aux Français Kusturica et Almodovar ( cité par Le Parisien 24 septembre 2008). Espérons qu'il tiendra bon …

Les « Indépendants, Solidaires, fédérés »

C'est une association qui regroupe des salles de cinéma indépendantes, les Utopia, Pandora, l'Alhambra, Diagonal et d'autres. « Elles se situent dans une réponse alternative aux phénomènes de concentration et donc de normalisation qui ne cessent de croître dans le domaine du cinéma comme ailleurs. Elles ont en commun d'avoir une programmation exigeante et subjective, de refuser les produits annexes et la pub, d'assurer la promotion de leur travail par des petits journaux personnalisés où chaque salle présente ses actions, ses points de vue, ses programmes.
Elles se proposent d'unir leurs forces, d'intensifier leur réflexion et leur concertation, de se trouver des outils commun et de rechercher par tous les moyens à renforcer leurs solidarités tout en suscitant de nouvelles vocations. Elles se donnent pour mot d'ordre « Cultiver la différence »


La FASCiné

La fédération des associations de spectateurs de cinéma, créée en 2004, a pour but « de défendre et de promouvoir un cinéma non-mercantile, favorisant la diversité culturelle et la personnalité des auteurs et créateurs » et « la lutte contre l'uniformisation de la pensée, la globalisation ». Soutenue par Bertrand Tavernier et Ken Loach elle organise la journée du cinéma indépendant pour « revendiquer un espace contre les grandes sociétés qui contrôlent, de la production à la diffusion, toute la chaîne cinématographique »

L'ARP et le cinéma alternatif

L'ARP (la société civile des auteurs réalisateurs producteurs), créé en 1987, exploite depuis une dizaine d'années le Cinéma des cinéastes à deux pas de la place Clichy. Cet ancien cabaret qui accueillait les artistes de la Butte « se veut une maison pour le cinéma d'auteur au sens large », « alliant diversité indépendance et qualité, avec une programmation ouvertement tournée vers l'Art et Essai européen et mondial, et le refus de tout sectarisme ».

Les expériences de cinéma autoproduit

Sur le site « brassicanigra.org », les auteurs de l'article : « Les cinémas en France : bref état de l'art » citent des expériences diverses, en particulier celles menées dans l'Angleterre des années 90 : « en plein boom des mouvements d'actions directes, le collectif Undercurrents a commencé à distribuer des caméras et à former des militants pour qu'ils/elles puissent filmer eux-elles-mêmes des blocages de route et occupations de forêt, des campagnes de longue haleine, des exposés pédagogiques et des expulsions spectaculaires. Diffusées à travers tout le pays, les compilations documentaires Undercurrents ont permis de dépasser le blackout médiatique et de faire émerger une voix autonome dans le monde des images, jusqu'à être courtisées par certaines chaînes télé comme la BBC. Depuis, le vidéoactivisme a explosé et a multiplié sa diffusion avec l'ère numérique et internet »

En guise de conclusion : un cinéma affranchi des impératifs commerciaux : une utopie à défendre…

Le cinéma est depuis bien longtemps une entreprise commerciale avec ses stars et ses paillettes, et ses fortunes colossales. La concurrence n'est pas nouvelle. Mais avec le néo-libéralisme il a franchi un nouveau stade pour devenir une industrie qui doit cibler son public, défendre ses parts de marché et la concentration en grandes chaînes est un rouleau compresseur impitoyable qui étouffe la création. Non pas qu'elle ne soit plus là, le nombre important de films réalisés chaque année le montre, mais le goulet d'étranglement se fait au niveau de l'accès en salle : avec la fermeture des salles Art et Essai c'est l'offre qui se réduit. On objectera que c'est la demande qui s'est appauvrie. Mais à qui devons-nous ce formatage des goûts, ce manque d'esprit critique et d'ouverture à la culture ? Certainement pas aux exploitants des salles Art et Essai qui maintiennent, envers et contre tous, un espace public indispensable pour ne pas sombrer dans la pensée unique, pour défendre le droit de penser, de dire et de voir autrement, le droit à la réflexion comme au divertissement. Pour maintenir aussi une vie de quartier, des espaces de rencontres, des moments de vie collective. Il y a là un engagement quasiment « militant » qui dépasse la simple exigence de gagner sa vie.

Il n'est pas toujours facile d'échapper aux clichés et aux oppositions simplistes. Tous les films dits commerciaux ne sont pas nuls, toutes les séries télé ne sont pas à jeter à la poubelle. Tous les spectateurs de l'Art et Essai ne sont pas des intellos nostalgiques. On peut éprouver autant de plaisir à regarder un film grand public, sur le grand écran de la grande chaîne, qu'à regarder un film d'un auteur inconnu d'un tout petit pays sur le petit écran du petit cinéma !

Les cinémas Art et Essai ont moins de spectateurs et il n'y a parfois qu'une ou deux personnes dans la salle. Oui, et alors ?! Cela arrive aussi dans les salles géantes des Pathé ou UGC. A l'heure où toute activité est mesurée à l'aune de la rentabilité, il va bien-sûr sembler utopique de dire qu'il faudrait considérer certaines salles de cinéma comme quasi publiques et donc subventionnées comme il se doit par la collectivité. Comment donc préserver autrement « la diversité culturelle » ?

Une salle de cinéma qui disparaît, c'est des voix qu'on étouffe, c'est des yeux que l'on ferme…

Le 19 février 2010

Nadine Floury

< O M /\

URL d'origine de cette page http://culture.revolution.free.fr/en_question/2010-02-22-Cinema_art_et_essai.html

Retour Page d'accueil Nous écrire Haut de page