Hachette Littératures, Pluriel, 2003
220 pages
À quand remontent les origines du conflit israélo-palestinien ? Le livre
d'Alain Gresh ne place pas la guerre de 1967 et l'occupation des territoires palestiniens comme
événements fondateurs du conflit israélo-palestinien. Il ne commence pas non plus avec
celle de 1947-1948, ni même avec la création de l'État d'Israël. Plus de la
moitié du livre porte sur la première moitié du vingtième siècle.
Cela permet de prendre du recul et donc de mieux comprendre les origines de ce conflit centenaire. Par
exemple Gresh souligne le rôle de l'impérialisme britannique. En effet, c'est largement
lui qui a poussé à la constitution d'un État juif. Beaucoup des dirigeants
britanniques étaient des antisémites convaincus, qui voulaient se ménager les juifs dont
ils croyaient voir l'influence déterminante dans toutes les banques et tous les États. Cela
ne signifiait pas pour autant laisser la région aux mains de ces nouveaux habitants. Par les accords
Sykes-Picot de 1916 les impérialismes européens partagèrent le Proche Orient de
manière à ce que la Grande Bretagne pût avoir la main mise sur la Palestine et donc sur
le canal de Suez, ce qui aboutit effectivement en 1922 au mandat britannique sur la Palestine. Avec une
colonie alliée constituée des migrants juifs, la région semblait sous contrôle aux
yeux des Britanniques. Mais à la fin des années 1930, cette politique fut
complétée à la fois par un rapprochement avec les États arabes voisins et un
refus de voir se poursuivre plus avant l'immigration juive dans la région. Une politique
d'équilibre mûrement pensée. En revanche, face aux masses arabes, il n'y eut pas
d'autre politique que le mépris et la violence. Dans cette même période (1936-1939)
les troupes britanniques écrasèrent une révolte arabe en Palestine. Il y eut entre 3 et
6 000 morts, et 2 000 maisons détruites. On sait l'usage que fit plus tard l'armée
israélienne de ces pratiques. Dans l'ombre de ces massacres, en tout cas, des officiers
britanniques formèrent les cadres de la Haganah (les milices juives), tandis que l'organisation
terroriste juive Irgoun posait des bombes dans les places publiques arabes.
Le petit format du livre ne peut pas tout traiter évidemment. Beaucoup de questions de nature
« psychologique » ne sont pas évoquées. Par exemple, comment se rendre compte de la
violence de l'antisémitisme des années pré-hitlériennes ? Comment comprendre
qu'en 1920 Albert Einstein refuse de se revendiquer comme juif (« J'ai beau me sentir juif,
je n'en suis pas moins très éloigné des formes religieuses traditionnelles.
») et refuse de payer le denier du culte au Synode juif de Berlin, et que le même homme, six mois
plus tard, accablé par les insultes antisémites proférées d'ailleurs par des
scientifiques comme le professeur Lenard, prix Nobel en 1905, organise aux États-Unis une
tournée pour récolter des fonds pour le mouvement sioniste ? Un revirement qui témoigne
de ce qu'était la violence de l'antisémitisme.
Dans son livre, Gresh accorde néanmoins une grande importance à la psychologie et aux blessures
non cicatrisées dans l'histoire de la région. Il considère la Shoah comme
essentielle pour comprendre l'état d'esprit de nombreux juifs, et la guerre et les expulsions
de 1947-1948 comme centraux dans l'état d'esprit et les craintes de nombreux Palestiniens.
Gresh ne veut pas comparer la Shoah et la guerre de 1947-1948, mais il veut faire comprendre ce qui joue un
poids déterminant dans les consciences collectives.
Sur la Shoah, il réfléchit aussi à l'« utilisation » qui en a
été faite et en est encore faite aujourd'hui par beaucoup de sionistes. Pour eux, en effet,
écrit Gresh, « le génocide des juifs s'expliquerait seulement par la haine
« éternelle » à l'égard du « peuple élu » ; il ne
pourrait donc être comparé aux autres génocides, ni s'inscrire dans l'histoire de
l'Europe des années 1930. » Le génocide pour les sionistes « demeure
impénétrable pour qui n'appartient pas au groupe persécuté. »
Gresh, au contraire, écrit que l'extermination de 6 millions de juifs fait partie de
l'histoire collective de toute l'humanité. Il faut donc continuer à en tirer des
leçons, et refuser les commémorations, surtout si elles sont instrumentalisées pour
« intimider » tous ceux qui font des critiques à l'égard de la
politique d'Israël, en les taxant d'antisémitisme.
Toutes ces questions sont traitées de manière claire et militante. Ce livre montre que la
prudence sur cette question du Moyen Orient peut aller de pair avec l'engagement ferme. Il est stimulant
et utile.
Mai 2003
André Lepic
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