Quine (1908-2000), un logicien dans le siècle

Willard Van Orman Quine est mort le 25 décembre 2000 aux USA, à l'âge de 92 ans. Bien que grande notoriété dans les pays anglo-saxons, il est resté relativement peu connu en France.

Quine a été le logicien le plus marquant de la seconde moitié du 20e siècle, dans la lignée de Gottlob Frege (1848-1925) et de Bertrand Russell (1872-1970). A la différence de ce dernier, connu pour ses engagements à gauche (citoyen britannique, Russell a été incarcéré en 14-18 pour anti-militarisme, et il a combattu la guerre du Vietnam à la fin de sa vie), Quine était un homme de droite, ouvertement conservateur.

Mais alors, quel intérêt peut-il représenter pour les amis de Culture & Révolution ? On n'ira pas puiser chez lui d'idées politiques, c'est certain. Mais Quine occupe une position centrale au sein d'une tradition philosophique qui nous est longtemps restée étrangère (en France), la philosophie dite « analytique », et il mérite à ce titre qu'on jette un œil sur son œuvre.


Frege est souvent considéré comme le « grand-père » de la philosophie analytique. En jugeant que le langage est le seul mode d'accès à la pensée, du moins un mode d'accès plus fiable que l'introspection, il a placé la philosophie du langage au centre de la philosophie tout court : comprendre le monde suppose de comprendre comment nous pensons le monde – comment nous pouvons penser un objet, un fait –, et donc de comprendre le fonctionnement du langage.

Qu'y a-t-il de commun entre Pierre qui exprime sa pensée en affirmant : « La neige est blanche », et Peter qui exprime la sienne en affirmant : « Snow is white » ? Il est intuitif de répondre que Pierre et Peter partagent la même pensée. Ce qui pourrait être dit autrement : les deux phrases (exprimant les pensées respectives de Pierre et de Peter) possèdent la même signification. L'étude des significations devrait ainsi nous permettre d'accéder aux pensées. Étudier les significations, comme par exemple dégager les aspects communs aux expressions synonymes, voilà précisément le but de l'analyse logique du langage. Avec Frege, la logique, qui est l'instrument-clef pour mener à bien cette analyse, se trouve donc placée au cœur de LA philosophie.

Frege a été ainsi philosophe et logicien. Quine le sera également.

La logique, c'est quoi ?

On peut l'appréhender comme l'étude de la forme des raisonnements indépendamment de leurs contenus, une étude qui doit nous conduire à connaître les lois de la pensée, c'est-à-dire les normes du raisonnement. Ainsi la théorie du syllogisme d'Aristote considère des raisonnements à deux prémisses et une conclusion, comme le suivant (qui n'est pas vraiment d'Aristote, comme chacun pourra le constater) :

Tous les trotskystes sont marxistes.
Tous les marxistes sont communistes.
Donc : Tous les trotskystes sont communistes.

La logique ne s'intéresse pas à la vérité des prémisses ou de la conclusion : ce qui lui importe, c'est la correction ou la validité du raisonnement, c'est-à-dire la transmission de la vérité des prémisses à la conclusion : si les prémisses sont vraies, alors la conclusion doit être vraie. Un raisonnement est correct s'il assure cette transmission de la vérité des prémisses à la conclusion. Mais on peut, dans le raisonnement cité, remplacer trotskystes par grenouilles, marxistes par mammifères, et communistes par végétaux  ; on obtient alors :

Toutes les grenouilles sont des mammifères.
Tous les mammifères sont des végétaux.
Donc : Toutes les grenouilles sont des végétaux.

Cette fois, les prémisses et la conclusion sont fausses – mais c'est l'affaire du biologiste, pas du logicien ! Pourtant le raisonnement reste valide. En revanche, si on remplace dans le premier raisonnement la conclusion par Tous les communistes sont trotskystes, on obtient cette fois un raisonnement qui n'est pas valide, puisque la conclusion peut être fausse tandis que les prémisses seraient vraies.

Aristote proposait de considérer plus directement la forme du raisonnement en remplaçant les expressions grenouilles, trotskystes, etc. par des lettres :

Tous les A sont des B.
Tous les B sont des C.
Donc : Tous les A sont des C.

On a là la forme de l'un des plus célèbres des syllogismes d'Aristote, c'est-à-dire la forme d'un raisonnement valide, posée comme telle. Au Moyen Age, la théorie du syllogisme a atteint son apogée, mais aussi ses limites : en effet beaucoup de raisonnements humains ne peuvent pas entrer dans le cadre strict d'une conclusion tirée de deux prémisses. La logique est tombée en désuétude à la Renaissance, à l'exception notable de Leibniz (1646-1716) qui projetait de généraliser, à la logique, les méthodes rigoureuses de l'algèbre ; à l'aide d'une langue idéale et universelle, Leibniz imaginait la possibilité d'un calcul rationnel.

Le caractère formel de la logique indique la voie d'une jonction possible avec les mathématiques telle que l'envisageait Leibniz. Mais ce n'est que deux siècles plus tard, dans la seconde moitié du 19e siècle, que s'engagera véritablement la mathématisation de la logique. En achevant cette œuvre, Frege jettera les bases de la logique contemporaine. De formelle, la logique est devenue formalisée, une discipline mathématique à part entière (avec des applications non négligeables, comme l'informatique). Parallèlement, la pratique originelle d'une logique orientée vers les questions philosophiques n'a pas disparu. Dotée d'outils formels affinés, elle a même connu une seconde carrière. Et Quine n'y est pas pour rien.

« Être, c'est être la valeur d'une variable »

L'un des problèmes qui parcourent la philosophie du langage, c'est celui des « objets de pensée ». La pensée (humaine) ne se contente pas d'appréhender les objets (les faits, les processus…) existants dans le monde, elle envisage aussi des objets inexistants : soit parce qu'ils n'existent pas encore (la maison pas encore construite, et qui ne le sera peut-être jamais, mais déjà pensée par l'architecte), soit parce qu'ils sont imaginaires (James Bond) ou mythiques (Dieu). Il y a donc des objets de pensée qui n'existent pas.

Pour comprendre ce que c'est que penser un objet inexistant, on emprunte le détour par le langage : essayons de comprendre ce que c'est que parler d'un objet inexistant. Par exemple, qu'est ce que parler de Dieu ? On pourrait répondre que c'est utiliser un mot, « Dieu », qui ne nomme rien. Mais alors, qu'est-ce qui différencie « Marx » de « Dieu » (en prenant garde aux guillemets : ils indiquent qu'on parle des mots, pas de ce qu'ils désignent éventuellement) ? Grammaticalement, ce sont des noms propres. Et généralement un nom propre désigne un objet (quelque chose ou quelqu'un), à savoir ce qu'il nomme ; cet objet est (un constituant de) sa signification.

Pour Frege (et pour d'autres), la signification de la phrase « Marx est un révolutionnaire allemand » est fonction des significations de « Marx », de « révolutionnaire » et d'« allemand », et les significations de ces trois expressions sont elles-mêmes fonction d'objets dans le monde (l'objet nommé « Marx », l'ensemble des objets auxquels s'applique le concept désigné par « révolutionnaire », et l'ensemble des objets auxquels s'applique le concept désigné par « allemand »). Suivant cette approche, le rapport entre une expression et le monde est donc constitutif de sa signification. Cela permet de rendre compte de la vérité : la phrase « Marx est un révolutionnaire allemand » est vraie, car les concepts exprimés par « révolutionnaire » et « allemand » s'appliquent à l'objet désigné par « Marx ». D'autre part une règle logique (la généralisation existentielle), permet de conclure, de la vérité de « a est P » (en notation moderne : « P(a) »), que la phrase « il existe (au moins) un x qui est P » (« Ex P(x) ») est vraie (cette règle – qui permet donc de produire des inférences valides – est naturelle une fois admis que la vérité de P(a) repose sur le fait que le concept désigné par « P » s'applique à l'objet désigné par « a » : si « P(a)  » est vrai, alors il existe bien -au moins- un objet quelconque x auquel s'applique le concept désigné par « P », ce qui rend vrai « Ex P(x)  »). Donc, par généralisation existentielle, de la vérité de « Marx est un révolutionnaire allemand », on peut inférer celle de l'existence d'un objet qui est un révolutionnaire et qui est allemand.

Les choses se compliquent dès qu'on passe aux non-existants. Si on considère l'énoncé théologique non orthodoxe : « Dieu est misogyne », on est bien en peine d'en déterminer la signification (puisque « Dieu » ne nomme rien). Pire encore, que se passe-t-il si on avance l'affirmation (raisonnable) : « Dieu n'existe pas » ? On aimerait bien pouvoir dire que cet énoncé est vrai ; pour qu'il soit vrai, il faut que le concept désigné par « n'existe pas » (ou « est inexistant ») s'applique à l'objet désigné par « Dieu », ou de manière équivalente que le concept désigné par « existe » (ou « est existant ») ne s'applique pas à l'objet désigné par « Dieu » ; il faut donc au minimum qu'il y ait un objet désigné par « Dieu » ; d'autre part, par généralisation existentielle, de la vérité de « Dieu n'existe pas » on peut inférer celle de « il existe (au moins) un x qui n'existe pas ».

Quine a permis de sortir définitivement de ce pétrin, en rejetant l'idée de Frege que toutes les expressions (noms propres, termes généraux comme « cercle », « révolutionnaire »…) sont reliées au monde. Pour Quine, seule une catégorie d'expressions assure cet ancrage, et cette catégorie n'apparaît même pas dans les langues naturelles, elle n'apparaît que dans le vocabulaire de la logique formelle : ce sont les variables.

Les noms propres, comme « Marx », « Dieu », peuvent alors être employés sans rien désigner… et sans dommages collatéraux. Que Marx existe, cela s'exprime par la vérité de l'énoncé « Il existe un x qui est identique à Marx » (« Ex (x = Marx) ») ; que Dieu n'existe pas, par la fausseté de l'énoncé « Il existe un x qui est identique à Dieu » (« Ex (x = Dieu) »). Cette dernière formulation, dans le langage artificiel de la logique, exhibe la structure profonde de la phrase « Dieu n'existe pas », cachée sous la surface grammaticale du langage ordinaire. Selon Quine, l'ontologie, c'est-à-dire ce qui est (dans le monde), n'est pas portée par les noms propres, mais par les variables : Marx est, car il est la valeur que doit prendre la variable « x » dans « (x = Marx) » pour produire un énoncé vrai, et c'est précisément l'existence (dans le monde) d'une valeur pour la variable « x » rendant « (x = Marx) » vrai qui rend l'énoncé « Ex (x = Marx) » vrai.

Être, c'est être la valeur d'une variable, voilà donc le slogan le plus célèbre de Quine. C'est en fait un critère d'engagement : par la formalisation logique d'une théorie, on peut faire apparaître son engagement ontologique, à savoir ce que ceux qui la tiennent pour vraie sont engagés à reconnaître comme existant.

D'une pierre deux coups, Quine résout un autre problème. En restreignant l'ancrage ontologique aux seules variables, il rejette en passant l'idée que les termes généraux devraient désigner quelque chose. On a en effet parlé du « concept » désigné par l'expression « révolutionnaire », mais qu'est-ce qu'un concept (même révolutionnaire) ? Les concepts font-ils partie de l'ontologie, au même titre que les objets individuels ? A moins d'être idéaliste, c'est difficile à admettre… Certains logiciens ont proposé, plutôt que des concepts, que les termes généraux désignent des propriétés, ou encore des classes, ce qui reste assez peu satisfaisant : si les propriétés sont dans le monde, où sont-elles ? sont-elles librement flottantes ? et qu'en est-il de la propriété désignée par l'expression « divin » ? Avec les classes, « divin » pourrait désigner la classe vide… mais la classe désignée par « révolutionnaire » est-elle quelque chose qui vient s'ajouter aux objets-individus révolutionnaires ?

Le critère de Quine vient là encore couper court à l'angoisse logico-métaphysique qui peut saisir chacun d'entre nous, puisque les termes généraux n'engagent pas plus que les noms propres. Ils font partie de ce que Quine appelle l'idéologie d'une théorie : tant qu'ils ne deviennent pas valeurs des variables d'une théorie, celle-ci peut les utiliser sans engagement.

Holisme

La logique, langage ou théorie ? Quine l'envisage comme notation canonique, dans laquelle il faut paraphraser, embrigader nos théories pour à la fois bénéficier de son appareil déductif, et dévoiler les engagements ontologiques implicites. Cet embrigadement n'est pas une traduction, dans un langage artificiel, des théories en langage ordinaire ; il est plutôt la mise en forme, au moins partielle, de nos théories suivant les normes universelles de la logique. Construire cette notation, c'est donc rechercher « la structure la plus simple et la plus claire possible » qui exprime les « traits généraux de la réalité ».

Quine a beau être empiriste, il rejette résolument la coupure, instaurée par les « empiristes logiques » au début du 20e siècle, entre énoncés « analytiques » et énoncés « synthétiques ». Il n'y a pas d'un côté les mathématiques et la logique, dont les vérités seraient nécessaires et connaissables a priori (car ne dépendant que du langage), de l'autre les théories empiriques comme la physique, la biologie, la psychologie, etc., dont les vérités seraient contingentes et connaissables a posteriori (par l'expérience). Quine est partisan d'une conception, connue sous le nom de holisme, suivant laquelle la science constitue un tout – seule cette totalité est confrontée au « tribunal de l'expérience » :

La totalité de ce qu'il est convenu d'appeler notre savoir ou nos croyances, des faits les plus anecdotiques de l'histoire et de la géographie aux lois les plus profondes de la physique atomique ou même des mathématiques pures et de la logique, est une étoffe tissée par l'homme, et dont le contact avec l'expérience ne se fait qu'aux contours.
Les deux dogmes de l'empirisme (1951)

Le linguistique et le factuel ne peuvent donc pas être dissociés, car les énoncés de notre savoir total ne peuvent pas être séparés les uns des autres. Parce que la logique et les mathématiques sont au cœur l'édifice de notre connaissance, on fera tout pour les conserver : en cas de désaccord avec l'expérience on choisira, en pratique, de modifier nos théories physiques, biologiques ou autres. Mais en principe, rien ne s'oppose à ce que nous abandonnions nos théories logiques et mathématiques habituelles pour des théories plus justes.

La logique n'est donc pas seulement un outil linguistique pour les autres sciences, elle est une composante authentique de notre connaissance scientifique du monde ; les lois logiques sont, quoique normatives, autant de vérités à propos du monde appréhendé au plus haut niveau d'abstraction.

Neurath (1882-1945) comparait ainsi la science à un bateau entretenu et réparé en pleine mer, sans jamais se retrouver en cale sèche : Quine lui emprunte volontiers la métaphore. Outre les sciences naturelles, les mathématiques et la logique, c'est la philosophie, et en particulier l'épistémologie, qui sont embarquées sur le même bateau. Une connaissance conceptuelle pure, a priori, de nos moyens de connaissance étant impossible, il faut renoncer à fonder la science sur une philosophie première, extérieure, comme le visaient le rationalisme et l'empirisme classiques. L'épistémologie naturalisée doit décrire la construction de la connaissance en s'inscrivant elle-même dans le cadre des sciences, en empruntant à la physiologie, à la théorie darwinienne de l'évolution, etc. Avec ce programme, Quine annonce en fait une transformation profonde de la philosophie analytique à l'œuvre depuis une trentaine d'années, la philosophie du langage (érigée par Frege en nouvelle « philosophie première ») cédant la place à la philosophie de l'esprit, dont les recherches sont menées, modestement, en lien avec la psychologie, la linguistique, la neurobiologie, l'informatique…

Conservatisme logique

Cohérent avec sa philosophie de la logique, Quine ne considérait pas que le choix de la « notation canonique » puisse être fait à la légère, par simple pragmatisme. Cela l'a rendu extrêmement méfiant vis-à-vis de développements techniques de la logique (standard ou non), qui ont pourtant fourni des instruments très utiles en linguistique ou en philosophie. Ainsi la sémantique des mondes possibles, apparue à la fin des années 1950, a permis de renouveler la réflexion philosophique sur les modalités (le possible, le nécessaire…), mais Quine y est resté complètement fermé. Au nom du critère méthodologique « Pas d'entité sans identité », il a définitivement rejeté les objets possibles et avec eux, l'essentiel de la logique modale :

Prenez, par exemple, le gros homme possible et l'homme chauve possible sur ce seuil. Sont-ils deux ou un seul et même homme possible ? Comment en décider ? Combien y a-t-il d'hommes possibles sur le seuil ?… le concept d'identité n'est-il pas simplement inapplicable aux possibles non actualisés ? Mais peut-il être sensé de parler d'entités dont on ne peut pas sensément dire qu'elles sont identiques à elles-mêmes et distinctes d'une autre ?
From a Logical Point of View (1953)

Quine est donc resté rivé à la logique dite « classique », celle héritée de Frege et Russell. En ce sens, il est bien un logicien – l'un des plus grands – du 20e siècle.

Le 1 mars 2001,

Ezriel Mendel (mél : ezriel.mendel@voila.fr)

Pour en savoir plus…

Beaucoup de thèmes de W.V.O. Quine n'ont pas été abordés ici : sa théorie empiriste de l'apprentissage des significations, l'indétermination de la traduction, l'indétermination de la référence, la relativité de l'ontologie… Autant les découvrir dans ses écrits :

Les anglophones pourront visiter un site spécialement consacré à Quine :

http://users.aol.com/drquine/wv-quine.html

Enfin, on trouve une bonne introduction aux thèmes de la philosophie analytique dans le livre d'Anouk Barberousse et al. : La philosophie des sciences au XXe siècle (Champs-Flammarion, 2000)

Post-Scriptum

On pourra méditer cette phrase du philosophe officiel du PCF Arnaud Spire, extraite de son article consacré à la mort de Quine (L'Humanité du 2 janvier 2001) : « Sans doute peut-on dire qu'il [Quine] a été l'expression philosophique d'une civilisation – la société américaine – où l'on à tendance à calculer bien davantage qu'à penser  ». Confirmation que le chauvinisme et la bêtise stalinienne ne sont, hélas, pas complètement morts.

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URL d'origine de cette page http://culture.revolution.free.fr/en_question/2001-03-01-Willard_Van_Orman_Quine.html

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