Au pays de la Cloche FêléeTribulations d'un cochinchinois à l'époque colonialede Ngo Van (1913-2005)Éditions L'Insomniaque, novembre 2000256 pages, ISBN : 2908744694
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Ngo Van, qui a été un militant trotskiste de Cochinchine (actuel Sud Vietnam),
est né en 1913 dans un petit hameau près de Saigon et se définit lui-même comme un
survivant : « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient
égorger » pensait Blaise Pascal. A considérer l'actuelle République dite
socialiste du Viêt-nam et son histoire officielle, acceptée partout quasiment sans esprit
critique, je ne peux lire cette maxime sans ressentir à quel point je suis un survivant. Son
livre rend aussi hommage au lutteur infatigable, Nguyên an Ninh, qui créa en 1923, le journal
anticolonialiste, La Cloché fêlée, titre emprunté à un poème de
Baudelaire.
De cette génération de jeunes militants qui se rangèrent sous le drapeau de la
4ème Internationale, au début des années 30, il est aujourd'hui parmi
l'un des rares survivants qui témoigne avec force et détermination de ce que fut le combat
indissociable de ses camarades contre le pouvoir colonial et pour l'émancipation sociale de
millions de coolies et de paysans. Le courage aussi de se battre contre les mensonges de la propagande
stalinienne, celle du parti communiste indochinois et de son dirigeant Hô chi Minh. Cet acharnement
viscéral à rétablir la vérité tout en défendant une politique
d'indépendance du prolétariat et de la paysannerie pauvre, contre tout compromis avec le
pouvoir colonial et les nationalistes bourgeois ou staliniens, les partisans de l'Opposition de Gauche
dans l'Indochine coloniale l'ont souvent payé au prix de leur vie. Contraints à la
clandestinité, régulièrement arrêtés et torturés dans les sinistres
locaux de la Sûreté de Saigon ou morts au bagne de Poulo Condore, ce furent des combattants
révolutionnaires pris entre deux feux, victimes de la double terreur coloniale et stalinienne.
Dans un précédent ouvrage (paru en 1995 et réédité l'an dernier chez
Nautilus), Viêt-Nam 1920-1945, révolution et contre-révolution sous la domination
coloniale, Ngo Van avait déjà rétabli bien des points de la vérité
historique en restituant dans un extraordinaire tableau, la période qui s'ouvre au début
des années 20 avec le retour au pays des vieux leaders nationalistes. L'éveil de la
jeunesse annamite aux idées de Rousseau et dont les plus lucides se jettent à bras ouverts dans
le combat contre l'oppression sociale et nationale. C'est de ces jeunes étudiants, de ces
« retour de France » après leur rencontre décisive à Paris avec les
militants proches de Trotski, les Rosmer, Naville, Franck ou Guérin, que sera issu le groupe de
l'Opposition de gauche communiste indochinois. Face au pouvoir colonial, ces militants font bloc avec les
staliniens autour du journal La lutte de 1933 à 1937. L'influence des staliniens s'est
ancrée dans la paysannerie tandis que le monde des coolies et des ouvriers des centres urbains est
gagné aux idées révolutionnaires de la 4ème Internationale. Ces
militants seront pour la plupart exterminés en 1945 par les sicaires aux ordres de Ho chi Minh.
L'histoire officielle a tenté de les faire disparaître de la mémoire collective. Ils
revivent ici mais aussi au Viêt-Nam où le petit peuple ne les a jamais oubliés.
Il faut lire ces deux ouvrages parce qu'ils sont indissociables, parce qu'ils nous touchent au
cur par leur profonde humanité et leur souci de vérité. Ils nous communiquent un
peu de leur énergie, de la force de se battre contre toutes les oppressions. Ce sont des ouvrages
irremplaçables, témoignage émouvant écrit par un survivant pour lutter contre
l'oubli et son pendant, le mensonge, le parti-état et sa falsification stalinienne de
l'Histoire, pour le communisme !
Le 15 février 2001, article publié dans Rouge n°1915.
Jean Narédo
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