World War Z

Film de Marc Forster

États-Unis, 2013, 116 minutes
avec Brad Pitt, Mireille Enos...
IMDB : http://www.imdb.com/title/tt0816711/


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Pourquoi parler de World War Z, l'un de ces films qui est au cinéma ce que le menu Happy Meal est à la gastronomie ? Non pas parce qu'on a après tout le droit, certains soirs de fatigue, de s'offrir le plaisir coupable de se gaver d'action pendant deux heures, mais parce qu'une fois les neurones réactivés ce qui fait d'un tel film un outil du contrôle social mérite d'être signalé.

Par exemple, le journal L'Humanité, qu'on aimerait plus perspicace au moins face à un sujet comme celui-là, tombe dans le panneau de ce qui s'offre comme un divertissement estival sans conséquence, et recommande un film dont il se dit « agréablement étonné » et souligne « le rythme impeccable, l'interprétation sans faille et, surtout, les effets spéciaux en 3D saisissants ». Certes, mais il y avait autre chose à voir.

Ce type de cinéma offre effectivement au spectateur une denrée qu'il déguste de nos jours avec délectation : le spectacle des États et des structures économiques et sociales s'effondrant les uns après les autres sous une menace qui sert d'alibi à mettre en scène la désintégration et le rétablissement des institutions sous une forme à la fois plus simple et plus brutale. Si le spectateur occidental habitué au ridicule de la puissance publique court assister à la chute de ce qu'il méprise mais craint encore – après tout, police et justice sont encore là – il semble bien que ce ne soit pas signe d'une aspiration à la remplacer par des modes de vie en commun plus légitimes, mais plutôt qu'il satisfasse à la vieille pulsion de la dépouiller de toute son abstraction accumulée – systèmes de représentation, administration... – pour n'en garder que sa plus primaire expression : la force, qui sert de légitimité en dernier recours. Ici, ce sont comme d'habitude les États-Unis qui sont à la manœuvre pour sauver l'humanité, mais le président est mort, le vice-président aussi, les chambres hors d'état d'être réunies, et c'est un gouvernement provisoire, comme il se doit militaire, réfugié sur des porte-avions, qui décide d'envoyer à la recherche de la solution un ancien « enquêteur » de l'ONU incarné par Brad Pitt, lequel va s'avérer aussi calé dans la survie et le combat que le plus valeureux des Navy Seal's, affublé d'un scientifique dont on sera vite débarrassé au profit de la seule mise en exergue du surhomme.

Le titre du film nous confirmait d'avance le caractère secondaire du « facteur catastrophique » : ici ce qui compte c'est la guerre mondiale, pas les zombies réduits à leur initiale. En matière d'alibi, on a déjà beaucoup vu : la guerre, le terrorisme, les astéroïdes, les aliens... Dans World War Z, ce sont donc les zombies qui s'y collent, puisqu'il s'agit d'utiliser les récentes peurs planétaires du virus mortel incontrôlable (SRAS, H5N1...) : des hommes et des femmes contaminés par un virus fulgurant se transforment en supports bestiaux et dévastateurs de la propagation d'une pandémie. Ceci a toute son importance : le malade ne meurt pas, mais développe au contraire une énergie et une vitesse surhumaines qui lui servent à mordre l'individu sain. Au delà, il ne fait guère peur au spectateur qui sourit même devant ces êtres blafards, tordus et claquant ridiculement des dents. On a bien affaire à un film aspirant à délivrer son message au grand public.

Les précédents films-catastrophes utilisant le ressort de la pandémie nous ont rompus à la – très scientifique – notion de « patient zéro ». Ici l'un des moyens utilisés pour le trouver est la recherche dans les courriers électroniques des institutions de santé de la plus ancienne occurrence du mot « zombie ». Le beau Brad atterrit en Corée, mais voilà surtout légitimée la surveillance par les services secrets (américains et autres) de tout ce qui s'échange sur internet.

On assiste ensuite au déploiement d'un principe qui ne sera jamais nié dans le film : toute personne non contaminée a le droit de tuer celle qui l'est. À aucun moment il n'est envisagé de rechercher le moyen de guérir la maladie et seul s'en prémunir est important. Le malade est réputé déjà mort et à ce titre son élimination requise. À partir de là, le film n'est plus qu'une course frénétique autour du monde à la recherche d'une « solution finale au problème zombie ». Celle-ci va d'abord consister à inoculer aux gens un autre virus, l'une des trouvailles du héros étant que le zombie ne s'attaque qu'aux personnes en bonne santé (ce qui n'est pas la moindre des invraisemblances du scénario : en pareil cas on peut supposer que la chose aurait facilement été identifiée en début d'épidémie au regard des millions de porteurs de virus laissés de côté par les zombies). Ceci fait, reste donc à éliminer les malades par tous les moyens. Les dernières scènes montrent les États et armées revigorés aux manettes d'une élimination de masse menée par balles, brûlage au lance-flammes ou noyades. Jusqu'à cette obscène image d'un immense charnier au pied duquel un prêtre récite une prière d'Apocalypse. Comprendre que face à la menace ultime, certains seront élus, d'autres condamnés et éliminés par le bras armé des premiers.

Le plus ignominieux étant peut-être cette séquence où Israël ouvre les portes de Jérusalem fortifiée aux Palestiniens non contaminés avant que Juifs et Arabes périssent ensemble sous l'assaut des zombies (Juifs et Arabes eux aussi). La belle image que celle de l'humanité surmontant ses différences et ses haines pour se déchaîner contre une nouvelle catégorie d'indésirables.

Et on ne comptera pas parmi le moins navrant du film le personnage de la femme du héros s'occupant comme il se doit des gosses sous protection militaire en attendant dans la ferveur le coup de fil rassurant de son beau et courageux mari.

Pouvoir kaki, homme providentiel, surveillance généralisée, reconnaissance d'une catégorie d'êtres humains vouée à disparaître, usage illimité de la force. Avec en entrée une catastrophe quelconque, voilà le menu du « happy » end que le public est prié d'ingurgiter.
Or à notre époque de vraies possibilités de catastrophes existent : épidémies certes, mais aussi désastre nucléaire, changements climatiques brutaux... Alors l'indifférenciation de l'« alibi » prend tout son sens : la menace peut être sanitaire, écologique, politique, ou n'importe quoi, la réponse est toute trouvée, nous voilà préparés à ce que l’État se dépare de son habillage démocratique, montre ses muscles et « fasse ce qu'il faut ».

Le spectateur sort de la salle bien défoulé par ce énième film-catastrophe à mélanger en proportions variables de tels ingrédients. Ici le plat est particulièrement lourd. On rentre chez soit repu et pressé d'aller dormir. Le cinéma n'a rien gagné, la police, oui.

Le 11 août 2013

Étienne Revelo

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