Le nouvel esprit du capitalisme

de Luc Boltanski et Eve Chiapello

Éditions Gallimard - nrf essais (2000)
843 pages

En introduction à leur étude des transformations récentes du système capitaliste, ces deux sociologues se posent les questions suivantes : « Pourquoi le capitalisme a t-il gagné ? Pourquoi le discours critique tourne t-il à ce point à vide ? » A partir de là, ils essaient de retracer comment le fonctionnement de l'économie capitaliste arrive à entraîner toute la société, comment la bourgeoisie se prétend « universelle » d'une façon particulière à chaque époque. Et ils se sont plongés dans l'abondante littérature du management des années 80/90 pour comprendre comment les sphères pensantes des directions d'entreprises s'efforcent de donner un sens au salariat.

A quoi rêvent vos managers ?

Réponse : à vous faire rêver. C'est au début des années 60 que les gestionnaires des relations sociales en entreprise repèrent que la recherche de la performance ne permet pas maintenir la cohésion d'un groupe. Cela peut servir occasionnellement, mais cela n'est pas valable sur la durée. Il y a 40 ans, ce sont surtout les cadres qui seront l'objet d'un travail de conviction. Mais à partir des années 80, c'est l'ensembles des salariés de l'entreprise qu'il faut convaincre que la journée passée à l'usine ou au bureau participe du bien être général de toute la société.

Hommage du vainqueur au vaincu : ce sont parmi les idéaux de Mai 68 que la littérature de management va trouver sa plus grande inspiration. Ce sont les valeurs de créativité, de nouveauté, de réceptivité à un monde en évolution permanente, d'autonomie, de polyvalence contre l'étroitesse de la spécialisation (forcément aliénante) et toute la thématique auto gestionnaire qui va être reprise. Cette évolution est liée aussi à la croissance d'une nouvelle couche sociale de cadres, de directeurs, d'ingénieurs, indispensables au fonctionnement des firmes multinationales et qui rend caducs les vieilles hiérarchies héritées du capitalisme familial.

Mais le problème majeur posé au début des années 70, c'est le rétablissement de la production après la phase de désorganisation liée à la crise de Mai 68 qui a laissé des traces profondes. En Mai 71, un groupe d'experts patronaux se réunit à Paris sous l'égide de l'OCDE. Il s'agit de répondre alors au « phénomène des dégradation qui caractérise aujourd'hui le comportement des travailleurs », au « durcissement des attitudes », et au « fléchissement de la motivation dans les industries ». Les « économies industrielles subissent une révolution » qui « franchit toutes les frontières culturelles » et qui ne « se limite pas aux seuls travailleurs » mais « influe sur les conceptions et les réactions des cadres ». La crise du capitalisme est particulièrement vive dans la population française qui « débat interminablement de la nécessité de construire une société sans classe, sans hiérarchie, sans autorité et sans réglementation. »

Un autre observateur de l'époque décrit « la crise de l'autorité » et la « contestation des hiérarchies », les risques de paralysie de grandes unités de production, où « les jeunes ouvriers ont rendu aux agents de maîtrise certains ateliers ingouvernables ». Pour faire face à cela, les patrons vont chercher à redonner une place aux appareils syndicaux qui ont souvent peu de prise sur ces phénomènes, en leur accordant de nouveaux droits, de nouvelles fonctions, en renforçant toutes les institutions paritaires.

L'esclave autogéré

Tous ceux qui ont travaillé dans les entreprise où les méthodes du management ont été importés ont vus à divers degrés ces transformations des relations de travail. Il n'y a plus des salariés et des contremaîtres, mais seulement des équipes mobilisés par la vision d'un coach, d'un « leader ». D'ailleurs parler d'encadrement est archaïque, il n'y a que des « athlètes de l'entreprise » qui entraînent leurs équipes. Et les patrons ? Mais, voyons : « votre patron, c'est le client... » (Il est quand même plus facile d'augmenter les cadences soi disant pour satisfaire des clients que pour enrichir les actionnaires). C'est tout une nouvelle conception de l'entreprise qui se forme : « l'entreprise en réseau », la firme mondiale transformée par les nouveaux outils de communication.

Mais ce n'est pas en changeant les mots que l'on change les choses. Et « l'entreprise en réseau » est plutôt le modèle de l'entreprise en troupeau... En prétendant supprimer la hiérarchie, les nouvelles méthodes d'organisation du travail essaient surtout de transformer chaque salarié en son propre petit chef. Le travail salarié ne fait que gagner un degré supplémentaire de servitude volontaire, et de violence sur soi imposée aux hommes et aux femmes qui le subissent.

Un des aspects les plus convaincants du travail des 2 sociologues est de montrer comment les théoriciens de cette nouvelle organisation du travail arrivent à percevoir et à récupérer toute les critiques nouvelles qui peuvent surgir. Mai 68 a esquissé la remise en cause d'une société trop vieille et trop conservatrice. Pas de problème, vos managers font Mai 68 en permanence. Seul comptent les performances et ce que chacun soi disant peut créer de nouveau. Il y a une instabilité continue qui menace toutes les positions acquises. Nous sommes tous égaux puisque même un patron peut se faire licencier... Tous égaux puisque tous « jetables »... Même si certains le sont plus que d'autres...

Ce travail idéologique s'est surtout répandu dans les entreprises dont l'organisation du travail a été modifié souvent à l'occasion de plans sociaux.. C'est d'ailleurs un tel mouvement qui commence à affecter depuis quelques années réformes de l'enseignement. Mais là où le nouvel esprit du capitalisme trouve peut être son meilleur argument, c'est que justement ce développement de l'entreprise en réseau ne représente pas seulement un renforcement de la soumission aux fluctuations du marché. C'est que le libéralisme économique transforme les rapports de production en développant leur caractère collectif, mondial à une échelle nouvelle. Le caractère social de la production est rendu beaucoup plus palpable par le développement des moyens de communication, la plus grande intégration de chaque unité de production à un ensemble plus large. La littérature du management a même perçu cette contradiction en inventant le terme « coopétition », mixte de compétition et de coopération.

Le 24 mars 2001

Francois

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