How I live now

Film de Kevin Macdonald

Royaume-Uni, 2013, 101 minutes
avec Saoirse Ronan...
IMDB : http://www.imdb.com/title/tt1894476/

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Voici un film sensible et original sur le sujet, pourtant abondamment traité, de l'éclosion difficile de la personnalité du jeune adulte blessé par son enfance. Daisy a seize ans, n'a pas connu sa mère morte en la mettant au monde, et est délaissée par un père qui se débarrasse d'elle en l'envoyant vivre chez sa tante en Grande-Bretagne... à un moment où l'incorrigible Europe bruit des menaces d'une nouvelle Guerre Mondiale.

Étonnante toile de fond, d'autant qu'on ne sait pas bien pourquoi et contre qui se bat le pays envahi par d'imprécises silhouettes kaki. C'est probablement qu'il n'y pas d'autre guerre à voir ici que celle que l'héroïne mène en elle-même, transposée dans le monde extérieur. En débarquant dans la campagne anglaise avec ses préjugés, ses compulsions hygiénistes et ses rituels sécuritaires, Daisy se rend au front et y fait alliance avec ses cousins Isaac, Piper, et surtout Eddie, d'un an son aîné, avec qui elle découvre l'amour. Si les adultes sont, comme les soldats, presque absents du film, c'est parce qu'ils sont présents à tout instant sur le vrai champ de bataille. C'est eux que Daisy doit expulser de son esprit occupé : son père oublieux et tous les autres dont les voix résonnent dans sa tête. On y devine des professeurs péremptoires (« Sors de ta bulle ! ») et des pédopsychiatres sûrs de leur fait (« Prends donc des risques ! »)... La seule incarnation positive du monde adulte, la tante anglaise qui aurait pu devenir une mère de substitution, s'avère être une diplomate accaparée à Genève par les dernières tentatives pour éviter la guerre. En vain bien sûr, puisque pour empêcher le conflit dont il est question, il fallait rester près de Daisy...

Elle entame donc une guerre de mouvement : séparées des garçons et envoyées dans un camp, Daisy et Piper font tout pour les rejoindre à travers une Angleterre ravagée. Le film use de symboles réalistes et glaçants, à l'opposé, par exemple, de l'onirisme foutraque d'un Jodorowsky dans sa Danza de la realidad. Il faut affronter le monde et lui payer le prix fort. Daisy n'a pas eu de mère, mais devra prendre en charge la très jeune Piper, être son repère, la défendre, jusqu'à devoir tuer (des adultes, bien sûr). La scène la plus intense est celle où elle examine un à un les cadavres ensachés d'un charnier pour s'assurer qu'Eddie n'y est pas... (« You'd rather not be there... »). Ce qu'elle y trouve, bien morte, c'est l'enfance qu'elle enterrera symboliquement, mais pas son amour, c'est à dire sa volonté de vivre encore indemne et désormais déchaînée.

Le message est donc, malgré la dévastation, résolument optimiste : la guerre peut être gagnée, chacun peut regarder, comprendre et surmonter la somme de nécessités issue de son enfance. On pense à la paradoxale définition nietzschéenne de la liberté comme l'adhésion totale à la nécessité, dont Camus a dit : « Cette approbation supérieure, née de l'abondance et de la plénitude, est l'affirmation sans restrictions de la faute elle-même et de la souffrance, du mal et du meurtre, de tout ce que l'existence a de problématique et d'étrange. Elle naît d'une volonté arrêtée d'être ce que l'on est dans un monde qui soit ce qu'il est »1. C'est bien dans cet état d'esprit qu'on quitte une Daisy apaisée et résolue à se construire une place dans le monde, sans chercher comme auparavant à lui imposer un sens par un contrôle sur elle-même. Elle a appris à ne pas chercher le sens des choses. Sa mère, qu'elle n'a pas tuée, son père, à qui elle ne doit rien, et tous les autres vont la laisser tranquille, ou plutôt, elle va maintenant les laisser tranquilles pour se consacrer à elle-même et à ceux qu'elle choisit.

Le 1er mai 2014

Étienne Revelo


  1. Albert Camus, L'Homme révolté, 1951

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