Mr. Potter

de Jamaica Kincaid

Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Éditions de l’Olivier (octobre 2004)
203 pages, ISBN : 2879293545

Elle n’est vraiment pas bien grande l’île d’Antigua située au nord de la Guadeloupe : 280 km2. Mais toute chose essentielle peut s’y produire : de l’amour, du manque d’amour, de la haine, de l’indifférence, de l’injustice et la mort bien sûr, inévitable, inattendue et répétitive comme les mouvements de la mer. Antigua est un lieu sans issue pour personne. On y rumine des nostalgies et on y conçoit des désespoirs. Le Dr. Weizenger est un exilé amer, détestant tous les habitants de ce cul-de-sac du monde. Il a été arraché à son coin d’Europe cultivée, Prague, à cause de la barbarie des nazis. Mr. Schoul est un marchand prospère en tissus et quincaillerie, ce qui ne comble pas l’absence de son pays d’origine adoré, le Liban.

Il y a la misère et le néant d’une vie de labeur des natifs d’Antigua. Celle du pêcheur Nathaniel Potter qui ne savait ni lire ni écrire et dont les filets ramenés sur sa barque ont fini un jour par être vides. Quitter l’île, c’est éventuellement aller vers la mort comme le fera Elfira Robinson, la femme délaissée qui eut un seul enfant de Nathaniel Potter, Roderick Potter.

Ce Potter-là sera nommé de bout en bout Mr. Potter. Il est donc orphelin. Personne ne l’a jamais aimé et il n’a donc pas l’idée d’aimer qui que ce soit. Il sera un des chauffeurs de Mr. Shoul. Mr. Potter est « indifférent à la turbulence du monde ». Mr. Potter a eu de nombreux enfants, uniquement des filles, avec diverses femmes. Il finit par amasser un joli magot mais il était éternellement « barré » : de père inconnu administrativement et de mère suicidée. Il n’apprendra jamais à lire et à écrire.

Contrairement à l’auteure, Jamaica Kincaid, qui est née à Antigua et a eu cette chance d’apprendre à lire et ce bonheur de savoir écrire. Elle a pu ainsi enquêter sur la vie de Mr. Potter, né en 1922 et mort en 1992 et qu’elle n’a pas connu. Elle a imaginé ce que fut cet homme « sans importance » mais terriblement singulier pour elle puisqu’il s’agit de son propre père. Elle cerne les contours d’un trou, d’une béance concernant sa propre vie. Elle touche au plus près les racines d’une blessure transmise par sa mère, elle qui repoussa définitivement Mr. Potter avant même la naissance de sa fille qui choisit de s’appeler Jamaica Kincaid.

La romancière a utilisé un style qui évolue au cours de sa quête, d’abord faussement simple et objectif, puis doucement envoûtant comme une comptine qui serait obsessionnelle et tragique.

Le 30 mars 2005

Samuel Holder

< O M /\

URL d'origine de cette page http://culture.revolution.free.fr/critiques/Jamaica_Kincaid-Mr_Potter.html

Retour Page d'accueil Nous écrire Haut de page