1975 aux États-Unis. Robby Wideman, un jeune Noir vient d'être
arrêté par la police à la suite d'une tentative de vol qui a mal tourné. Dans
la panique un de ses coéquipiers a tiré sur un Blanc qu'ils tentaient d'arnaquer.
Celui-ci est mort peu après.
Juillet 1978. La condamnation de Robby tombe : prison à perpétuité. À la suite de
quoi son frère aîné, John Edgar Wideman, a écrit ce livre d'une densité
extraordinaire.
Pendant de longues années chacun a suivi son chemin. John, champion de basket, a finalement choisi
l'écriture pour laquelle il était largement aussi doué. Il est devenu un
écrivain et un professeur dans une université. Un destin exceptionnel pour un jeune Noir issu
d'un milieu populaire, recevant une bourse lui permettant de poursuivre ses études à
Oxford. Il est devenu un des grands romanciers américains actuels. Il s'est marié et a
fondé une famille. Un parcours réussi, un « sans faute ». Une vraie « success
story » à l'américaine.
Il n'avait guère attaché d'attention jusqu'alors à Robby, plus jeune de dix
années et faisant une tout autre carrière, dans la rue, le seul endroit où grâce
à la frime, les embrouilles et les trafics, il était « quelqu'un ».
« Pour lui et la plupart de ses potes, « normal », c'était la
pauvreté, la drogue, les crimes de rue, le Vietnam ou la prison. » Après la terrible
condamnation de Robby, leurs destins se croisent. C'est au parloir que les deux frères se
découvrent, apprennent à se connaître « comme deux étrangers de la
même famille, étroitement unis par le sang et le temps. »
Un visiteur afro-américain, même s'il a réussi socialement, est confronté
à des règles et des attitudes particulières avant d'accéder au parloir :
« L'humiliation que je subissais afin de pouvoir te voir infectait l'air ».
L'univers de la prison est une monstruosité insurmontable, qui met à nu le psychisme de
chacun et la barbarie d'une société. Que fait Robby dans un tel endroit ? « Tu
n'es pas comme eux. Tu es mon frère, tu es comme moi. Différent. »
« Le fait que quelques égarements et renversements du destin t'amènent ici avec
les méchants devient un message ultime sur ma propre vulnérabilité. Je pourrais
très facilement être à ta place derrière les grilles. » (page 91) La
prison est le passage « dans la non-vie », c'est faire partie de la
« nation des détenus », celle d'une variété particulière
de prisonniers de guerre subissant la loi constamment changeante d'une bande de
mercenaires menant une croisade. Avec l'aval d'une majorité de citoyens
obéissant aveuglément au principe « Enfermez-les et jeté la clé ! La
séparation doit être totale. » Apartheid aussi bien social que racial.
Le mot n'est jamais prononcé, mais le grand combat de Robby, son défi, c'est de garder
sa dignité. Il le dit à sa manière : « Si tu poses problème aux
gardiens, t'as toutes les chances de te prendre une balle dans la tête. S'ils n'ont pas
trouvé comment te manipuler, si on ne peut pas t'acheter ni te vendre, si t'es pas
branché dope ou cul, si t'es pas lâche ou dépravé, là, tu deviens une
menace. » (page 149) « Robby refuse d'être rabaissé. » Il
doit faire preuve d'une vigilance de tous les instants, maîtriser sa colère sans la
supprimer.
Tenter de comprendre Robby, son parcours dramatique, son intelligence subtile et ce qui fut sa joie de vivre,
amène l'écrivain a effectuer une plongée dans l'histoire des États-Unis
dans les années soixante et soixante-dix. Il y eut l'effondrement de l'industrie
sidérurgique à Pittsburgh. La famille Wideman vivait dans un quartier relativement
agréable, avec des liens de voisinage et un espoir de s'en sortir. Cette communauté de
Homewood est progressivement brisée par « la discrimination raciale, l'exploitation
économique, la haine et la peur blanche. » Mais avant de dégringoler dans
l'enfer de la drogue et de la violence pour une poignée de dollars, il y eut la révolte des
Noirs à laquelle le jeune Robby a participé au cours de l'été 68 :
« Ca m'bottait bien de jouer les militants, parce que j'étais doué. On a cru
que les choses allaient changer. Que cette fois, ils n'arriveraient pas à récupérer
les nègres. ».
Il y eut un surcroît d'injustices pour ceux restés au bas de l'échelle. Leur
mère si généreuse, si classiquement américaine dans son aversion à payer
des impôts, dans son mépris des politiciens et des gros bonnets, s'était entre temps
radicalisée. Et depuis elle nourrissait une amertume intraitable, une révolte insondable
à propos du sort qui était réservé à son fils Robby « en toute
légalité ».
Loin du quartier de sa jeunesse partant à la dérive, l'auteur avait cherché en tant
qu'intellectuel à comprendre ce qui arrivait au peuple noir. Il n'avait pas
soupçonné que son frère Robby « était celui qui aurait pu me raconter
à peu près tout ce que j'avais besoin d'entendre. » Par exemple le sens des
paroles de chansons très appréciées par les Noirs à l'époque.
Ce livre, où s'entend la voix des deux frères si proches et si différents, a un
rythme soutenu et complexe. Il a cette tonalité tour à tour rageuse, sarcastique et chaleureuse
que l'on retrouve dans la musique de jazz de cette époque, celle de Charles Mingus ou d'Archie
Shepp par exemple. Le lecteur est emporté par un torrent d'émotions où chaque note
est parfaitement à sa place.
Un grand livre.
Le 13 mai 2003
Samuel Holder
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