Pour écrire ce livre, François Maspero s'est plongé dans
un ouvrage qui était en bonne place dans la bibliothèque de sa famille paternelle :
les lettres d'Achille Le Roy de Saint-Arnaud. Ce titre ronflant et totalement usurpé est
celui d'un militaire du XIXe siècle. Au travers de ses lettres à sa
famille, il se fabriqua une stature de héros pour l'édification des jeunes
générations.
François Maspero a confronté ces lettres à de nombreux témoignages.
Patatras ! Le « grand homme » se révèle être un de ces
traîneurs de sabre prêt à servir tous les régimes sans états
d'âme. Ce noceur criblé de dettes de jeu fut toujours à l'affût
d'une « bonne guerre » pour décrocher des grades plus élevés
et pour se refaire une santé financière. Dans les années 1830,
l'Algérie était un théâtre d'opérations
privilégié pour tous les aventuriers militaires du style de Saint-Arnaud. Depuis le
début de la conquête française, la résistance de la population
algérienne était acharnée. Bugeaud, un des chefs de l'armée
française, créa une prime à la tête coupée. Saint-Arnaud
décrit son quotidien : « On ravage, on brûle, on pille, on détruit
les moissons et les arbres. » Il se plaint parfois du manque de combats :
« L'Afrique perd de sa poésie. » Comme Cavaignac et de
Pélissier, il pratique le massacre en grand par « l'enfumade »,
méthode consistant à asphyxier des centaines de personnes réfugiées
dans des cavernes. Cette première guerre d'Algérie ressemble beaucoup à
celles qui suivront au XXe siècle.
Ces chefs militaires qu'on appela les « Africains » furent rappelés en
urgence pour sauver tour à tour la monarchie de Juillet et la Seconde République. En
février 1848 Bugeaud fut nommé en catastrophe commandant militaire de Paris. Il
déclara : « J'aurai le plaisir de tuer beaucoup de cette
canaille. » Mais la population parisienne avait déjà balayé la
monarchie de Juillet avant qu'il puisse passer aux actes. Au cours de ce soulèvement de
février, Saint-Arnaud fut jeté à bas de son cheval et conspué par la
foule.
En juin 1848 « les Africains » prirent leur revanche. Les bourgeois
(républicains !) terrorisés par la force de la classe ouvrière et le spectre
d'une Révolution sociale firent appel à eux pour noyer l'insurrection dans un
bain de sang.
Saint-Arnaud qui était retourné entre temps poursuivre ses sinistres exploits en
Algérie fut rappelé ensuite en France et propulsé par Louis-Napoléon
Bonaparte pour préparer son coup d'Etat en tant que général de division
puis ministre de la Guerre. Dans les jours qui suivirent le coup de force du 2 décembre
1851, les troupes de Saint-Arnaud s'attaquèrent aux quartiers ouvriers parisiens au cri
de : « Pas de pitié pour les bédouins ! »
Saint-Arnaud fut choyé par Napoléon III qui le nomma maréchal, paya ses
énormes dettes en Bourse et le nomma à la tête de l'armée
française envoyée en Crimée. Au cours de cette guerre qui fit 500 000 morts,
Saint-Arnaud mourut de maladie en 1854.
Ce livre très vivant et ironique campe très bien un type d'individus qui
s'est perpétué jusqu'à nos jours. Les Saint-Arnaud , on les a
retrouvés en Indochine, en Algérie, au Vietnam, dans le Golfe, etc. Ils sont toujours
là, pour maintenir en place des régimes pourris en Afrique, en Asie ou en
Amérique latine ou pour mener des « opérations humanitaires » consistant
à massacrer ou à laisser massacrer un peuple, comme dans les Balkans ou au Rwanda.
Les grands bourgeois occidentaux ne pourraient pas jouir tranquillement de leurs profits et de leur
pouvoir sans ces massacreurs professionnels.
Le 9 février 2001
Samuel Holder