Le Christ s'est arrêté à Eboli

de Carlo Levi

Éditions Folio, 303 pages

La Lucanie est un pays de grisaille. Dans ce coin de misère du sud de l'Italie, le printemps n'amène ni fleurs, ni fruits. C'est un pays d'exil pour Carlo Levi, opposant au régime fasciste. Un pays tout juste bon à abriter la vie austère et sans but des cafone, rançonnés et méprisés par tous ceux, des politiciens de Rome aux pharmaciens, en passant par les seigneurs, les curés et autres médecins, qui usant de ruse, de violence ou de boniments, arrivent toujours à prélever quelques lires à ceux qui n'ont rien.

D'un tel pays, où même le Christ ne s'est pas arrêté, on ne peut que fuir, vers l'Amérique ou vers la guerre que mènent les romains, là-bas, en Abyssinie, de l'autre côté de la mer. Mais l'Afrique peut être aussi le lieu du dernier souffle et bien des cafone de Gabliano sont rentrés bien pauvres d'Amérique, après la fameuse crise de 1929. Alors entre la malaria et le percepteur, autant rester au village et tenter d'y survivre.

Carlo Levi, don Carlo, c'est un seigneur, c'est entendu. Mais pas un seigneur comme les autres. Il a accepté la tâche ingrate de médecin. Dans le dénuement total, ce n'est pas qu'il puisse faire des miracles. D'ailleurs, autant compléter ses prescriptions par celles des sorcières. Mais Don Carlo n'est pas un de ces « médecins pour les ânes », ignorants, méprisants, et qui ne consentent à se déplacer dans les cahutes des cafone que s'il y a rétribution à la clef. Autant dire pas souvent. Avec Don Carlo, on a affaire à un médecin pour les hommes. C'est en homme, en femme, en enfant, tel que vous êtes qu'il vous regarde, qu'il vous ausculte, puis qu'il vous écoute. Et enfin qu'il vous peint. Alors la Lucanie, sous le pinceau, pardon, la plume, de Carlo Levi prend les couleurs des vies des paysans et de tous les habitants de Gabliano, de leurs cœurs, de leurs amours, de leurs haines, de leurs jeux, de leurs croyances, de leurs peurs, de leurs lâchetés, de leurs résistances. Le récit de ses deux années d'exil devient une galerie de portraits doux-amers, clairs obscurs, où même chez le podestat fasciste, la fragilité de l'humain transperce le poids des servitudes plus ou moins volontaires.

Alors, comme Carlo Levi, on se sent en intimité dans ce pays plein de contrastes et de vies, et comme lui, c'est à regret, mais plus riche qu'avant, qu'on tourne la dernière page du livre.

Le 3 décembre 2001

Laurent

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