La Lucanie est un pays de grisaille. Dans ce coin de misère du sud de
l'Italie, le printemps n'amène ni fleurs, ni fruits. C'est un pays d'exil
pour Carlo Levi, opposant au régime fasciste. Un pays tout juste bon à abriter la vie
austère et sans but des cafone, rançonnés et méprisés
par tous ceux, des politiciens de Rome aux pharmaciens, en passant par les seigneurs, les
curés et autres médecins, qui usant de ruse, de violence ou de boniments, arrivent
toujours à prélever quelques lires à ceux qui n'ont rien.
D'un tel pays, où même le Christ ne s'est pas arrêté, on ne peut
que fuir, vers l'Amérique ou vers la guerre que mènent les romains,
là-bas, en Abyssinie, de l'autre côté de la mer. Mais l'Afrique peut
être aussi le lieu du dernier souffle et bien des cafone de Gabliano sont
rentrés bien pauvres d'Amérique, après la fameuse crise de 1929. Alors
entre la malaria et le percepteur, autant rester au village et tenter d'y survivre.
Carlo Levi, don Carlo, c'est un seigneur, c'est entendu. Mais pas un seigneur comme les
autres. Il a accepté la tâche ingrate de médecin. Dans le dénuement
total, ce n'est pas qu'il puisse faire des miracles. D'ailleurs, autant
compléter ses prescriptions par celles des sorcières. Mais Don Carlo n'est pas un
de ces « médecins pour les ânes », ignorants, méprisants, et qui ne
consentent à se déplacer dans les cahutes des cafone que s'il y a
rétribution à la clef. Autant dire pas souvent. Avec Don Carlo, on a affaire à
un médecin pour les hommes. C'est en homme, en femme, en enfant, tel que vous êtes
qu'il vous regarde, qu'il vous ausculte, puis qu'il vous écoute. Et enfin
qu'il vous peint. Alors la Lucanie, sous le pinceau, pardon, la plume, de Carlo Levi prend les
couleurs des vies des paysans et de tous les habitants de Gabliano, de leurs cœurs, de leurs
amours, de leurs haines, de leurs jeux, de leurs croyances, de leurs peurs, de leurs
lâchetés, de leurs résistances. Le récit de ses deux années
d'exil devient une galerie de portraits doux-amers, clairs obscurs, où même chez
le podestat fasciste, la fragilité de l'humain transperce le poids des servitudes plus
ou moins volontaires.
Alors, comme Carlo Levi, on se sent en intimité dans ce pays plein de contrastes et de vies,
et comme lui, c'est à regret, mais plus riche qu'avant, qu'on tourne la
dernière page du livre.
Le 3 décembre 2001
Laurent
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